Bourassa et l’abbé Groulx devant les pendus

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

VALDOMBRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le pauvre enfant avait le visage meurtri et ensanglanté,

mais il vivait encore. Le bourreau saisit la corde,

ramena le supplicié sur l’échafaud

et recommença l’exécution.

Cette fois il réussit.

(L-O. David, Les Patriotes de 1837-1838).

 

 

Sous le régime éclatant, écrasant, totalitaire des dictatures, on ne manque jamais une occasion de commémorer les évènements politiques. Que ce soit en Bolchévie, en Italie ou dans l’Allemagne hitlérienne, on organise des assemblées monstres où les chefs haranguent la foule. Tout cela agrémenté de musique, de femmes et d’un véritable délire qui provoque l’enthousiasme et l’intérêt, « ces deux rênes, dont parle Mussolini, et les deux seules capables de diriger le peuple ».

En cela au moins, les dictateurs n’ont pas tort. Il faut conserver l’élan à la mystique de l’histoire. Les masses puissantes deviennent très malléables sous le coup de l’orgueil, de la joie et de l’éloquence. Il faut créer la fièvre des recommencements.

Je n’ai jamais compris pourquoi les démocraties n’imiteraient pas ces exemples de la Rome antique. Dans un pays comme le nôtre, nous assistons de temps à autre à des petites réunions de familles, à des assemblées muettes et à des fêtes foraines qui n’ont rien d’enlevant. Il est vrai que dans le Québec, nous avons la Saint-Jean-Baptiste, mais cette kermesse demeure d’une telle banalité et les Canayens des faubourgs ont tellement peur d’ouvrir la bouche, qu’un enterrement conditionné de vie de garçon nous en dira toujours plus. Nous sommes devenus des automates, des machines à entretenir la peur et les préjugés. Puis, soit dit entre nous et dans le dos des Anglais, nous avons perdu le peu qui nous restait de fierté française.

Dans mon pamphlet de janvier 1937, je formulais le vœu de voir la Saint-Jean-Baptiste remplacée par la « Fête des Pendus ». J’aurais voulu aussi qu’on organisât une manifestation monstre au cours de laquelle cent mille jeunes Canadiens-français eussent paradé dans les rues de la ville, imposant de la sorte la présence des Français sur le sol d’Amérique et les revendications des Patriotes. On a cru que je blaguais.

En date du 4 septembre 1937, le comité paroissial de Sainte-Philomène de Rosemont m’invitait à assister à la fête du souvenir qui devait commémorer le 21 septembre suivant les Patriotes de 37. Ce fut avec un serrement de cœur que j’ai gardé le plus dur silence. Je savais bien que cette fête ne serait qu’un pétard de paroisse.

Je n’aime pas les choses faites à moitié. J’ai horreur de l’à peu près et du simulacre. C’est tout ou rien. Il n’y avait qu’une manière de commémorer notre insurrection et la fête des Pendus : organiser des Assises capitales, une manifestation grandiose où l’on aurait pu voir, non pas une poignée de « Vendus aux Anglais », mais toute la province de Québec se lever comme en un sursaut héroïque. L’histoire de 37 s’affirmait devant nous avec son cortège de grandeurs ignorées et de revendications morales. Nous avons laissé s’évanouir la seule occasion qui s’offrait de montrer que nous ne sommes pas des trembleurs. Maintenant, il nous faudra attendre un siècle. La patience, maudit ! c’est notre vertu nationale. Gardons-la.

Et à la gloire des Patriotes, nous aurons vu, ici et là, dans la province, des spectacles ridicules, organisés en petits comités qui puisaient leur inspiration et leur enthousiasme dans le fumet de la soupe aux pois. Nous avons éparpillé nos forces, et nos pois, et comme toujours, nous nous contentâmes d’un semblant de commémoration.

Certes, ce ne sont pas des héros de hustings, tels que les deux Sauvé, père et fils, qui pouvaient ressusciter les morts et rappeler les Canadiens-français à la dignité de leur devoir. Aussi, le village de Saint-Eustache, marqué encore du sang de l’histoire et des boulets des despotes, fut témoin des pires sornettes qu’on ait jamais infligées à un peuple de serviteurs. On ne parla pas moins de cesser nos luttes fratricides et afin de ne pas déplaire à messieurs les Anglais, qui financent les élections des politicailleurs canayens, on laissa entendre que les Patriotes en voulaient aux tyrans, mais qu’au fond ils ne détestaient pas les habits rouges. La preuve c’est qu’un Chénier a tiré dessus.

La fête de Saint-Eustache demeure une farce colossale et nous précipite définitivement dans les ténèbres. Il ne nous reste plus qu’à présenter notre derrière à la botte des Anglais. Et c’est ce que nous faisons systématiquement.

Il serait injuste, toutefois, de ne pas signaler la réunion qui eut lieu au tombeau de L.-O. David, historien méconnu des Patriotes et lui-même un patriote comme on n’en voit plus.

Son fils Athanase a trouvé à cette occasion des accents qui ne manquent pas de fierté. Il n’a pas craint d’exprimer « qu’il y a des morts qui sont plus vivants que des vivants ». Et c’est vrai, et ce fut là une claque bien appliquée aux lâcheurs et aux défaitistes. Mais je sais bien que dans un autre temps, l’ancien ministre de Taschereau aurait fait un discours autrement significatif et d’aplomb. Le sort jouait contre lui. Et quand un homme n’est plus dans la gloire, il paraît inutile de jeter au vent de l’indifférence des paroles 4e gloire et de patriotisme.

Le 8 novembre, dans un club libéral qui porte le nom de son père, M. Athanase David cingla de nouveau l’atmosphère. Il cria une vérité qui est presque un axiome : « Si les patriotes de 1837 furent des criminels, alors le patriotisme est un crime. »

Et cela nous amène à parler de la conférence du conciliateur Bourassa puis de celle du patriote abbé Groulx. Commençons par le premier. À tout valet, tout déshonneur.

 

 

 

 

BOURASSA

 

 

I. – Le vieillard et son miroir

 

On dirait le titre d’une fable. Il s’agit plutôt de la réalité.

J’ai déjà exprimé ailleurs et sans euphémisme jusqu’à quel point nous devons mépriser cet Henri Bourassa, devenu pour son propre châtiment, l’idole des Anglais. Et un outil. Je ne pense jamais à l’ancien chef nationaliste, aujourd’hui vieillard usé et parfait gentleman, sans rappeler la parole profonde et terrible de Montaigne : « Il ne se veoid point d’âmes, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l’aigre et le moisi. »

Bourassa n’échappe pas à la loi commune, même qu’il sent l’aigre et le moisi plus que tout autre petit vieux de son espèce. Inutile de paraphraser ici sur les métamorphoses de cet orateur en conserves et de remonter aux origines du farceur qui passa sa vie, au dire d’Olivar Asselin, à vouloir « concilier les contraires ». Inutile de rappeler ses articles indigestes du temps de la guerre où il ne ratait pas une occasion de dégobiller sur la France, sa mère. Inutile de brasser cette vase et cette lie.

Plusieurs jugeront que je n’ai pas le respect des vieillards. Je réponds que la vieillesse n’est jamais une excuse, pas plus que la mort du reste. Quand un homme entreprend de faire la leçon à tout le monde et de se montrer le dispensateur de la vertu et de la morale, il appartient à la critique. Il relève du jugement libre. Et ce serait manquer à la justice la plus élémentaire si on allait accepter pour des flots de vérité et d’éloquence les radotages de cette old british lady et qui a nom Henri Bourassa.

D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi l’on ferait preuve d’indulgence à l’endroit d’un homme qui, précisément, abusa le plus de la réputation de ses contemporains. Et ce n’est pas parce que l’ancien tribun nationaliste passa sa vie à répéter des lieux communs et à pratiquer systématiquement la contradiction qu’il faille lui baiser les pieds.

On devine que les évènements de 37 seraient une belle occasion pour le vieillard d’aveindre son miroir. Quelques adorateurs du Maître ont dû l’inviter à la pose. Et il posa. Il posa devant les Pendus. Spectacle ignoble qu’on aurait dû éviter. Bien loin de là, des assoiffés d’éloquence ancienne se mirent aux genoux d’Henri : « Maître, vous allez parler et vous allez tirer des leçons des évènements de 37. » Le Maître ne refusa pas, ce qui valait mieux, vous en conviendrez, que de tirer sur les Anglais. Il fallait entendre un Arthur Sauvé à Saint-Eustache déplorant l’absence du petit-fils du grand Papineau. Je me demande si monsieur le sénateur n’a pas été servi à souhait, car dix jours plus tard, le 21 octobre 1937, Henri Bourassa prononçait à l’auditorium du Plateau son odieuse conférence, alimentée de mépris et de dédain et que la coulée de vingt siècles ne laverait pas.

 

 

II. – Un don fatal

 

C’est celui de l’éloquence. On pouvait s’attendre à ce que l’orateur, qui avait troublé tant de foules, en parlât encore une fois avant de mourir.

 

Papineau, s’écrie-t-il, était doué de ce que Veuillot appelait « le don fatal de l’éloquence ». L’homme qui est doué de cet art, ou plutôt de cet instinct oratoire, doit être constamment en garde contre la griserie qui résulte de l’enthousiasme qu’il crée, et je crains fort que ce fut là l’écueil de Papineau.

 

Le plus primaire des Canayens vous dira que l’ancien nationaliste, ce « déclamateur malade d’orgueil » (ça aussi, c’est du Veuillot) n’a fait de la politique que pour s’écouter parler et pour jouir en plein du frisson que provoquait sur les masses en délire sa parole cinglante comme une rafale. Il lui importait peu de dire blanc aujourd’hui et noir demain pourvu que son geste aussi bien que son débit fussent toujours parfaits. Pourquoi venir reprocher à son grand-père ce don fatal quand lui-même s’en est gargarisé pendant trente ans, s’en est grisé pendant trente ans et pendant trente ans s’en est servi pour se coller à l’Opinion qu’il adorait ? Le voici maintenant au bord de la tombe. Se traînant presque, il monte à la tribune. Soudain, il se redresse, se cabre et veut tenir tête à l’orage car les souvenirs de sa vieille gloire l’assaillent de toutes parts. Il a devant lui une petite foule qui ne l’a pas oublié complètement. Cette réunion d’êtres humains lui rappelle ses triomphes d’autrefois. La foule ! L’a-t-il assez fouettée, la foule, l’a-t-il assez caressée, assez tripotée de ses mains d’artiste et d’orateur ! La foule, c’était son amante. Il en fit son esclave, jusqu’au jour où elle se détourna de lui parce que le geste ne répondait plus à la voix, et la voix, aux accents du cœur.

