La vie terrible d’un artiste

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

VALDOMBRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ceux qui ont lu Léon Bloy sérieusement et la plume à la main auront été frappés par l’apparition foudroyante, dans sa vie, d’un artiste étrange, d’un peintre aux visions d’Apocalypse, d’un bohème terrible qui s’appelait Henry de Groux.

Dès les premières pages du Mendiant ingrat, vous y verrez ce nom et vous y lirez les lettres enthousiastes, fulgurantes du feu de l’enfer mêlé aux lumières du ciel que lui écrivait le Désespéré. Quand et dans quelles circonstances Léon Bloy connut-il de Groux ? Il serait assez difficile de préciser, mais le 17 février 1892, le pamphlétaire note dans le premier volume de son journal intime (qui durera vingt-cinq ans) :

 

Résolution d’écrire pour le Figaro un article sur le Christ aux Outrages d’Henry de Groux. Magnard l’acceptera-t-il ?

 

Et en date du 22 février :

 

De Groux part à la recherche d’un millionnaire amateur signalé la veille par un imbécile de nos amis. Le millionnaire est un horrible mufle qui ne le reçoit même pas.

 

Cela est écrit d’une façon si simple et si naturelle qu’il y a lieu de supposer que les deux hommes se connaissaient depuis quelque temps déjà.

Bloy absolu, et qui a besoin de tendresse et d’amour, voit tout de suite en de Groux « l’ami envoyé de Dieu ». Son affection ne connaîtra plus de bornes et l’écrivain ne trouve pas de vocables assez beaux dans aucune langue, pas même la langue latine, pour l’exprimer. Il suffit du reste d’en retracer le témoignage dans le bel article que tonna Léon Bloy à la gloire du fameux tableau de son ami et qui passera à l’immortalité sous le titre du Christ aux Outrages. Ce n’est pas évidemment le Figaro qui le publia, mais bien le Saint-Graal que lisaient une quinzaine de lecteurs environ.

Si vous poursuivez la lecture du Mendiant ingrat vous rencontrerez à chaque page le nom de son ami ou soit une anecdote ou soit une longue lettre ou soit un bon mot s’y rapportant. Et voilà deux vies de sainte misère, deux vies de bohème, liées étroitement et que le torrent de l’existence emporte à travers Paris mais que l’on regarde encore comme deux vies bercées de rêves d’étoiles et de visions d’art.

En date du 29 octobre 1895, Bloy jette au vent de la conspiration du silence cette formidable plainte :

 

« Faire de l’Art pour de l’argent ! m’écrit de Groux. Travailler pour vivre ! Quelle horreur ! alors qu’il ne peut être question que d’avoir de l’argent pour faire de l’Art et de vivre pour travailler ! »

Elle est très dure, en effet, la vie du pauvre de Groux ! La souffrance lui est nécessaire, sans doute. Mais quelle âme ! L’humilité et la magnificence, voilà ce que je trouve en lui.

 

Si le Désespéré admirait tant son ami, non moins désespéré que lui, c’est que tous les deux entendaient l’Art de la même façon. Bloy, plus que de Groux, peut-être, maugréait contre le sort et maudissait tous les jours le crétinisme bourgeois, mais au fond, il continuait à vivre de ses rêves et de son amour terrible de l’Art. Autrement, s’il avait voulu prostituer sa plume et suivre les traces de la plupart des écrivains qui se pliaient au goût du siècle, Bloy aurait vécu dans l’aisance et serait probablement mort riche. Il préféra se coller à la Misère, tout en la maudissant, et poursuivre son grand rêve et parachever sa mission dans le monde. On ne peut pas s’attendre à ce qu’il déconseille son ami de le suivre.

L’existence est souvent stupide et Bloy a mauvais caractère. Aussi, vous n’aurez pas continué longtemps la lecture de son journal intime, qu’à la date du 7 juin 1896, vous serez étonné d’y lire ceci :

 

La présence des de Groux dans la maison rend notre vie très difficile.

 

Il faut dire qu’à ce moment-là, le peintre, qui venait de se marier, habitait chez les Bloy. Ce n’était pas une existence de tout repos. L’argent y faisait souvent défaut. On se nourrissait de viande de cheval et Bloy trouvait étrange que son ami, si malade et névrosé, ne s’accommodât point de ce mets succulent ! Autre chose. Bloy dévorait surtout des prières. Il communiait tous les matins. De Groux était un croyant mais ne pratiquait pas. Le pamphlétaire, à ce sujet, malmenait fort son ami. Ça ne pouvait pas durer. Aussi, le 27 juin de la même année, Bloy écrit violemment :

 

Départ soudain et mystérieux de la famille de Groux. Bienheureuse fin de cette détraquante hospitalité.