Et le tribun était le seul à comprendre ce qu’il disait, ce qu’il faisait. Il venait de profaner l’éloquence. Robespierre et Danton préférèrent la guillotine. C’étaient des hommes.

Mais avant de mourir et, son incommensurable orgueil reprenant le dessus, Bourassa veut encore parler. Sa voix ressemble à ses idées : elle est fausse. C’est peut-être une voix d’outre-tombe, mais c’est une voix blanche, non pas celle de la résignation, non pas celle de la réconciliation, mais celle du remords d’avoir commis un péché, un péché impardonnable : le nationalisme. Et pour s’en défendre, il accuse son grand-père d’avoir été un orateur et un orateur plissant.

Imbécile qu’il est ! Dans l’ivresse qu’il éprouve à se contredire jusqu’à la fin de sa vie, il ignore que si Papineau n’eût point possédé l’éloquence, nous n’existerions pas, nous Français, sur la terre d’Amérique.

 

 

III. – Le révolutionnaire

 

N’allez pas lier ce vocable à la mémoire de Papineau : M. Bourassa s’en jugerait offensé. Il semble n’avoir prononcé sa conférence que pour effacer toute trace de révolte dans la vie de son grand-père. Il a honte de l’insurgé comme si lui-même ne l’avait pas été, en faisant servir son verbe merveilleux contre ses adversaires politiques et particulièrement contre Laurier. Dieu sait combien le nationaliste fut un rebelle.

Il tâche aujourd’hui avec des précautions de félin à atténuer les causes et les effets. Il consent à reconnaître que Papineau était un homme de valeur, mais il ne va pas plus loin. Il a peur. C’est vrai que Bourassa se fait vieux. Mais il a peur et sa parole n’est là que pour nous amollir davantage. Et tout de suite, il va trouver le tour (le vieux renard a plus d’un tour dans son sac) d’excuser Papineau d’avoir été l’âme de la rébellion. Écoutez-moi ça si c’est édifiant :

 

Il était bien doué de la nature, mentalement et physiquement. Il lui manqua ce qui a manqué à la presque-totalité de nos hommes publics : une forte formation religieuse et philosophique appliquée aux problèmes sociaux. Je livre aux méditations de nos éducateurs ce fait singulier que dans cette province qui se glorifie d’être l’une des plus catholiques du monde et où la formation des jeunes gens est entre les mains des prêtres, nous n’avons pas eu un seul homme d’État à la pensée vraiment catholique 1.

 

Ce catholique à la Veuillot commence tout de même à radoter. Il n’est qu’à lire son argument pour juger de la valeur des sophismes qui firent, il n’y a pas si longtemps, sa bruyante renommée. Bourassa se demande comment il se fait que la province de Québec « n’ait pas eu un seul homme d’État à la pensée vraiment catholique ». C’est comme si on disait : « Comment se fait-il que la France, un pays si catholique, ait engendré des révolutionnaires et des chefs d’État athées et anticléricaux ? »

Et à la rigueur, on pourrait interroger Bourassa lui-même : « Pourquoi, en 1911, lorsque vous aviez la province de Québec dans vos mains, n’êtes-vous pas allé à Ottawa conduire les vingt et quelques nationalistes qui s’étaient fait élire sous votre drapeau ? »

Par la suite, le chef nationaliste aurait pu démissionner à Ottawa et se présenter dans Québec contre Gouin. Qui nous assure qu’il n’eût pas été élu pour devenir premier ministre ? C’était là une responsabilité qu’il ne voulait pas prendre. Une seule responsabilité l’occupait jour et nuit et l’occupe encore, celle de sa propre gloire. Il veut qu’on le prenne pour un critique politique. Il a toujours agi exactement comme un révolutionnaire, mais un révolutionnaire démocrate, ce qui exclut le coup de force, la marche sur le pouvoir et le danger.

Lui, si grand catholique, lui, l’infaillible, il aurait pu faire honneur à l’État et à l’Église. Mais, c’était beaucoup d’ennui tout cela et il se considérait trop supérieur aux Canayens. Il préféra écrire dans sa gazette tout en fumant son éternel tabac canayen, nous assure l’imbécile Robert Rumilly ; il préféra engueuler à peu près tout le monde, juger tout le monde à sa façon et poser au prophète. Il posa si bien qu’il termina sa carrière politique en essuyant dans le comté de Labelle une défaite lamentable aux mains d’un jeune avocat de province.

Mais quand on a lu Bourassa comme je lis, la plume à la main, depuis vingt-cinq ans, on voit tout de suite la pureté de ses intentions et la droiture de ses raisonnements en lacet.

Savez-vous pourquoi, ce bon catholique se moquait tantôt de la formation des jeunes gens, laquelle se trouve entre les mains des prêtres ? Pour en arriver immédiatement à une affirmation ridicule et d’une injustice telle, qu’il n’y avait que Bourassa capable de la proférer. La voici :

 

Papineau avait perdu la foi et la pratique religieuse dès ses années de collège au séminaire de Québec.

 

Tout le monde aura compris que si Papineau est mort dans l’impénitence finale, les éducateurs religieux doivent prendre leur part de responsabilité, et particulièrement le séminaire de Québec. C’est la faute à nos prêtres si le révolutionnaire est mort comme un chien. Voilà le raisonnement le plus faux encore vu depuis que je sais lire. Et si ce n’est pas là ce que voulait dire le bon catholique Bourassa, pourquoi a-t-il vomi sa proposition aussitôt après avoir fait une remarque absolument fausse sur l’éducation telle que donnée par les religieux de notre province ?

Le premier aveugle venu lirait au fond de son âme. Ce n’est plus un secret pour personne que Bourassa, depuis quelques années, entreprend de morigéner notre clergé. Bien rares les prêtres qui trouvent grâce devant lui. Et les éducateurs religieux donc ? Et s’il fallait que dans son état d’esprit actuel, le maître reprît la direction du Devoir, on aurait la jouissance de lire du Homais tous les soirs. Certes, je ne suis pas de ceux qui rongent les balustres (le curé de mon village le sait) ; je n’admire pas outre mesure l’enseignement secondaire tel qu’on le pratique et je ne suis pas prêt à fermer les yeux sur les déficiences et les défauts d’une éducation qui ne relève pas entièrement, il faut bien le dire, des religieux, mais en bonne partie de la famille.

Nous sommes obligés d’admettre que les éducateurs ont fait ce qu’ils ont pu avec les moyens et avec les livres mis à leur disposition. Il faut connaître les obstacles et les difficultés de toutes sortes dressés devant eux, depuis les premiers temps de la colonie. Dans un pays comme la France, le plus civilisé du monde, l’enseignement ne se perfectionna pas du jour au lendemain. Et encore aujourd’hui, on peut le critiquer sur plus d’un point. Tout esprit honnête en jugera ainsi.

Réfléchissons un moment. Est-ce la faute au séminaire de Québec si Papineau a perdu la foi ? C’est la faute à Papineau, c’est le cas de le dire. Parce que Voltaire a étudié chez les Jésuites, parce que France a étudié chez les Jésuites et parce que Renan a étudié chez les Sulpiciens pour ne nommer que ces écrivains, et parce qu’ils ont perdu la foi, il faut en conclure que les Jésuites et les Sulpiciens sont de mauvais éducateurs. Un tardigrade ne raisonnerait pas mieux. Dieu merci ! les éducateurs religieux ont fourni à la France des génies et des génies catholiques dans tous les arts et dans tous les métiers sans compter tous les vrais catholiques ayant composé et composant encore un peuple qui ne peut pas mourir. Quant aux têtes croches, les religieux n’en répondent point.

Il n’appartient pas au séminaire de Québec pas plus qu’aux autres maisons d’éducation de dénombrer les catholiques et ceux qui ne le furent ou ne le seront pas, un moment donné. Tous, ils ont reçu un enseignement religieux, solide, et une instruction qui répondait aux exigences de l’époque. Que l’âme de Papineau se soit éteinte sans les secours de l’Église, nous n’avons pas à la juger, et Bourassa moins que personne.

Vous l’admettrez, il est tout de même pénible pour un paysan de mon espèce d’avoir à ramener au bon sens, à la raison et à la conscience, précisément un civilisé anglais tel que Bourassa, qui se croit le seul catholique et le seul dépositaire de la vertu dans la province de Québec, n’allant pas moins, jusqu’à dire au début de sa conférence, qu’il emploierait trois guides démodés : le bon sens, la raison et la conscience. Nous les cherchons encore.

Bourassa se trouve bien le seul à ne pas voir que Papineau fut un révolutionnaire né, que des circonstances inévitables précipitèrent dans un tumulte qu’il n’avait jamais cherché. Sa parole terrible devait le servir autant que son patriotisme. Comme tous les révoltés absolus, sincères dans leur majesté sauvage, Papineau se montra faible quand il fut fatigué et de sa puissance et de sa gloire. Ce fut le cas d’un Danton et ce fut le cas d’un Robespierre.

Je n’entreprendrai pas ici d’étayer la psychologie du révolutionnaire à l’aide de l’histoire, mais on jugera Bourassa bien frivole lorsqu’il récite cette ânerie, par exemple :

 

Lord Gosford écrivait : « J’attribue dans une large mesure les malheurs qui sont arrivés au fait que M. Papineau habitait à Montréal plutôt qu’à Québec. » Et cette opinion de Gosford vient de ceci : À Québec, Papineau jouait son rôle de chef parlementaire. Il était en contact avec les représentants de toutes les parties de la province, et il entretenait de cordiales relations même avec ses adversaires. Il fréquentait chez le gouverneur, comme les autres, Gosford disait : « Je l’ai trouvé beaucoup plus raisonnable que je l’aurais cru. Et nous serions bien arrivés à nous entendre, je crois, mais, après chaque session, il retournait à Montréal et là il entrait en contact immédiat et constant avec des éléments qui le poussaient en avant. Il revenait à la session suivante avec des revendications nouvelles de plus en plus exigeantes. »

 

Ce Gosford raisonnait avec ses pieds et on nous assure qu’il les avait grands.

Du fait que le tribun révolté eût demeuré à Québec plutôt qu’à Montréal, le malaise dans le Bas-Canada aurait-il disparu comme par enchantement et les Anglais, oppresseurs des Canayens depuis un demi-siècle, eussent-ils fait preuve tout d’un coup d’une générosité sans exemple et se seraient-ils mués volontairement en serviteurs des vaincus ? Allons donc ! Il faut avoir l’habitude des raisonnements, qui tiennent debout par le sommet, pour s’arrêter, ne fût-ce qu’un instant, au crétinisme d’un bonhomme Gosford.

On devine pourquoi le petit-fils s’épuise à vouloir expliquer, tout en les excusant, certains actes du grand-père. Croyez bien que ce ne fut pas aussi compliqué. Papineau n’était pas sans connaître toutes les persécutions que subissaient ses compatriotes, et parce qu’il possédait le verbe haut autant que l’âme, il accepta de les défendre. Il marcha au-devant de son destin comme poursuivi par la propre clameur de son âme. Pouvait-il éviter la révolution puisqu’il la portait avec soi ? Il la fit, la révolution. C’est normal.

Je ne doute pas que Rousseau, Montesquieu et peut-être Voltaire, agirent fortement sur l’esprit de Papineau quand on sait qu’un Lénine, le sanguinaire Lénine, chef des Bolcheviks, créateur du vrai communisme (non pas celui du bourgeois Staline), fut un élève studieux, discipliné, le plus religieux de la classe, l’enfant modèle, par excellence, ainsi que les aime papa Henri, mais qui, une fois reçu avocat et ayant lu Karl Marx, sentit bondir en lui le révolutionnaire, se vit incapable de barrer le fleuve qui déchaînait son âme et qui devait le porter jusqu’à son destin, c’est-à-dire au pouvoir.

C’est le cas de Papineau moins le pouvoir, bien entendu. C’est le cas du révolutionnaire né et c’est vouloir perdre son temps que d’essayer à trouver d’autres explications à un acte ou à une série d’actes que pas une force au monde ne pouvait empêcher de se produire.

Et tant mieux ! Si, en 1837, une poignée de Canadiens d’origine purement française n’avaient point écouté le révolutionnaire, et si le révolutionnaire avait résisté au cours tumultueux des évènements et s’était refusé à entendre l’orage qui grondait dans son cœur, la religion catholique et la langue française et la province de Québec n’existeraient pas sur ce sol d’Amérique que nos aïeux colonisèrent au prix de quel héroïsme !

Nous vivrions alors dans un paradis éternel. M. Henri Bourassa serait probablement le premier ministre d’un immense Canada anglais et l’on peut se faire une idée du règne de justice et de bonheur qui nous submergerait, quand on voit le même homme, aujourd’hui, venir nous affirmer que « les échauffourées de 37 ne sont après tout que des épisodes secondaires dans notre histoire » et que nous devons, afin d’oublier le passé comique, tendre une main loyale aux Anglais et baiser, si possible, les pieds des oppresseurs, de ceux-là même qui firent de nos pères, des Pendus.

 

 

IV. – La tyrannie des gouverneurs

 

M. Bourassa possède une façon toute particulière d’étudier l’histoire. Il recherche avec soin les auteurs qui répondent à ses sentiments, pensent comme lui et font sa petite affaire. Les plus loyalistes, les plus mous, les plus vendus s’empressent naturellement de satisfaire à son désir. Voilà bien pourquoi l’ancien directeur du Devoir méprise l’abbé Groulx, poète, un homme vivant, dont la conscience et le cœur engagent tout l’homme dans l’exposé de l’histoire. Bourassa n’a jamais compris cela. Il a toujours longé le couloir des sous-entendus, des peut-être et des opinions des autres. Même dans les questions religieuses et catholiques, il reste collé à Veuillot et à Joseph de Maistre. Je le mets au défi de pouvoir soutenir la discussion pendant cinq minutes avec un jeune homme qui a lu Hello, Bloy, Jacques Maritain, Bernanos et quelques autres qui dominent la littérature catholique de tous les temps. Parce que M. Bourassa a rendu visite au pape (et il ne manque jamais une occasion de nous le dire), il croit posséder à lui seul le catholicisme et se croit franchement l’autorité suprême au Canada français et bien au-dessus de Son Éminence le cardinal. Là-dessus, je lui dirai un mot. Léon Bloy, qu’il ne lit pas et ne lira jamais, parce qu’il n’a pas trop de temps à consacrer aux inquiétudes des protestants de Westmount ; Léon Bloy n’a jamais vu Rome ni le pape, mais son catholicisme est d’une essence tellement supérieure et se trouve si proche du paradis que Bourassa, rampant sur le sol, n’en percevra jamais le rayon le plus pâle et le plus lointain.

Je prie mes lecteurs de me passer cette digression qui serait plutôt une sorte de parenthèse blasphématoire, mais que voulez-vous, je n’ai pas eu le privilège d’étudier à Oxford l’art de composer un discours. Une seule règle me guide : dire ce que je pense et m’engager à fond.

Je voulais simplement démontrer que M. Bourassa, historien, s’accommode fort des exposés loyalistes, ce qui, soit dit entre nous, ne l’expose pas à la haine de ses amis Mac Naughton et autres admirateurs et adorateurs des Canadiens-français ! ! !

Tous ceux qui ont écrit sur les évènements de 1837-1838, et qui n’ont pas eu peur de la vérité, vous diront que lord Gosford et les autres avant lui ne pouvaient pas ignorer les persécutions qu’une minorité anglaise faisait subir à la majorité française. Les gouverneurs Murray, Dorchester, Gosford savaient pertinemment que toute la terre cultivable appartenait aux favoris du régime, que tous les postes de juges et les situations du haut fonctionnarisme se trouvaient entre les mains des Anglais fraîchement débarqués. Les gouverneurs ne pouvaient pas ignorer avec quelle injustice leurs protégés traitaient les pauvres paysans, issus de France. C’était insoutenable. Et Bourassa lui-même admettra, ou il ne se montre qu’un crétin, que les Canadiens-français, dans les circonstances, ont fait preuve d’une patience héroïque et que, avant de tenter le coup de force, ils ont tout fait pour l’éviter.

Lord Gosford, intraitable, ne voulut rien entendre et rien comprendre et, lorsqu’un Anglais est bouché, c’est pour longtemps. Il devait commettre, celui-là, une erreur impardonnable, comme l’a si bien remarqué l’abbé Groulx, que nous verrons à l’œuvre tantôt. Le gouverneur se devait de convoquer les Chambres, ce qui eût apaisé les esprits, permettant du même coup aux parlementaires modérés d’étudier la question et de la débattre selon les lois constitutionnelles. Au lieu de cela, lord Gosford, « qui fut, d’après Bourassa, certainement l’un des meilleurs gouverneurs anglais avec Murray et Dorchester », préféra écouter les conseils du chef militaire Colborne. Dès ce moment-là, on avait décidé de mater la rébellion et d’éventrer les Canayens jusqu’au dernier. Aucun doute n’est plus possible à ce sujet. La preuve, c’est que le 19 novembre 1837, quatre jours avant la bataille de Saint-Denis, La Fontaine demanda la convocation des Chambres. Rien n’y fit. Il revint plus tard à la charge avec Leslie. Colborne prit le parti de charger à fond de train les maudits Français. Du reste, il avait pour lui la constitution puisqu’on venait de la supprimer.

Dans ces conditions, une troupe de paysans en guenilles, armés de fourches et de triques, avaient le droit de défendre la constitution. Ils l’ont défendue. S’ils eussent agi autrement, nous n’aurions pas à les en blâmer puisque nous n’existerions pas.

Personne n’osera apprendre à Maître Henri l’amour des traditions britanniques et le mécanisme des lois anglaises telles que constituées au pays après la conquête. Or, tout le monde sait que les gouverneurs sont ici pour régner, non pour gouverner.

Il y a quelque trente ans, une dispute s’éleva au sujet des relations fiscales entre l’Angleterre et ses colonies. On reprochait aux gouverneurs leur « ingérence personnelle et agressive dans la politique des colonies où ils étaient délégués ». Aux Indes, lord Curzon ; en Afrique, lord Milner ; en Australie, lord Hopetown et au Canada lord Minto, tous, ils imposaient leurs vues personnelles sur les questions de politique intérieure et étrangère. Ces chers gouverneurs ne régnaient plus, ils gouvernaient, ce qui faisait dire à Bourassa dans le Nationaliste 2 :

 

Il est urgent de rappeler tous ces messieurs à la notion exacte de leurs devoirs. Il leur faut apprendre, s’ils l’ignorent ou s’ils l’ont oublié, que leur fonction, aux colonies autonomes, comme celle du roi en Angleterre, est de régner et non de gouverner.

 

Et comme conclusion d’un article raisonnable, car il advint à Bourassa d’écrire des choses sensées, le Maître disait :

 

Si l’Angleterre veut garder son empire, il est grand temps qu’elle revienne au laisser-faire et qu’elle enjoigne à ses proconsuls de pratiquer l’art du silence et de la discrétion.

 

« Pratiquer l’art du silence ! » L’ancien nationaliste fait-il allusion ici au mutisme ou bien au bâillon de lord Gosford ? Et qu’était-ce, je vous le demande, en 1904, l’ingérence personnelle d’un lord Minto dans les affaires du pays auprès de la tyrannie silencieuse exercée par le triste gouverneur qui provoqua les troubles de 1837 en refusant de convoquer les Chambres selon le désir de La Fontaine ? Songez encore que la génération des Patriotes pouvait difficilement oublier un salaud doublé d’un persécuteur tel que le gouverneur Craig qui, un quart de siècle auparavant, s’était appliqué avec une patience d’Anglais à combattre les Canadiens-français et les catholiques. Celui-là aussi, sans doute, « pratiquait l’art du silence » !

M. Bourassa ne se rappelle pas aujourd’hui ce qu’il écrivait hier et c’est là, du reste, le dernier de ses soucis. Ce qui le préoccupe, c’est sa parole. Il se contredirait jusque dans le tombeau pourvu qu’il gueulât encore. C’est là sa force. C’est un don et c’est fatal.