 

On peut affirmer tout de suite que le catholicisme absolu, intransigeant du Désespéré exaspérait le peintre qui ne trouvait pas la force ni la grâce de marcher aux sacrements. Est-ce que Bloy, en 1894, ne l’avait pas fustigé son de Groux, peut-être malade, mais si mol, tout indécis, plein de passions et sujet aux fugues les plus inquiétantes ? Certainement :

 

Vous sentez le besoin des pratiques religieuses ; seulement, vous ne reconnaissez pas ce besoin, et vous buvez du vitriol en place d’eau pure.

Quand vous aurez pris l’habitude de la confession, de la communion fréquentes, vous me reconnaîtrez moi-même, parce que j’incarne ce besoin qui vous consume, qui vous a poussé vers moi, qui vous a mis dans ma main, – sans que vous ayez rien compris à votre éducation surnaturelle, absolument rien.

L’Obéissance marche devant nous, dans une colonne de nuées ; nous n’avons pas d’autre guide au désert, et il faut la suivre.

 

De Groux ne goûtait pas beaucoup ces sermons pour la raison bien simple qu’il n’y croyait pas.

Nous avons vu qu’il avait quitté les Bloy en juin 1896. Au mois d’août, il revient se jeter dans les bras de son ami et le pamphlétaire se demande « si le pauvre diable va se remettre à le faire souffrir ».

Les deux compagnons, qui semblaient ne jamais connaître le plus léger désaccord, se verront bientôt divisés. Et il n’y avait pas que l’abîme de la religion qui les séparait. Déjà, au sujet de Wagner, Bloy avait chagriné de Groux, lui qui l’adorait. Et maintenant voici :

 

que de Groux me parle de Zola à propos de l’affaire Dreyfus, qui déséquilibre tout le monde. Aveu incroyable d’une sympathie de cet artiste pour cette crapule. Commencement de la fin de notre amitié.

 

Et une mer de malédiction va monter, va grandir et va submerger une affection que l’on pouvait croire inaltérable. Bloy éclate ainsi que la foudre :

 

Devenu l’ami de Zola et le collaborateur de ces crapules, pourquoi viendriez-vous chez moi ?

 

De Groux, irrité, lui adresse des mots durs. Le peintre comptait sans le pamphlétaire catholique, qui lui répond magistralement :

 

J’ai passé ma vie à dire ou à écrire qu’il n’y a qu’un intérêt au monde : la Gloire de Dieu, et que tout le reste est vain et haïssable. Que faites-vous ? Vous m’opposez un personnage (Zola) qui, depuis vingt ans, ne se lasse pas de lancer des ordures à la Face infiniment adorable de Jésus-Christ et qui, à l’heure même où il joue cette pantalonnade ignoble de « défendre un innocent (Dreyfus) », après avoir blessé à mort des milliers d’âmes sans défense, continue l’attitude atroce pour laquelle il n’est pas de châtiment.

 

* * *

 

On sent bien que les chaînons d’or ont touché la rouille et qu’ils vont se briser définitivement. À cette époque même où Léon Bloy avait tant besoin d’amour et souffrait horriblement de n’être pas compris, il traverse une existence épouvantable. Jamais un sou à la maison. Pas même de viande de cheval à dévorer. C’est l’enfer ! Et si Bloy n’avait pas communié tous les matins, il se serait flambé la cervelle. Désespéré et triste jusqu’à la mort, crevant de faim sur la terre de France, il décide de partir pour le Danemark, patrie de Jeanne Molbech, sa femme.

Le peintre, de son côté, mourant de misère et portant sa bohème ainsi qu’une lèpre, cherchant à vendre des tableaux que les conformistes réprouvent d’avance, il n’assiste pas au départ de son meilleur ami, le seul qu’il eût jamais.

Bloy, cependant, du Danemark, lui écrira toutes ses plaintes. Plaintes, déchirements de l’âme qui restent sans réponse. Il sombre tranquillement ainsi qu’un noyé. N’en pouvant plus, il gémit en date du 7 mai 1899 :

 

Suite du silence de tout le monde. Je passe maintenant des quinze jours sans recevoir une lettre de France. De Groux lui-même, l’ami du Mendiant, m’a complètement abandonné. Si je venais à mourir de chagrin ou de misère, on ne le saurait même pas.

 

Enfin, l’ami se décidera à lui écrire, mais ce sera pour vilipender les catholiques qui se liguent contre Dreyfus. Ce coup de poignard en plein cœur, Bloy en ressentira la morsure jusqu’à la fin de sa vie. Et de Groux avait bien mal choisi son heure pour frapper son ami, car Bloy au Danemark mourait littéralement de faim avec sa femme et ses enfants. Puis, il ne peut plus supporter la présence de ces protestants, encore épris de Luther, protestants qu’il stigmatise, flagelle et vomit tous les jours. Mieux vaut expirer de misère sur le sol de France.

Il est de retour en juin 1900 et s’installe à Lagny-sur-Marne, qu’il appellera plus tard, pour l’édification des bourgeois, Cochons-sur-Marne. Il ouvre ce troisième volume de son journal intime par ces paroles terribles :

 

Il y a dans notre maison une pauvre image qui nous fut précieuse, une sorte de Calvaire des humbles emprunté à je ne sais quelle église de campagne, naïf crayonnage en couleurs qu’on croirait l’œuvre de quelque admirable enfant. En marge on lit ces mots : « À madame Jeanne Léon Bloy qui me fit l’honneur de l’hospitalité de sa maison, la charité de ses meilleurs soins, alors que j’étais le plus pauvre, le plus malade et le plus abandonné... Très humble et respectueux hommage de ma reconnaissance la plus vive et la plus profonde. Henry de Groux. 1er juillet 1893. »

Je pense qu’il est tout à fait convenable d’en rester là (c’est Bloy qui parle maintenant). Aussi bien le cœur me manque pour mettre des rallonges de colère ou d’amertume à la table d’un festin d’amour fraternel qui fut dévoré par les animaux immondes...

 

Et la rupture entre Bloy et de Groux durera dix-sept ans ! Ici et là, dans son journal et dans ses livres, le pamphlétaire ne pourra se défendre de rappeler encore le souvenir de « l’ami, devenu un lâcheur », même après avoir écrit : « Aujourd’hui, cet homme est mort pour moi. »

Par la suite, on retrouvera souvent sous la plume du fougueux polémiste catholique, cette parole qu’on dirait venir du gouffre de l’Apocalypse : « Je suis le dépositaire d’un terrible secret. »

Quel était ce secret ? Se rapporte-t-il à de Groux ? Et lequel des deux amis a trahi l’autre ? Quelles furent les vraies causes de cette rupture entre deux hommes, si bien faits pour s’entendre et se comprendre, semble-t-il, jusque par-delà le tombeau ?

C’est ce qu’un grand livre, qui vient de paraître, va nous révéler, cela et bien autre chose.

 

* * *

 

Il s’agit du livre ardent, comparable à un ciel d’Apocalypse, rempli de tonnerre et encore d’espérance ; il s’agit de la Vie terrible d’Henry de Groux 1 et dont l’auteur n’est autre que cet Émile Baumann, écrivain catholique et que le monde chrétien méconnaît.

L’auteur de la Fosse aux lions et de ce merveilleux Job le prédestiné, que couronna le jury Balzac, est un des rares romanciers français qui n’aient pas subi l’influence pernicieuse du siècle et qui n’aient pas trempé les lèvres dans la coupe décevante du scepticisme. Baumann ne pouvait concevoir le roman que surnaturaliste et catholique. En cela, il suit la route lumineuse tracée par Barbey d’Aurevilly et par Léon Bloy.

Ses livres écrits dans un style âpre et tourmenté respirent le catholicisme et la certitude. Il s’est toujours montré l’un des plus pénétrants exégètes de la souffrance comme gloire temporelle de l’âme chrétienne. Nous voyons bien que Baumann était destiné depuis longtemps à écrire la vie terrible de ce pauvre de Groux, grand artiste, infiniment supérieur à la plupart des barbouilleurs de toiles d’aujourd’hui et que les Salons portent aux nues et au nu, c’est le cas de le dire.

Plusieurs au Canada, quelque peu familiers avec l’œuvre de Baumann, auront cru un moment qu’il se pencherait sur la vie douloureuse de Léon Bloy qu’il avait bien connu, du reste. Il choisit de nous raconter l’existence et l’âme de De Groux. Peut-être parce que cette vie d’enfer renferme de grandes fautes et de grands châtiments, et qu’en nous la laissant voir, l’écrivain a voulu stigmatiser le mal et nous montrer jusqu’à quelles ténèbres peut descendre un catholique qui ne pratique pas.

C’est là, certes, un sujet capable de passionner et de retenir longtemps l’esprit critique et philosophique d’un romancier catholique qui a écrit ce beau chant, Amour et Sagesse, pages sublimes que la critique officielle tient encore captives dans la conspiration du silence 2.

Au lendemain de la mort de De Groux (12 janvier 1930), quelques chroniqueurs parisiens consentirent à saluer le disparu, rappelant surtout le bohème, le lunatique, le peintre au romantisme usé. Un seul critique, Arsène Alexandre, eut l’esprit et le courage d’écrire dans le Figaro :

 

Enfin, de Groux était, on ne saurait trop le redire, un génie dans toute la force du mot... Sa vie, personne n’est capable de l’écrire avec ses ombres incessantes et les rayons de son esprit. Ce serait le plus extraordinaire des romans.