Avec sa manie insupportable de vouloir toujours concilier les contraires, Maître Henri trouve le moyen de déclarer que « l’exécution des malheureux de 1837-38, surtout ceux de 1838, était légalement justifiable ». Et dix lignes plus loin, il dira, souriant dans sa barbiche (car la barbiche, elle, n’a pas changé depuis trente ans) : « Ces exécutions de 1837-38 furent, je crois, une erreur politique ; au moins certaines d’entre elles. »

En restant dans les limites du pur examen critique, on peut poser qu’un acte politique puisse être une erreur tout en étant justifiable, mais on ne saurait pour tout cela l’excuser et, en ce qui regarde les évènements de 37, faire porter sur les Patriotes tout le poids des responsabilités, quand il est admis que le gouvernement de l’époque, lequel, en réalité, se trouvait être le gouverneur lui-même, a commis une erreur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que lord Gosford a erré et après lui, l’hypocrite et si irritable Durham. Encore que le premier se soit montré deux ou trois fois sympathique à l’endroit des rebelles, il a manqué totalement d’intelligence et il a fait preuve d’une impardonnable faiblesse dans les moments les plus difficiles.

Le pire des crimes, cependant, et non pas la plus grave des erreurs, ce fut de mettre cette rogne de Colborne à la place de lord Gosford, rappelé en toute hâte à Londres à la fin de décembre 1837. C’était la plus odieuse provocation jamais jetée à la tête des paysans. C’est ce que la reine Victoria appelait dans le temps « vouloir faire la paix avec ses chers et si loyaux sujets Canadiens-français » ! Et on choisissait comme gouverneur le pire des tyrans, un véritable tortionnaire, le vieux brûlot Colborne, celui-là même qui savait si bien incendier les villages, opposer cent soldats contre un patriote et qui était passé maître dans l’art de colorier en rouge les rivières de glace et les arpents de neige !

Évidemment, les chers gouverneurs à Bourassa furent des anges. Les gibiers de potence, naturellement, (et je ne croyais pas si bien dire), c’étaient les Patriotes.

Ce cher Bourassa, il a bien mérité de Westmount, sa patrie !

 

 

V. – Le Francophobe vomit toujours

 

Je n’apprendrai rien à mes lecteurs en affirmant que l’ancien directeur du Devoir déteste souverainement la France. Incapable de comprendre le génie de cette nation supérieure, il vomit dessus. Et il vomit à pleine gueule, depuis la guerre surtout.

Il faut avoir lu ses interminables articles de ce temps-là pour comprendre jusqu’à quel point le Bourassa anglais méprise le pays de ses ancêtres. Toujours, il a cherché à le trouver en faute, et si jamais le boche avait pu écraser le gaulois, notre seul catholique en aurait rendu grâces à Dieu.

Bourassa, qui est bien l’être le plus orgueilleux qui ait jamais pris racine sur une banquise, demeure plus ignoré en France que le plus obscur épicier du faubourg à mélasse. Et cela, le Maître ne peut pas le pardonner. Comment, lui, le plus grand orateur des temps modernes ; lui le seul catholique du Canada français et on ne parle pas de lui en France ! C’est ignominieux ! Et son orgueil s’en trouvera frappé jusqu’à la dixième génération. Pas un politique français, pas un écrivain français, et célèbre, n’a daigné baisser ses regards jusqu’à sa glorieuse personne. Maudite France ! En Angleterre au moins, il a des amis. On le reçoit bien. On l’admire, on la cajole, on le baise. On sait aujourd’hui pourquoi.

Bourassa pourrait-il nous donner des raisons de sa haine de la France ? Et si jamais il en trouve, qu’il ait le courage de nous les offrir dans un discours de son choix. Il méprise la France révolutionnaire, la France républicaine ? Allons donc, il crache aussi sur Maurras et sur Léon Daudet. Je mettrais ma main au feu qu’il ne les a même pas lus sérieusement. Bourassa appartient au parti catholique, inventé par Veuillot, et il garde une horreur instinctive du beau sous toutes ses formes. Son catholicisme est d’une étroitesse telle qu’il est impossible à la raison humaine de le concevoir.

On peut lire dans Çà et là (1er vol.) de Veuillot « qu’un peintre, nommé Jacques, faisait un jour le portrait d’une dame mondaine, riche, etc. La dame avait les épaules nues et le buste à moitié découvert. L’enfant du peintre aperçoit la dame. La dame l’appelle et veut le caresser. L’enfant se sauve auprès de son père et, montrant, tout effarouché, la poitrine de la dame, il dit : Caca ».

Il n’y a pas de doute qu’en lisant cette trouvaille, Bourassa a dû savourer son Veuillot. De là, sa haine de l’art. Pour lui, l’art et surtout l’art français, c’est du caca. Et la France y passe. Il a comme Veuillot le mépris de toute expression plastique de la beauté et comme Veuillot, il exècre toute supériorité intellectuelle, et comme Veuillot toujours, catholique à sa façon, il ne possède qu’une arme : l’antipathie.

Comment voulez-vous qu’un tel esprit puisse admirer, puisse aimer le plus grand, le plus généreux des peuples, puisse comprendre la France, dans sa claire robe d’héroïsme, faite de rayons et d’éclairs et tellement mariée à sa chair que la chair en est diaphane, mère toujours jeune de cette Jeanne d’Arc qu’elle seule a pu porter dans ses flancs, ses beaux yeux tristes illuminés par la sereine conscience de la vérité, saignante et souriante, et terrible et douce, la France immortelle nous regarde 3.

Bourassa reste si éloigné du génie français que sa langue est bourrée d’anglicismes, d’une lourdeur toute prussienne et sans lumière. Son style caractérise l’orateur d’occasion et presque toujours la manière des parlementaires anglais, ce qui est pire. Toute son éducation vient de l’Anglo-Saxon. C’est un sujet d’Oxford, d’une prétention ridicule et qui accepte tous les bobards pourvu qu’ils soient dirigés contre sa mère, la France, qu’il méprise.

Un de mes amis qui l’a bien connu, et connu au temps de sa gloire, me disait : « Bourassa a reçu une éducation anglaise sur son occiput de boche et pour bien montrer qu’il n’est pas protestant, il s’efforce à parler français (sans trop y parvenir) et garde dans son gousset, pour s’en servir au bon moment, quelques paroles flatteuses envers la France, paroles qui précèdent infailliblement une pluie de cailloux quand ce n’est pas d’ordures. »

Et nous allons prouver cela.

Dans sa conférence sur les évènements de 37, ne déclare-t-il avec ce ton d’infaillibilité et cette morgue de grand seigneur :

 

Le gouvernement anglais avait été tracassier, mais aucun agent du gouvernement ne nous avait plus volés que Bigot ne l’a fait sous le gouvernement de Sa Majesté très chrétienne. Le peuple canadien-français, nos habitants, notre vrai peuple, pas celui qui se nourrissait de l’Encyclopédie, mais qui peinait, qui travaillait, priait le bon Dieu, était moins malheureux sous le régime tracassier des Anglais qu’il ne l’avait été sous le régime français.

 

Ça, c’est simplement vache.

On peut détester un peuple, on peut haïr une nation, mais il n’est pas permis de recourir au mensonge pour satisfaire ses sentiments. Et Bourassa vient de mentir, de mentir comme il sait le faire lorsqu’il s’en donne la peine ; ou bien il ignore l’histoire de son pays, ce qui ne m’étonnerait pas du tout, vous savez : il répète tellement qu’il la connaît ! Est-ce plus excusable ?

Tous les économistes et tous les historiens sérieux, depuis Leroy-Beaulieu jusqu’à Siegfried et depuis Garneau jusqu’à Groulx (mais pas Chapais, par exemple, l’idole d’Henri, non, non, Cha pais pas) vous diront que l’Angleterre traita d’abord le Canada en terre conquise, s’efforçant de britanniser (et brutaliser) un petit peuple de 60,000 paysans.

Nous admettrons tout de suite que du temps de la domination française, les colons ne vivaient pas dans l’opulence, mais ni dans la misère non plus. Il est vrai encore que le développement de la culture se trouvait ralenti par des règlements excessifs. Il est vrai encore que le système oppressif préconisé par Colbert ne favorisait guère les colons. Mais c’était là le paradis sur la terre auprès de la tyrannie anglaise, quand on a vu en 1825, un seul gouverneur accorder 1,425,000 acres de bonne terre à soixante Anglais. Enfin, nous verrons tantôt, au chapitre de l’abbé Groulx, de quelle façon si généreuse les conquérants traitèrent les colons du Bas-Canada. Il paraît inutile de recourir à tous les livres des économistes et des historiens qui traitèrent le sujet, lorsque la psychologie la plus élémentaire nous enseigne que si les colons français, sous le régime français, n’étaient pas aussi heureux qu’ils auraient dû l’être, c’était au moins pour le compte de leur propre patrie. Et s’ils peinaient et s’ils souffraient, c’était à cause d’une mystique qui n’avait rien d’illusoire, mais capable de nourrir l’âme même de tout un peuple, tandis que sous la botte des Anglais, ces étrangers, ils se faisaient voler systématiquement les terres (et c’est le douloureux drame, dont parle l’abbé Groulx), se voyaient constamment les vaincus en butte à la haine des oppresseurs qui ne rêvaient pas moins de leur couper la langue et de saboter les églises.

C’est ce que M. Henri Bourassa appelle le règne du bonheur. Dans son obstination à nous étaler ses mensonges, le catholique de la bonne presse nous instruit, clair comme le jour, sur la cause ignoble qu’il entend servir. Caca !

Il veut prouver, au moyen de son interprétation à lui d’une période de l’histoire, que les Patriotes n’avaient aucune raison de se rebeller. Par là encore, il veut vomir une dernière fois sur la jeunesse, c’est-à-dire sur la France qui demeure toujours jeune, qui ne vieillira jamais, qui ne sentira jamais ni l’aigre ni le moisi. Et comme l’a si lumineusement chanté Claudel : « La jeunesse n’est pas l’âge des plaisirs, mais celui de l’héroïsme. » Voilà pourquoi un Bourassa, nouveau clergyman, méprise tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est sacré.

Et parce que l’orateur me dégoûte autant que le vieillard, je lui crache à la figure cette phrase de foudre d’un vrai catholique et d’un écrivain, celui-là :

 

La France est tellement le premier des peuples que tous les autres, quels qu’ils soient, doivent s’estimer honorablement partagés lorsqu’ils sont admis à manger le pain de ses chiens 4.

 

Bourassa ne connaîtra jamais cet honneur. Surtout, il ne le mérite pas.

Maintenant, au tour d’un homme ! Ah ! sainte lumière !