 

C’est bien en effet le roman le plus extraordinaire du siècle et c’est bien ce roman que vient de signer, pour la gloire des lettres françaises, Émile Baumann. Que l’on prenne garde ! Il ne s’agit pas d’une vie romancée comme on nous en a tant servi depuis quelques années, arrangée à la sauce, à la vogue, à la mode du temps, mais bien la vie réelle d’un artiste presque inconnu.

De Groux, à l’exemple de Delacroix, a laissé un Journal considérable (18 volumes) qui s’étend de 1892 à 1928. C’est là une œuvre inédite 3. Il aura été accordé à Baumann le précieux privilège de l’avoir en sa possession et de le lire attentivement. Ce fut pour lui une révélation. C’était, du reste, le seul document qui pouvait l’éclairer dans sa biographie. Il est vrai que le Journal de Bloy apporte aussi quelques lumières et que des contemporains de De Groux ont dû fournir à l’auteur des précisions, mais on peut dire que Baumann, avec sa connaissance profonde de l’âme humaine, son goût de la psychologie et sa belle intelligence, a pu écrire « le plus extraordinaire des romans » à l’aide du seul Journal de son héros.

Écrivain loyal, écrivain catholique comme on doit l’être lorsque l’on désire dans le monde la gloire de Dieu, l’auteur de la Vie terrible d’Henry de Groux peindra l’artiste tel qu’il fut

 

avec ses élans héroïques, ses folles générosités, avec son charme insinuant, mais sans dissimuler ses erreurs ni ses faiblesses. Nul ne le jugera plus sévèrement qu’il ne se jugeait lui-même ; en ses retours de sagesse lucide. Si l’opinion des vivants intéresse les morts, le bon office qu’ils souhaitent d’eux, outre les prières, c’est la justice et non la louange dans l’estimation de leurs fautes.

 

* * *

 

Henry de Groux est né en Belgique le 15 septembre 1866.

Dans le vieux celtique, Grou veut dire gravier, grève. On peut croire qu’il avait du sang breton dans les veines et qu’il le portait avec magnificence, mais il était flamand par sa mère et c’est ce qui explique son goût pour les peintures tout en coups de vents et en orages du cœur. De son grand-père maternel, le farouche Gheyssens, Henry gardera la violence, les nostalgies déprimantes et cette furie d’indépendance qui devait le perdre.

À quinze ans, il quitta Bruxelles pour Paris. Comment sa mère permit-elle une pareille fugue vers le gouffre de gloire ou de misère ? Au bout de quelques mois, il revient à Bruxelles, meurtri et découragé. Pourtant, il avait déjà montré de sérieuses dispositions pour la peinture. Sa famille, composée d’artistes, ne le jugea pas moins trop bohème et un peu fou. On lui tourna le dos. « Fussiez-vous un génie, si on vous a connu enfant, vous n’êtes rien. » La grande parole d’Ernest Hello traversera les siècles et restera toujours douloureusement vraie.

Et puis, c’est vingt ans ! Vingt ans ! La poussée verticale vers les splendeurs du rêve ; la réalisation des actes ; la possession de la vie, de l’image, de la sensation qui crée, qui bouleverse et grandit. C’est à l’âge où de Groux conçoit cette première œuvre épique, la Procession des Archers, « toile dont la fulgurante originalité crève le plafond de la peinture officiellement admise ».

Baumann nous fait bien voir ici l’influence du christianisme dans l’œuvre à peine ébauchée du jeune peintre. Il est vrai qu’il fut élevé dans la religion catholique, mais « sa première communion lui apparut comme une cérémonie qui ne l’obligeait à rien et, soit par la négligence de ses maîtres ou de sa mère, il ne reçut pas alors le sacrement de Confirmation ». Il n’en reste pas moins que « le sentiment du mystère chrétien, de la douleur rédemptrice, l’attrait des splendeurs liturgiques domineront quand même sa jeunesse ».

C’est encore à vingt ans qu’il peint ce terrible Christ aux outrages, qui demeurera, pour la confusion des imbéciles, un violent acte de foi. C’est même là une œuvre qui est une date dans l’histoire de l’art actuel.

Lui a-t-on rendu justice ? Non. Jamais. Il avait contre lui le monde officiel, les snobs, les ratés, les cubistes, les impressionnistes, les partisans de la couleur pour la couleur. Et parce qu’il a toujours défendu dans l’art la spiritualité, tout le monde l’a combattu sournoisement. Il faut tout de même reconnaître que l’art ne peut être qu’une expression de l’âme, et la peinture plus que tout autre. Henry de Groux en avait saisi le sens. Son goût impérieux de la grandeur le tenait éloigné des petitesses de l’art et d’une époque presque monstrueuse où la peinture se rabaissait « à n’être plus qu’un jeu de sensations colorées ».

On découvre qu’à la suite de Delacroix, de Gustave Moreau et de tant d’autres, il fut un peintre littéraire, en ce sens qu’il s’inspirait de l’histoire, de la légende ou du dernier poème qu’il avait lu. Par sa vision mystique de la vie et des hommes, précipité dans un spiritualisme qui l’enchantait, il nous apparaît comme le Baudelaire de la peinture. Il suffit d’analyser le Christ aux outrages pour nous rendre compte d’une originalité qui choquait la critique du temps. « Ce qu’il y a de plus personnel, écrit Baumann, c’est le triomphe de la ligne courbe, des enroulements giratoires, du tourbillon où les corps sont emportés. C’est là le secret d’une écriture picturale, toute spontanée chez Henry de Groux. »

Et l’on comprend d’autant mieux cet art lorsqu’on découvre que l’artiste se nourrissait quotidiennement de Balzac, de d’Aurevilly, de Baudelaire, de Villiers de l’Isle-Adam et de Léon Bloy.

Son Christ aux outrages n’est que spiritualisme et mysticisme. Le jury de l’Exposition du Champ de Mars n’en veut pas. Bloy a raconté plus tard que de Groux avait appris ce refus « avec stupeur et rage et qu’il pleura pour la première fois ».

Toutes les œuvres de génies connaissent le même sort. Est-ce que Baudelaire reçut un meilleur accueil avec ses Fleurs du mal ? Fut-il compris de ses contemporains ? Non, et cette injustice, encore qu’elle soit faite pour étonner les hommes, se répétera jusqu’à la fin des temps.

Toutefois, l’artiste, malgré sa douleur cuisante et les crises de désespoir, poursuit sa marche dans la lumière. Il continue son œuvre, tout en appelant le feu des enfers sur les bourgeois qui ne le comprennent pas. Son journal est rempli de toutes les vociférations imaginables, auprès desquelles les rugissements de Bloy, dont on parle tant, ne sont que des cris de tourterelle.

Déjà la tragique et presque fataliste figure d’un Napoléon le fascine. Aussi, il peint une Veillée de Waterloo et un Napoléon à Austerlitz qui sont de véritables hallucinations et bien venues pour suggérer un monde d’idées. C’est tout le secret de son art puissant qui consiste « à symboliser une immensité de faits et à fixer en traits palpables même leurs signifiantes morales ».

Un autre génie qui devait agir avec violence sur le peintre, c’est Wagner, précisément parce que le créateur de Tannhäuser fut à la musique ce que de Groux était à la peinture : la personnification du symbole.

On a beaucoup discuté et l’on discute encore dans le monde catholique des limites que l’artiste doit ou ne doit pas franchir, lorsqu’il s’agit d’exprimer la vie charnelle. Jamais de Groux ne choque la pudeur, et ses « nus », tout comme les poèmes de Baudelaire, n’apparaissent que pour nous guérir, semble-t-il, de la hantise sexuelle. Il a peint une Danse de Salomé et cette superbe Bethsabée qui ne font plus aucun doute à ce sujet. Jugez ce qu’en dit Baumann :

 

Les peintres primitifs imaginaient une Salomé décente, en jupe longue, glissant à pas menus devant Hérode. Les modernes la voient telle qu’elle fut probablement, lascive et tourbillonnante. La Salomé de De Groux, presque nue sous des voiles diaphanes, d’un mauve traversé par une flamme, danse sur une table avec des ondulations serpentines. Mais la tête de saint Jean-Baptiste surgit au fond de la salle ; et cette présence tourne en une gravité sombre ce que la scène aurait d’impudique.

 

Toujours le symbole et toujours, pour l’artiste catholique, pour un Baudelaire, il s’agit d’exprimer le vrai, la vie et l’humain tout en respectant la morale. Il faut être de bien tristes dévots pour découvrir du mal dans un art qui s’inspire d’un profond catholicisme et que plusieurs orateurs sacrés ont glorifié du haut de descriptions admirables.

 

* * *

 

À l’exemple des créateurs de la Renaissance, de Groux visait à l’universalité. Après avoir parfait plusieurs toiles, imaginé et surtout ébauché une quantité d’autres, il se découvrit un talent de sculpteur. Il rêvait d’être poète et musicien. Avec plus de formation technique, il aurait pu l’être. Mais spontanément, il se révéla un sculpteur.

Il faut lire dans Baumann l’imprévu et les circonstances qui entourent cette nouvelle vocation. Bientôt, il conçoit un Dante, un buste de Beethoven, un Christ enchaîné, un Tolstoï en fuite dans l’ouragan. « Il empoignait d’un élan direct un bloc d’argile en suivant le caractère du modèle selon sa vision intérieure. » Il procédait en sculpture comme en peinture et les bustes de Wagner, de Debussy, de Clémenceau et de Baudelaire sont d’une intensité que n’atteignit jamais Rodin lui-même. Des critiques savants (il s’en trouvera toujours) ont prétendu que de Groux imitait l’auteur des Bourgeois de Calais. Rien de plus faux. Le créateur foudroyant du Christ aux outrages a toujours visé à une profondeur d’expression que l’on ne trouverait pas chez un Rodin de la frénésie sensuelle, et c’est dans sa sculpture plus encore que dans sa peinture que de Groux fait preuve d’un spiritualisme que seul l’art catholique peut inspirer.