 

 

 

 

L’ABBÉ GROULX

 

 

I. – L’historien doit rendre témoignage

 

La conférence de Bourassa n’a pas causé d’émoi, car on sait à quoi s’en tenir sur les variations de sa pensée, mais elle n’en lacéra pas moins l’état d’esprit des Canadiens-français, provoquant une brèche qui devrait rassurer les conquérants. On se demande même, en certains milieux, si le vieux tribun ne prend pas un plaisir inqualifiable à tirer sur sa gloire ancienne pour être bien sûr d’atteindre la jeunesse au cœur ?

Plusieurs espéraient que l’abbé Groulx, le 2 novembre dernier, exigerait des précisions de la part de l’adversaire. C’est mal connaître l’historien. L’auteur de Notre maître, le passé et de quelques autres livres, écrits en français est qu’inspirera toujours le patriotisme le plus pur, n’entend point faire œuvre de polémiste politique.

Il s’en est ouvert du reste loyalement et franchement :

 

Je ne fais point de politique, je n’en ferai jamais, jamais je n’appartiendrai à aucun parti politique quel qu’il soit. Je laisse ce marécage ou cette fosse aux lions à ceux qui, par goût, nécessité ou devoir, y veulent descendre. J’appartiens à ma conscience, à ma foi, à l’Église, cela me suffit. Mais historien, l’histoire politique m’appartient comme toute histoire. Et j’ai bien conscience de ne pas dépasser les bornes quand, appuyé sur les prémisses de notre passé ou sur les lois de l’histoire qui relèvent de bien des sciences, en particulier de l’économie sociale et politique, j’indique à mes compatriotes inquiets ou désorientés les conditions de toute vie organique et en particulier la ligne de leur avenir 5.

 

Voilà certes des paroles de fierté et de justice. Elles tranquilliseront en même temps les esprits encore échauffés par la griserie des victoires électorales. Les Anglais, pour tout cela, ne sont pas tenus de remercier l’abbé Groulx. Qu’ils sachent tout de même que ce prêtre a le droit d’écrire sur l’histoire, même un droit strict, impérieux de la peindre telle qu’elle est, quitte à blesser des esprits fort sensibles dès qu’on les bouscule pour les ramener au bon sens ou les porter à une réflexion dont ils ont grandement besoin.

Je n’ai pas caché ma pensée au sujet de l’abbé Groulx. J’ai déjà exprimé nettement mon opinion sur l’homme et sur l’œuvre. Si je m’en tiens à sa dernière conférence, qui fut plutôt une synthèse d’un épisode révolutionnaire, lequel demeure notre seule raison d’être, je remarque avec infiniment de plaisir que l’historien suit toujours une ligne droite de lumière qui conduit infailliblement à la vérité, même à la vérité qui fait mal, surtout à la vérité qui fait mal.

On doit juger l’abbé Groulx comme le seul de nos historiens. Premièrement, parce qu’il est propre et foncièrement honnête dans l’exposé des faits ; deuxièmement, parce qu’il écrit, je veux bien dire parce qu’il est vivant, plein de souffle, de tempête, puis d’aurores consolatrices et de paix bienfaisante. Des parlementaires poussiéreux s’imaginent encore que l’historien doit être un homme sans âme, insensible devant les catastrophes, impassible, impitoyable, une espèce de mécanique, quoi ! juste bonne à enregistrer des faits et des dates. Quelle horreur ! Au contraire, l’histoire est de tous les genres littéraires celui qui exige le plus de puissance dans l’émotion, dans l’image, dans le récit. Et je ne sache pas que la poésie exclut la vérité. Plutôt, l’homme qui écrit à froid m’apparaît comme un monstre. D’abord, il n’écrit pas à froid parce qu’il se dit « je vais rester calme devant telle ou telle situation », mais bien parce que c’est dans sa nature d’être froid, d’être lymphatique et de prendre les choses comme elles viennent. Rien ne l’émeut. Et il est précisément un historien qu’il faille surveiller parce que son tempérament incline à un esprit calculateur. L’écrivain de passion, lui, qui se donne et s’abandonne, nous livre son jeu. S’il commet une erreur ; s’il écrit avec un parti pris évident, ça se voit tout de suite, puis on le corrige, tandis que l’historien invariablement calme, habitué à mêler les cartes, triche devant vous sans que vous puissiez le prendre sur le fait. On vous a trompé. On vous trompe. Et vous respirez dans l’erreur. Cela dure des mois, cela dure des années, cela dure des siècles. Tels de ces esprits, qui passent pour des historiens illustres, sont en réalité les plus malhonnêtes des hommes.

Avec l’abbé Groulx, au contraire, vous touchez à la vie, vous respirez la paix de la conscience et la grandeur du drame. Ses idées, toujours bien rangées, sont étincelantes, personnelles. Il fait clair dans ce cerveau-là. Il sait composer un livre ; il sait composer une conférence. Il y a une origine à toute chose, puis l’existence et enfin la conclusion, car avant tout, l’historien reste un témoin et un témoin pour ou contre le fait, pour ou contre un homme, pour ou contre une idée. Je n’irais pas jusqu’à exiger que le témoin se mît à saigner du nez ainsi qu’il advint au gros Léon Daudet dans l’Affaire LaRocque, parce qu’il éclata d’indignation et de colère devant le mensonge, mais je ne suis jamais fâché de voir l’historien dans toute sa fureur d’écrire.

C’est le cas de l’abbé Groulx. Si vous comparez sa dernière conférence à celle du vieillard Bourassa, vous verrez tout de suite quelle valeur garde un discours échevelé, boursouflé d’exclamations, hérissé d’incidentes et de digressions inutiles, auprès d’un morceau composé, d’un morceau fini se présentant devant vous ainsi qu’une table lumineuse sur laquelle vous suivez du doigt le jeu des hommes et des évènements. C’est la seule façon d’écrire l’histoire.

 

 

II. – Les largesses du lion

 

L’abbé Groulx ouvre d’abord le drame de 37 par une remarque des plus justes et qu’il est le seul à nous fournir. Personne n’y avait songé avant lui. Voici. Ce sont des paysans qui ont fait la révolution et non pas des prolétaires des villes. On sait ce que cela veut dire. Des campagnards paisibles, ayant le temps de penser, qui prennent le temps de réfléchir, des Paysans comme des paysans balzaciens, des paysans à la Charles Péguy consentent à laisser là leurs travaux, leurs familles, leurs affaires de chaque jour, c’est-à-dire toute l’existence, pour affronter des troupes régulières, « prenant le suprême risque de la mort ». C’est bien là un phénomène extraordinaire quand on sait que toutes les révolutions naissent et vivent dans les capitales au milieu des masses prolétariennes, que des orateurs puissants et habiles peuvent avec facilité conduire aux émeutes les plus sanglantes.

1837, au contraire, marque la révolte des paysans, des hommes de la terre. Si ce n’est pas là un fait significatif, il paraît absolument inutile d’aller plus loin et d’écouter davantage un historien lucide, capable de lire dans l’âme des rebelles de ce temps-là comme dans un livre ouvert.

L’historien ne veut pas nous offrir autre chose que la vérité et porter ensuite un jugement solide. Il remonte jusqu’à la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre. Il s’arrête aux dates les plus importantes d’une histoire qui achève déjà, qui recommence sans cesse, pour s’effondrer enfin d’une cassure profonde que seule, selon moi, une révolution pouvait réparer.

L’abbé Groulx, veut bien procéder par étapes, à cause d’un simple souci de culture et à cause d’un respect de la mesure française ; au lieu de nous précipiter brutalement dans le drame, il va nous exposer d’abord « la merveille qui se produit tout à coup en 1774 » et ce que j’api pellerai les « largesses du lion britannique ». Écoutez-moi et je vous prie de garder votre sang-froid :

 

La politique anglaise fait subitement volte-face et elle accepte, contrairement à ses propres lois, des lois qui régissent la religion catholique chez elle, elle accepte de faire à ce petit peuple une sorte de place de choix dans l’Empire, elle va lui concéder au point de vue religieux des droits qu’elle ne concédera pas avant cent ans à ses propres sujets catholiques du Royaume-Uni, et encore dans une moindre mesure.

Notre régime des terres, nos lois françaises nous étaient encore accordées en 1774, c’était véritablement notre avenir national qui nous était assuré. Politique extraordinaire quand on songe à l’excitation que pareille loi souleva non seulement dans le parlement impérial, mais à travers tout le pays. En 1774, nos pères ont commencé de prendre la conviction qu’ils pouvaient vivre leur vie, ils ont pris la conviction qu’ils pourraient avoir un destin français.

 

On devine qu’au point de vue des libertés communales, la situation des colons s’était grandement améliorée. Les Français d’origine pouvaient se réunir, se former en associations, voir à leurs propres affaires et défendre les intérêts généraux de la colonie. Franchement, c’était le paradis sur la terre et jamais un lion ne s’était encore montré aussi généreux. Mais quand un lion se met en frais d’être prodigue et chevaleresque, il n’y a plus de limites. Les colons succombent d’admiration. Nous voici en 1791. La fière Albion ne connaît plus de bornes à sa bonté. Après avoir décidé la séparation entre le Bas-Canada et le Haut-Canada, et qui existait déjà dans les faits, elle accorde un conseil législatif, nommé par le roi et une assemblée représentative, supposée choisie par le peuple. Et dès 1792 se réunit la première chambre du tas-Canada.

Les bons laboureurs canayens, renards, certes, comme tous bons Normands et tout bon Bourassa, mais naïfs aussi, il faut bien le dire, et d’une patience inqualifiable, se disaient : « Qu’espérer de plus ? Que l’Angleterre est bonne pour nous ! »

Les malheureux ! ils comptaient sans le lion.

Si vous lisez l’histoire d’Angleterre, une vérité vous saute aux yeux. L’Albion commence toujours, envers ses colonies, par se montrer fière pour tomber ensuite dans une perfidie sans exemple chez aucun autre peuple. Ça n’a pas manqué contre les vaincus de 1763. Après le miracle des largesses, voici la plus cruelle des déceptions :

 

Nos pères ne perdent pas de temps à se rendre compte qu’avec le nouveau régime, s’ils étaient maîtres de leur parlement, ils n’étaient pas maîtres de leur gouvernement. Ce que 1791 leur avait apporté, c’était le régime de la colonie de la Couronne, sous un camouflage de parlementarisme. Les députés canadiens-français constituent l’immense majorité dans le parlement, mais vous savez de qui étaient composés les deux conseils législatif et exécutif : ils étaient simplement composés pour une immense majorité des éléments et de représentants de la minorité. L’exécutif est pour ainsi dire centralisé dans l’autorité du gouverneur, qui n’est pas seulement le premier ministre, mais tout le ministère.

Voilà la situation, un parlement qui n’a en réalité aucun contrôle sur le gouvernement, un gouvernement qui ne se reconnaît de responsabilité qu’à l’égard du gouvernement impérial. Voilà la grande déception.

 

Et la série des malheurs va commencer, tragédie innommable qui durera un demi-siècle. Quelle patience ! bon Dieu ! quelle patience ! Et c’est sans doute ce que M. Bourassa admire le plus !

Songez que d’une législature qui devait gouverner, on en avait fait une chambre d’enregistrement. Les colons souffraient, on volait leur argent, leur travail pénible. On spéculait sur l’héroïsme de ces descendants de Français. Les colons s’arrachaient le cœur, enduraient tout, priaient et suppliaient. Rien à faire. Le lion avait posé la patte sur la colonie et il la dévorerait jusqu’aux entrailles.

 

En 1828, une pétition signée par 87,000 Canadiens fut adressée au roi. Huskisson était alors ministre des colonies ; il fit renvoyer la pétition à un comité de la Chambre des communes, et voici quelles furent les résolutions de ce comité. « Il condamnait l’habitude prise de disposer de larges sommes levées sur le peuple canadien sans ressentiment de son Parlement ; il insistait pour que la totalité du revenu de la colonie fût mise à la disposition de l’Assemblée coloniale, afin que les personnes ayant la confiance du peuple fussent choisies par la Couronne pour entrer dans le conseil législatif et exécutif, et il terminait enfin par la déclaration que les plaintes des colons étaient généralement fondées et méritaient qu’on y fit droit ». (Montgomery-Martin, British Colonies, t. I.) Il y fut fait droit, en effet, mais non pas d’une manière suffisante pour prévenir l’insurrection de 1837-38 6.

 

C’est, entre cent, une citation que je tenais à faire, afin de démontrer que nos pères ont tout tenté au moyen de la constitution, au moyen de paroles de paix et de persuasion avant de s’engager dans une aventure que je trouve, moi, admirable et la plus belle de notre histoire. C’est vrai que je n’ai pas une roche à la place du cœur et que d’ordinaire j’engage l’homme à fond !

 

 

III. – Le drame de la terre

 

C’est le plus douloureux de tous les drames. Et des paysans français en devaient être les victimes.

L’abbé Groulx parle de cette monstruosité avec un tel accent de tristesse que les larmes me viennent aux yeux. Quand on sait quelles difficultés avait eues la France à faire de ses colons, des paysans, on imagine un peu l’horreur d’une tragédie qui nous coûta les Pendus.

Arrivés dans un pays neuf, merveilleux par sa faune et par la puissance de sa sauvagerie, les premiers colons s’adonnèrent à la chasse et au commerce des fourrures. Comme je les comprends ! Comme ils avaient de l’imagination ! Comme ils étaient artistes, humains, vrais et naturels ! Comme ils ont bien fait ! Malgré tout, les évènements, les périodes de guerre et de malheurs vinrent les arracher à leurs rêves et les forcèrent à réintégrer les labours. Et d’une poignée de chasseurs, on en fit un peuple agricole. C’est ça que la France a fait ! Rien que ça !

L’Angleterre ne mit pas de temps à se rendre compte que le sol est invincible et qu’un peuple de paysans reste toujours le plus fort. Il y avait un moyen bien simple de tuer la France et de tuer la paysannerie. Et de tuer l’Église ! Enlevons les terres aux Canadiens ! Et lorsque l’abbé Groulx parle du « drame de la terre », il se montre très modéré dans son expression et c’est encore parce qu’il ne trouve pas d’autres mots, capables de traduire sa poétique terrible et son mysticisme de l’histoire que je rapproche de la Prière de Jeanne d’Arc, telle que dictée par Charles Péguy en des rythmes profonds et sonores comme la mer.

Que Bourassa et ses Anglais le veuillent ou non, voici la vérité. Je sais que ça fait mal, mais la voici quand même :

 

N’allez pas croire qu’en dehors des grandes seigneuries il n’y avait que les terres de la Couronne. Le domaine des grands propriétaires était considérable, et vous savez avec quelle convoitise on s’était jeté sur ce domaine des terres de la Couronne pour se tailler, à une soixantaine d’individus, des domaines de grands féodaux. Sous Robert Shore Milnes, avec la complicité du Conseil exécutif, 60 accapareurs, porteurs de listes de pétitionnaires où ne figuraient que des prête-noms, se faisaient concéder 1,425,000 acres de terres.

Jean-C. Arcand, agent des terres du gouvernement, disait en 1851 devant le comité parlementaire : « De 1795 à 1811, plus de trois millions d’acres de terre publique furent mises entre les mains d’environ deux cents favoris, dont quelques-uns eurent jusqu’à 60 ou 80,000 acres chacun ; et même le gouverneur R. Shore Milnes en prit près de 70,000 pour sa part. »

Même chose au Nouveau-Brunswick et à l’île du Prince-Édouard. « Dès le milieu du siècle dernier, on avait aliéné en Nouvelle-Écosse, 5,750,000 acres sur les 6,000,000 d’acres arables » ; à l’île du Prince-Édouard, dès 1767, en un seul jour, l’île était concédée aux enchères à 60 personnes. Bientôt après, cette colonie de 1,398,000 acres tombait aux mains de 4 landlords. Dès 1825, sur les 17,000,000 d’acres de terres alors arpentées dans le Haut-Canada, 15,000,000 étaient concédées, quand cette province ne comptait encore que 158,000 habitants.

 

La citation n’est pas trop longue car c’est l’axe autour duquel gravite le drame de 1837. Voici des descendants de Français qui, par amour de la civilisation, par amour de l’Église et de la Patrie, consentent à labourer la terre, à élever une famille, à fonder des paroisses et à glorifier l’ordre. Ils tirent leur subsistance du sol. Ils croient dans l’efficacité d’une constitution illusoire. Ils la respectent. Ils espèrent ; ils attendent. Puis de l’autre côté, voici des conquérants, des favoris du régime qui s’emparent des terres. De toutes les terres. Ils égorgent tranquillement le peuple des vaincus, après leur avoir promis le règne de la paix et une entente que les Canadiens furent assez naïfs d’accepter. Si ce crime, quand on a du cœur dans le ventre, ne justifie pas la plus sanglante des révolutions, je me demande à quelle espèce d’esclavage il faudrait préalablement se soumettre ?

À ceci, chers conciliateurs, à ceci :

 

 

IV. – Le fond de la coupe

 

Quand les Anglais ont mis le pied sur une terre étrangère, peu importe qu’elle soit conquise ou non, c’est pour longtemps. Le lion a la griffe solide. Surtout impitoyable. On parle des Juifs qui se trouvent maîtres partout. C’est un bobard qu’exploitent les antisémites, mais qui ne peut surprendre que la bonne foi des ignorants et des gogos. La vérité, c’est que le Juif, dans le Québec, tout comme le Canadien-français, se trouve à la merci des Anglais. Toutes les puissantes sociétés anonymes, tous les trusts appartiennent à des Anglais et à des Écossais 7. Voilà la vérité. Et je vous prie de croire que cela ne date pas d’aujourd’hui. En 1837, les Anglais se trouvent en minorité dans la Nouvelle-France. Ils n’en sont pas moins les maîtres et les tyrans. Ils occupent tous les postes de juges et tous les autres postes dans le fonctionnarisme, ce qui devait arracher à Papineau l’un de ses discours les plus foudroyants. Les emplois publics, c’est le trust de l’époque. Et qui oserait prétendre que ce ne sont pas les fonctionnaires, à la fin des fins, qui gouvernent ? On imagine un peu les difficultés, les tracas qu’on élevait de toutes parts contre les Canadiens, surtout ceux du Bas-Canada. C’est une lutte de tous les instants, une vexation épuisante, qui s’affiche à elle seule une provocation criminelle qui révolte et qui a fini, comme bien l’on pense, par affoler tout un peuple. Et cela encore, selon Bourassa, ne justifie par la révolution.

On a presque envie de lui répondre par le mot de Cambronne. D’aucuns jugeront que c’est encore trop propre pour une barbiche d’aristo manqué, toujours prête à secouer la poussière de son arrivisme et de ses opinions extrêmement mobiles du côté d’où vient le bon vent. Abandonnons Bourassa à ses fosses et réintégrons bien vite le royaume de la vérité.

L’abbé Groulx qui domine et la politique et les hommes d’aujourd’hui ; l’abbé Groulx, qui n’a jamais espéré s’asseoir dans un fauteuil de sénateur, se trouve fort à l’aise pour juger une période de notre histoire que les Anglais n’aiment pas beaucoup à rappeler. Aussi, sa conférence garde un prix inestimable. Elle seule nous intéresse.

Il nous fait bien voir qu’après avoir été trompés par un simulacre de parlement, après avoir perdu toutes les terres disponibles et cultivables, après avoir été à la merci du trust des emplois publics qu’occupaient les conquérants, les Canadiens devaient assister au sabotage des lois scolaires et à la fermeture de leurs écoles.

C’est le fond de la coupe.

On ne peut plus ignorer qu’en 1770, des descendants de Français, et non pas des bâtards, demandaient la permission de faire venir de France quatre maîtres afin de constituer dans la province de Québec un foyer de culture française et catholique. On jeta aux ordures l’honorable pétition. On ne peut pas ignorer qu’en 1790 les Sulpiciens offraient de fonder à leurs frais une université où les Français du pays trouveraient un véritable foyer d’éducation. On jeta encore aux ordures l’honorable pétition. On n’oubliera jamais l’opposition criminelle et systématique faite aux lois scolaires de 1814 à 1822. Il faut savoir enfin que la Législature n’adoptait des lois scolaires susceptibles de « guérir un peuple de son inculture » que pour les voir condamner, sans étude, par le conseil législatif ou « prendre le chemin de Londres d’où elles ne revenaient jamais ».

Voilà le drame dans toute sa monstruosité, drame qui se colle à celui de la terre et plus terrible peut-être dans ses conséquences. Écoutez bien l’abbé Groulx :

 

Nos pères eurent la loi scolaire opérante de 1829, mais dès 1836 le Conseil législatif, pour des raisons qui sont loin d’être toutes justifiables, refuse les crédits aux nouvelles écoles. Conséquemment, les écoles tombent pour n’être rouvertes qu’en 1844, ce qui est la cause de deux générations d’enfants illettrés.