Son amour du grand et de l’héroïque l’a toujours tenu éloigné des sujets vulgaires et faciles. Son imagination dépasse souvent le sujet développé, et, par exemple, après avoir terminé le buste de Wagner, il expliquera lui-même :

 

Ma volonté a été de faire une sorte de portrait triomphal qui n’est plus le simple portrait physique, mais la configuration de son génie, commémoré dans une suprême attitude qui en précise la formule définitive. C’est une sorte d’art monumental.

 

Si jamais un génie fut le témoin de son art, c’est bien Henry de Groux.

 

* * *

 

Toute son œuvre n’apparaît aux hommes que pour enseigner l’amour de Dieu, l’amour du symbole et du vrai.

En premier lieu, les héros et les capitaines illustres, depuis César jusqu’à Napoléon et Foch, le retiennent tout entier ; puis, plus tard, les grands inspirés, Dante, Beethoven, Wagner, Baudelaire, Shakespeare, Byron deviennent une véritable hantise. Et au-dessus de la terre et au-dessus du monde, il y a le Héros divin,

 

l’Homme de toutes les douleurs. Il a su, écrit Baumann, faire éclater dans la Face du Christ une majesté surnaturelle et l’horreur accablante du mal qui, en dépit de la Rédemption, continue et continuera.

 

Et enfin avec quelle âme de souffrance l’artiste s’est-il penché sur la souffrance, sur les masses prolétariennes et misérables, n’allant pas moins, et sans aucune fausse sensiblerie, jusqu’à dessiner, jusqu’à graver, jusqu’à peindre toutes les révoltes et toutes les haines. C’est quelque chose de fantastique !

Toutes ces œuvres, toiles, bronzes et marbres seraient difficiles à retracer. Plusieurs (ce ne sont pas les plus belles) se trouvent dans quelques musées ; des particuliers en possèdent un grand nombre d’autres, tandis que de véritables chefs-d’œuvre furent volés, détruits ou perdus à la suite de déménagements et de tribulations sans nom.

On peut même affirmer que de Groux vécut à peine du fruit de son labeur. Constamment sous le couteau de la misère, il abandonna pour un prix dérisoire des peintures splendides. Et, du reste, n’avait-il pas déclaré lui-même « qu’on vit pour travailler et non pas travailler pour vivre ».

 

* * *

 

Comme Baudelaire, il fut un anxieux. Sa vie est une suite d’aventures invraisemblables. C’est une existence remplie de fautes (de fautes graves), de repentirs, de rechutes et de remords. C’est à se demander comment il a pu parfaire une œuvre difficile dans des conditions aussi pénibles. Sa santé était fragile, au point qu’elle inquiétait fort les Bloy, chez qui l’artiste demeurait. Le mendiant ingrat (jugez comme il est ingrat et le Journal de De Groux nous l’apprend) :

 

Le matin à six heures il entre dans ma chambre, tendant un petit verre d’huile de foie de morue qu’il tient patiemment jusqu’à ce que je me résigne à l’avaler. Je m’éveille souvent tout en sueurs, dans mes draps glacés. Bloy m’aide, il me lave, m’habille, enfile mes chaussures. Il m’offre des cigarettes et m’égaie par des facéties de procureur ironiste.

 

À cette époque, le peintre n’est pas marié. Un peu plus tard il épouse Marie Engel, fort jolie, grande, robuste, la fille d’un modeste relieur de Spa. Et le nouveau couple connaîtra sous le toit du Mendiant généreux la plus triste nuit de noces qu’on puisse imaginer. Les détails qu’en donne Baumann sont trop poignants et trop lumineux pour les taire :

 

Quand Marie, habituée à la confortable douceur des logis flamands, voit s ouvrir devant eux une chambre glaciale, blanchie à la chaux, sans cheminée, où la bougie est posée sur une chaise, près de deux lits, cage dont ils devront se contenter, elle refoule avec peine un pressentiment funèbre. Henry frissonne, éclate en une crise de sanglots. Marie le console comme un enfant qui pleure sans savoir pourquoi. Il se couche ; à bout de forces, il s’endort.

Ainsi commence une union fébrilement attendue des années, et qui leur donnera pourtant du bonheur, beaucoup de bonheur, jusqu’à ce que le vent démoniaque des passions en renverse la sécurité.