 

Et c’est ce qu’un Bourassa appelle le règne du bonheur. Il n’est pas le seul à tenir pareil langage. Il en est d’autres encore, des esprits forts ceux-là, fils d’Homais, toujours prêts à critiquer notre enseignement, étant certains d’atteindre, par ricochet, le clergé, et nous offrant des réformes qu’on n’accepterait pas en France. C’est même étonnant que nous sachions lire, quand on connaît les difficultés et les misères qui accablaient les éducateurs religieux. Au lieu de jeter de la boue aux descendants de Français, nos pères, on ferait un plus beau geste en tenant les conquérants responsables. Ce sont eux qui ont gardé dans l’ignorance les pauvres paysans et qui les ont privés de nourriture intellectuelle après les avoir mis sous le couteau de la faim.

Puis, vous savez, j’abandonne volontiers à ces chers Anglais d’aujourd’hui les bobards qu’on leur enseigne généreusement dans les universités et dans les fameux « high schools ». Leur instruction ne vaut pas cher. Et pour ce qu’ils savent de plus que nous, on peut facilement s’en passer, car je ne connais pas sur la terre d’êtres plus fats et plus ignorants.

C’est quand même une belle occasion pour l’abbé Groulx de gifler publiquement les vendus et les lâches. Ne pas entendre le retentissement de cette claque formidable, c’est se priver d’un plaisir sans nom et du besoin qu’éprouve tout esprit fier de voir la vérité face à face.

 

Que de pauvres gens émasculés de tout sens national, habitués à encaisser les affronts comme d’autres les compliments, les coups de pied comme d’autres les caresses, se permettent de trouver ces griefs de peu d’importance, après tout, libre à eux, mais pour l’amour du ciel qu’ils n’essaient donc pas d’imposer leur tempérament d’esclaves à ceux qui ont une autre notion de la liberté, de la dignité et de la fierté. Je vous prie de noter, encore une fois, que d’autres provinces qui n’avaient que des griefs d’ordre politique ou économique sont allées jusqu’à l’insurrection sanglante. Comment s’étonner dès lors qu’y soit allée aussi une autre population, pour qui il y allait de toute sa vie, de toute son âme, de tout son avenir ? Si Lyon-Mackenzie King avait dix raisons de pousser les réformistes du Haut-Canada sur le champ de bataille, les patriotes du Bas-Canada n’avaient-ils pas cent raisons de descendre à cette extrémité ?

 

Il m’aura été accordé comme suprême faveur au cours de ma vie calme de lire des apostrophes pleines de mouvement et de fierté, jamais encore comme celle que mon enthousiasme vient de vous offrir. L’abbé Groulx ne se montre pas seulement ici un historien, mais un homme, c’est-à-dire un historien comme je les respecte.

La dernière partie du paragraphe cité, lequel a dû faire les délices de Maître Henri et d’une douzaine d’autres petits maîtres qui, pour ne pas déplaire aux Anglais et pour prouver leur largeur d’esprit, jetteraient aux Cannibales tous les Canayens du monde, nous amène à poser la question fatale (qui vaut bien le don de l’éloquence) et que mes lecteurs attendent depuis longtemps.

 

 

V. – Les Patriotes ont-ils bien fait ?

 

M. Bourassa, lui, qui tremble dans sa barbiche et dans ses culottes (ce qui s’appelle trembler deux fois) s’en remet tout simplement à saint Thomas. Il a entendu parler de saint Thomas. Pour l’avoir lu, c’est une autre histoire, car il n’a pas trop de temps à consacrer aux pipes de tabac canayen. C’est du reste ce que nous apprend son interviouveur Rumilly 8.

 

Le Maître veut, devant nous, se payer le luxe d’une douche théologique et il recourt à l’auteur de la Somme. Je sais que les Anglais, gens pratiques, paieraient bien d’autres sommes, s’ils étaient certains d’être défendus comme il faut par un hâbleur qui connaît ses compatriotes.

L’ancien directeur du Devoir, avec le sérieux qui le caractérise, n’alla pas moins jusqu’à nous donner les quatre raisons, selon saint Thomas, qui justifieraient une révolution. Or, si vous savez lire et si vous connaissez à fond l’histoire de 37, vous en venez à la conclusion fort réconfortante que saint Thomas avait tout prévu ! Vous me direz que c’est affaire d’appréciation. J’ai tout de même le droit de ne pas penser comme Bourassa. C’est même là une certitude d’atteindre le vrai et c’est toutes délices, vous en conviendrez.

Je n’entends pas faire un résumé ici de toutes les injustices, de toutes les cruautés, à petit feu, que subirent nos pères. Le réquisitoire de l’abbé Groulx nous a suffisamment éclairés sur un pareil sujet capable d’émouvoir, même des cœurs d’Anglais, ce qui n’est pas peu dire.

Seulement, il y a un fait sur lequel les historiens n’appuient pas assez (l’abbé Groulx comme les autres et je me demande encore pourquoi), c’est que des Écossais et même des Anglais, dans le Haut-Canada, se sont révoltés. Voici des gens sympathiques à la Couronne (ne serait-ce que par tradition), et qui espèrent beaucoup des conquérants. En face du vol, du pillage, de l’injustice et de la tyrannie, ces Anglo-Saxons décident de prendre les armes contre le pouvoir établi. Et cela, remarquez-le bien, sans entente préalable avec les paysans français du Bas-Canada, et cela d’un seul mouvement, d’un seul cœur. Que les deux parties révolutionnaires se soient rencontrées ensuite sur le même terrain des principes, possible ; mais il n’existait aucune connivence dans l’acte révolutionnaire. Ils étaient sincères. Ils ne prirent pas les armes pour attaquer, mais pour se défendre, ce qui est bien différent. Des esprits retors et subtils diront que les rebelles recoururent aux armes, les premiers, c’est vrai, si on a l’esprit assez croche et le cœur assez bas pour s’en tenir au mot « arme » en tant qu’outil de mort. Quand on sait que les armes employées par le pouvoir furent les injustices inqualifiables, répétées, permanentes, on peut affirmer sans blesser le vrai que ce sont les conquérants et les oppresseurs qui ont pris les armes, les premiers. Les Patriotes, eux, se sont défendus. Je reconnais ne rien avoir d’un théologien comme Sir Bourassa ; le simple bon sens m’éclaire.

Du reste, des historiens anglais reconnaissent la rébellion de 1837 comme un acte de justice. On pourrait citer à la douzaine des politiques, des économistes Anglo-Saxons qui prennent et ont pris publiquement la défense des Patriotes. Et parmi tant de vérités, que trop de Canadiens-français ignorent par malheur, je garde toujours devant moi le plaidoyer éloquent de lord Brougham :

 

On blâme, dit-il, avec véhémence, les Canadiens ; mais quel est le pays, le peuple qui leur a donné l’exemple de l’insurrection ? Vous vous récriez contre leur rébellion, quoique vous ayez pris leur argent sans leur agrément et anéanti les droits que vous vous faisiez un mérite de leur avoir accordés... Toute la dispute vient, dites-vous, de ce que nous avons pris vingt mille livres, sans le consentement de leurs représentants ! Vingt mille livres sans leur consentement ! Eh bien ! ce fut pour vingt shillings qu’Hampden résista, et il acquit par sa résistance un nom immortel, pour lequel les Plantagenets et les Guelfes auraient donné tout le sang qui coulait dans leurs veines ! Si c’est un crime de résister à l’oppression, de s’élever contre un pouvoir usurpé et de défendre ses libertés attaquées, quels sont les plus grands criminels ? N’est-ce pas nous-mêmes, qui avons donné l’exemple à nos frères américains ? Prenons garde de les blâmer trop durement pour l’avoir suivi.

 

Ces paroles de fierté, qui pulvérisent les adversaires de la rébellion de 37, vous les trouverez dans un livre qui s’appelle les Patriotes de 1837-1838 et que le courageux L.-O. David publiait en 1884 au risque de se faire écarteler sur la Place d’Armes.

Ce brave homme n’a pas voulu faire œuvre littéraire. Il s’est contenté de tirer une ligne droite et lumineuse. Il n’écouta aussi que les battements de son cœur. À une époque, où les évènements de 37 étaient pour ainsi dire une « affaire classée », voici L.-O. David réhabilitant des hommes et rappelant des souvenirs qui font mal, mais susceptibles encore de rétablir la justice, faisant pencher le plateau de la balance du côté où en toute justice il doit pencher.

Personne ne connaîtra les tracasseries que dut souffrir L.-O. David à cause de son livre. Parce qu’il a défendu ses pères, on l’a marqué d’opprobres. Je vous prie de le croire, un Bourassa n’aurait pas pris le risque de rebâtir le bien, lui qui a passé son existence à tout démolir et, vers la fin de ses jours, à renier sa patrie et son histoire.

Je répète que l’auteur n’avait rien de l’écrivain artiste qui bouleverse et qui révolutionne. D’ailleurs, et tant mieux pour les Anglais, et qu’on dorme tranquille, il n’existe pas au pays un seul écrivain, un seul poète assez puissant pour décrire telles qu’elles se sont passées l’horrible injustice et l’horrible boucherie de 1837. Pas même l’abbé Groulx.

Il reste une chose. Si le livre de L.-O. David contient des erreurs capitales, s’il est un ramassis de mensonges, qu’on le brûle sur la place publique en outrage aux Patriotes de 1837 et maudissons notre sang et maudissons notre histoire. Mais si c’est là le livre des vérités, qu’on le répande partout et que les Canadiens-français apprennent à relever la tête. Il en est grandement temps, même si le sieur et triste personnage Bourassa nous demande de lécher les pieds des Anglais, surtout s’il nous oblige par sa méthode dite de la « conciliation des contraires » à vendre la patrie.

Pour ma part, et je ne m’en cache pas, chaque fois que je lis dans David le récit des batailles des Patriotes, leurs misères, leurs peines, leurs désespoirs, les incendies de villages, les massacres de toutes sortes, et puis les pendaisons INJUSTIFIABLES, alors que les Anglais pendaient DEUX FOIS les Paysans français afin d’être sûrs de les avoir pendus, eh bien ! je garde la certitude que le livre de David ne ment pas. Il y a des vérités historiques qu’on ne prouve pas, mais qu’on éprouve avec une telle violence, avec une telle persistance que le doute n’est plus possible. Et c’est pourquoi les Patriotes de 37 restent pour moi le Bréviaire de la fierté et du patriotisme. C’est le seul livre qui compte.