 

Car la misère et les malheurs par une sorte de fatalité vont fondre sur ce ménage d’artistes.

Voici qu’ils ont quitté les Bloy et que de Groux tente de nouveau fortune à Bruxelles tandis qu’il laisse sa femme à Fontainebleau, dans une villa confortable, signalée par le poète Stuart Merrill. Il ne peut s’empêcher d’écrire à sa pauvre Marie « qu’il aime mieux être en Enfer pour l’éternité que de continuer cette vie d’artiste nécessiteux ».

En effet, c’est une existence de misère à nulle autre comparable. Et il faut lire les pages terribles que nous offre Baumann pour nous rendre compte combien ridicules, bêtes et romantiques sont les scènes de la vie de bohème d’un Murger ou d’un Maurice Donnay. Les Bloy et les de Groux ont vu autre chose ! On s’explique que leurs journaux intimes, du commencement à la fin, soient un cri de douleur.

Et à travers ce dédale de drames, l’artiste voit ses plus grandes œuvres refusées partout. Si Marie, sa femme qui l’adore, et sa petite fille Élisabeth ne s’étaient pas trouvées dans son existence, il n’aurait pas reculé devant le suicide car au contraire de Léon Bloy, il ne trouva pas le réconfort dans la prière et dans la pratique des sacrements.

Le malheureux, il souffrit par sa propre faute. Et Léon Bloy, tantôt avec douceur, souvent avec violence, essaya de le ramener dans le droit chemin, le seul. Si de Groux au lieu d’écouter ses passions eût versé plutôt dans le catholicisme que lui conseillait son ami, il n’aurait pas commis le péché d’adultère, ou tout au moins, gardait grandes chances de n’y point succomber. Il n’entendit que l’orage qui grondait dans son cœur d’artiste et d’homme infiniment malheureux. Il crut comme bien d’autres que les plaisirs de la chair lui feraient oublier ses malheurs et c’est précisément ce qui devait le perdre. Et lorsque Siegmonde apparut dans sa vie au moment où sa femme et ses deux filles avaient tant besoin de son affection et de ses secours, il s’enfuit avec elle à Florence. Il y vivra des jours heureux, lui semble-t-il, enivrés de luxure et de beautés terrestres. Mais il n’atteindra pas le bonheur dans le crime, dont parle le diabolique Barbey d’Aurevilly. Plutôt, il va connaître toutes les déceptions, les tracas quotidiens, les courses à la poursuite d’un argent qui n’apparaît jamais et puis les peintures qui ne se vendent pas. Mais son plus grand châtiment, celui que de Groux ne pouvait pas prévoir, tombe sur sa vie avec toute la fureur de la foudre : il devient jaloux, d’une jalousie qui le ronge, l’empêche de travailler et le tourmente jusque dans ses rêves.

Siegmonde ! Elle était la nièce de sa femme. De Groux en fit sa maîtresse. Ce qu’il advint à ces deux êtres pourrait se raconter difficilement en quelques phrases. C’est là un épisode d’un tragique intense. C’est là tout un roman que peu d’écrivains de génie seraient capables d’inventer. Tous ceux qui liront les pages 165 à 210 de la Vie terrible d’Henry de Groux verront jusqu’où peut aller une passion, profonde comme la mer, qui devait provoquer les pires tortures, car le malheureux pendant son crime, qui dura plusieurs mois, connut les plus atroces châtiments.

 

* * *

 

L’artiste reviendra se jeter dans les bras de son épouse et lui demandera pardon. Il adore toujours ses deux filles et même sa chère Marie. Tout, pendant quelques mois, semble avoir repris le cours normal de l’existence. Malheur ! Le voici de nouveau halluciné ; il rencontre la délicieuse A. de L. avec qui il a une liaison qui dure beaucoup trop longtemps. Il va se repentir encore une fois, revient sous le toit conjugal où sa femme le recevra pour le soigner car il est malade.

Toute la vie de cet artiste fulgurant est traversée ici et là de fugues les plus baroques. C’est un trait de son caractère ; c’est plutôt un mal qu’il tâche à guérir et n’y parvient que fort difficilement.

Homme de génie véritable, excentrique, d’une originalité qui bouleverse, il nous apparaît rempli de défauts et de tares. Sa conduite à l’endroit de Bloy est simplement ignoble. Imaginez-vous qu’un jour, il soupçonne l’auteur du Désespéré d’avoir voulu empoisonner sa fille Élisabeth ; il en accuse même sa femme et se sauve seul à travers Paris. Plus tard dans son journal, il ne peut s’empêcher d’écrire ces lignes en témoignage de la vérité :

 

Je demande surtout pardon au seul Léon Bloy qui est l’homme que j’ai le plus aimé pour la hauteur virile de son esprit et la force de son cœur... J’ajoute n’avoir pas de preuves du crime dont je l’avais accusé et je n’arrive pas à déchiffrer toute l’énigme de mon destin d’ailleurs si dur, si ingrat.

 

Peut-être s’en était-il ouvert auparavant à son ami lui-même, et c’est pourquoi ce dernier parle souvent dans son journal intime d’un terrible secret dont il aurait été le dépositaire.

Une pareille anecdote en dit long sur le caractère et sur l’état d’esprit de cet artiste. Faut-il rappeler encore son admiration à l’endroit de Zola parce que l’auteur de J’accuse avait pris la défense de Dreyfus ? Il l’aimait tellement qu’il ne put se défendre de peindre un Zola aux outrages, ce qui plongea Bloy dans une colère effroyable.

On pourrait ainsi multiplier les exemples, certains faits et certaines pages qui démontrent bien que de Groux fit l’impossible pour se damner. « Mais, comme l’écrit si lumineusement Émile Baumann, il est de ces prédestinés qui tentent l’impossible afin de se perdre, et ils n’y parviendront pas. »

 

* * *

 

En janvier 1930, le peintre habitait une petite chambre à l’hôtel Moderne sur la Cannebière. Marie et ses filles étaient à Vernègues. L’artiste si malheureux, mais portant toujours à son cou la meule de son destin, avait promis de les y rejoindre. Dieu ne le permit pas. Le vendredi 10 janvier 1930, il prit froid, éprouva des suffocations et des quintes de toux le secouaient terriblement. Dans la nuit il crut sentir l’aile de la mort. Une femme de chambre lui proposa d’appeler un prêtre. Comment l’auteur du Christ aux outrages pourrait-il refuser ? Il accepte. L’abbé Henricy revint trois fois auprès de l’agonisant. Le dimanche, vers dix heures du matin, Henry de Groux rendait l’âme. Sa femme et ses filles qu’on avait averties arrivèrent trop tard. « L’artiste devait mourir loin des siens qu’il avait trop négligés », note avec tristesse Émile Baumann. Mais

 

le peintre du Christ aux outrages, le sculpteur du Christ enchaîné méritait que lui fût ouverte, par l’assistance d’un prêtre, la Porte où a passé le bon larron. La sérénité de ses traits, sur son lit de mort, était divine.

 

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Et voilà la vie extrêmement douloureuse, mouvementée, et, disons le mot, terrible d’un grand artiste méconnu de notre siècle. C’est là un véritable roman, dans ses moindres faits, et Émile Baumann nous donne un livre d’une puissance d’expression et d’exégèse étonnantes.

Il est composé avec un art presque parfait qui révèle non pas seulement un homme du métier, mais un poète profond qui sait voir et un psychologue qui sait peindre.

Certes, la langue de Baumann est rude. Qu’on n’y cherche pas le style de France ni, pour rappeler un auteur à la mode du temps, de Mauriac. Mais il est un penseur dans toute la force de ce mot viril qui a perdu aujourd’hui toute sa signification, mais il est un interprète de haute qualité et un critique d’art qui possède des connaissances véritables et un goût qui le placent parmi les premiers.

Parce qu’il connaît à fond l’œuvre et la vie de Léon Bloy (il l’a connu personnellement) ; parce qu’il possède de même l’artiste de Groux et parce qu’il aura eu le privilège de lire son journal, il vient d’écrire un roman extraordinaire auprès duquel tous les autres qu’on nous offre à coups de publicité tapageuse sont des feuilletons grossiers et très fades.

L’auteur possède le don de créer de la vie. Son livre est un des plus beaux, des plus français et des plus artistes qu’il nous aura été donné de lire depuis longtemps.

Au pays de Québec où nous redoutons les palpitations de cœur et la vérité toute nue ; au pays de Québec où l’abbé Bethléem se prononce ex cathedra et fait le partage des bons et des mauvais livres, il se peut que la Vie Terrible d’Henry de Groux de Baumann provoque un véritable scandale. Dans ce cas, la critique se jugera heureuse du soin qu’elle vient de mettre à ne l’avoir pas évité.

 

 

VALDOMBRE.

 

Paru dans Les Pamphlets

de Valdombre en 1936.

 

 

 

 

 



1 Chez Grasset, Paris ; 3e édition, 25 frcs. En vente à la librairie Pony, 554 est, rue Ste-Catherine à Montréal.

2 C’est triste à dire, mais le critique Thibaudet ne mentionne pas le nom d’Émile Baumann dans sa fallacieuse Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours. Il faut ajouter que Baumann n’a jamais fréquenté le salon Gide-Proust-Claudel-Valéry-Valaitrien.

3 Quel éditeur parisien assez intelligent se chargera de publier le journal de ce grand artiste qui dépasse, comme écriture et comme pensée, celui de Delacroix ?

 

 

 

 

 

 

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