Oh ! je sais, je sais parfaitement que les adversaires de la révolution vont nous jeter à la tête l’attitude du clergé. Du reste, comme l’a bien remarqué l’abbé Groulx dans son maître livre, Notre maître, le passé, toute cette partie de l’histoire demeure pas mal dans le brouillard et il n’est pas prouvé que le clergé fut entièrement pour ou entièrement contre les Patriotes.

Il est permis quand même d’avoir une opinion personnelle sur un évènement historique, sur un choc ou chaos politique, surtout quand la justice des hommes se trouve en jeu. Mais nous n’avons pas le droit de poser en seuls dépositaires de la vérité et de juger ex-cathedra. Et c’est en quoi, Bourassa, comme toujours, se montre ridicule et si pauvre historien.

L’abbé Groulx, plus humble, plus humain, prend quand même ses responsabilités :

 

Et la question morale, qu’était-ce ? Ici je vous donne ce qui est mon jugement. L’insurrection était petit-être évitable, elle ne pouvait l’être que par des miracles de prudence et de modération, et de part et d’autre l’on fit des merveilles d’imprudence et de violence.

 

Du reste, dans Notre maître, le passé, l’historien n’avait-il pas affirmé, après avoir peint un tableau extrêmement dur et réaliste de la situation faite aux Canadiens :

 

Et dites-moi si ce n’est pas là ce qu’on appelle être gouverné contre soi-même, et si jamais peuple au monde, attaché à la vie, a pu subir un tel régime sans révolte ?

 

Dans sa conférence, concluant sur le drame de la terre, il s’écrie encore :

 

C’est un grief suffisant pour pousser un peuple à l’insurrection, car cela équivaut à condamner un peuple à mourir de faim ou à le chasser de son pays. Et, en fait, l’émigration aux États-Unis commence chez nous aux environs de 1837.

 

Qu’il ait déclaré maintenant, le soir du 2 novembre dernier, que « l’insurrection, qui à certains égards pouvait être juste, n’était point justifiable au regard de la morale catholique ni même au regard de la prudence humaine », il reste au lecteur de tirer ses propres conclusions et d’avoir le courage de se prononcer.

C’est ce que je vais faire.

L’abbé Groulx et Bourassa, sur un point capital, se rencontreront parfaitement sans pour cela se donner la main, ni même se saluer d’un geste amical. D’après eux, les Patriotes auraient dû ne pas déserter le terrain constitutionnel et débattre plutôt la question avec le plus grand calme comme des pensionnaires bien élevées. C’est une opinion. Je m’empresse de la repousser du pied, car je mets ces messieurs au défi de me citer un seul exemple dans l’histoire d’Angleterre où une colonie opprimée a su obtenir justice par voie constitutionnelle et à la suite d’une simple discussion réservée au seul parlementarisme qui se retrouve, et surtout en 1837, qui se trouvait la plus formidable farce que des abrutis pouvaient inventer. Avec un pays aussi arrogant, aussi peu soucieux des conditions humaines, aussi peu chevaleresque et généreux que l’Angleterre, on ne discute pas : on prend les armes. Et si une poignée de Canayens en guenille n’avaient point tenté le coup de force en 1837, à quel esclavage serions-nous réduits ? J’admets que les Anglo-Saxons dominent à l’heure actuelle au Canada français et qu’ils possèdent toutes les richesses. Peu me chaut. Encore que nous soyons des porteurs d’eau et des scieurs de bois, nous avons conservé au moins notre langue et notre foi. C’est encore là une certaine dignité qu’on placera toujours au-dessus des choses matérielles. Et je vous prie de croire que sans la révolte de 37, nous serions simplement des animaux. On devine qu’un tel état d’abjection plairait à l’adversaire ; pour ma part, je ne suis pas encore prêt à l’accepter.

D’ailleurs, pour clore la discussion et pour fermer la bouche aux détracteurs et à tous ceux qui ne pensent qu’à la maudite piastre, j’apporterai le témoignage de Leroy-Beaulieu, un économiste sérieux et qui se tient au-dessus des partis politiques et des questions de sentiment. Voici :

 

La révolte de 1837-38 fut pour la métropole une leçon décisive ; depuis lors, l’administration devint plus régulière, plus constitutionnelle et plus progressive à la fois. Mais jusque là il y avait eu des abus fâcheux et dont l’influence fut singulièrement funeste ; la prospérité du Canada, l’immense développement de la population et de la culture ont fait perdre de vue les maux qui sont résultés des illégalités dont se plaignaient les colons ; ces maux n’en étaient pas moins réels.

 

Je sais bien ne pas encourir les foudres de l’Église, si je déclare que nos pères en 1837 ont bien fait. Nos parents, nos bons vieux parents, presque illettrés, mais qui avaient du cœur au ventre et du cal aux mains, ont bien fait. La révolution, ils l’ont accomplie du mieux qu’ils pouvaient avec de l’espoir débordant l’âme, avec sur les lèvres la prière du pauvre et du malheureux et aussi avec des fusils qui ne partaient pas. Ils ont bien fait. Et tous ceux, Anglo-Saxons aussi bien que Français d’origine, qui osent accabler de reproches ces braves Patriotes et ces grands cœurs, profanent ce qu’il y a de plus sacré pour un peuple vaincu : le droit de vivre.

 

 

VI. – Salut à la jeunesse !

 

Il est assez amusant d’entendre des intellectuels se moquer des « échauffourées de 37 », quand il y a deux ans à peine, des jeunes journalistes, ayant jeté par-ci, par-là, quelques principes du séparatisme et, pour se donner bonne bouche, ayant lâché quelques sacres, on vit aussitôt la presse anglaise, la plus sérieuse du pays, s’émouvoir et se mouvoir. Et c’est même depuis ce temps-là que le vieux lion Bourassa, les griffes usées, la mâchoire pendante, gueule sur tous les hustings contre le séparatisme et se moque de la jeunesse 9. Si l’idée d’un « État français et catholique » vaut si peu et si les coups de fouet ne font pas mal, qu’est-ce qu’on a donc à tant gigoter de ce côté-là et à tant se lamenter sur la place publique comme si, déjà, il s’agissait de couteaux dans la gorge ? Dans les milieux puritains, calmes, si froids et si raisonnables, a-t-on perdu la tête ? C’est tout comme.

Aussi, l’Anglais Bourassa rend un mauvais service à sa patrie en se moquant de la jeunesse canadienne-française. Ce n’est toujours pas de notre faute si la vieillesse assombrit son existence et s’il n’a pas le courage d’imiter un Clemenceau, mort debout comme un homme. Mais il est mal venu, le Maître, reniant le nationalisme et sa jeunesse, de vouloir nous imposer une atmosphère qui pue l’aigre et le moisi.

Nous préférerons toujours la voix et le geste d’un abbé Groulx. Celui-là sait bien que la « jeunesse, c’est l’âge de l’héroïsme ». Il n’a pas hésité, non plus à la fin d’une conférence, qui fut un acte, de la saluer hautement. L’historien, le poète a voulu parler à la jeunesse. Il lui a dit : « Espère et travaille ! » C’est que l’abbé Groulx respecte les admirables folies, les emportements et l’enthousiasme qui gagnent souvent les plus dures batailles et nous valent presque toujours les libertés les plus chères.

Il y a cent ans, des patriotes, jeunes comme vous, ont pris les armes pour la défense du coin de terre qui les avait vus naître et qui restait leur salut. Et pour bien marquer de sang, dans l’histoire, un acte que l’on jugeait criminel, on les traîna sur l’échafaud, et face au peuple et face à Dieu, on les pendit. Comme des chiens !

Jeunesse de mon pays, que l’horreur de ce spectacle soit constamment devant tes yeux ! Et sache bien une chose. Il vaut mieux cent fois que tu acceptes d’être pendue à la même corde plutôt que de ramper sous la botte des oppresseurs en reniant ton passé et en maudissant ta mère, la France.

 

VALDOMBRE.

 

Paru dans Les Pamphlets

de Valdombre en 1936.

 

 

 

 



1 Le Devoir du 22 octobre 1937. Toutes les autres citations, qui se rapportent exclusivement à la conférence, sont extraites du même journal, non pas parce que le Devoir donne un meilleur compte rendu que deux ou trois autres quotidiens et particulièrement le Canada, mais parce que nous ne voulons pas déplaire à Maître Henri, lequel ancien directeur ne reconnaît plus son journal.

2 Du 10 avril 1904. Que c’est loin ! Comme c’est plaisant tout de même et fort utile de retrouver les vieux papiers ! Avec un vieux renard tel que Bourassa, qui a la manie de se contredire trois fois dans la même proposition, il ne faut rien détruire, rien jeter au vent de l’oubli. Tel court billet vous en dira toujours plus que la plus longue conférence. Et chaque fois, je songe au mot de Voltaire : « Montrez-moi dix lignes d’un homme et je le ferai pendre. » Que Bourassa se rassure puisqu’il n’a rien d’un patriote.

3 Olivar Asselin dans sa brochure Pourquoi on aime la France. J’ai trouvé ces honorables pages, et si précieuses, chez mon ami et libraire-bibliophile, Ducharme, 995 rue Saint-Laurent à Montréal. D’ailleurs, qu’est-ce qu’on ne trouverait pas chez ce patriote et véritable connaisseur ? Sa librairie ne respire que du passé. C’est un lieu sacré. Qui, une fois, y entre, n’en sort plus. Avis aux amateurs de grandes émotions historiques.

4 Et l’auteur de Sueur de sang entend bien parler ici de la France révolutionnaire, de la France républicaine tout autant que de la monarchique, car la France, fille aînée de l’Église, ne peut pas périr. Même avec tout le poids terrible de ses erreurs, de ses faiblesses, de ses péchés, elle demeure et demeurera le premier des peuples. Mais allez donc faire comprendre cette vérité à un primaire qui n’a pas lu autre chose que du Veuillot. Caca !

5 Cf. le Devoir du 8 novembre 1937. Toutes les autres citations à moins d’indication contraire sont du même journal. Ca, c’est pour faire plaisir à mes amis Héroux, Pelletier et Dupire. Qu’on en profite, par exemple !

6 P. Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes, pp. 589-590.

7 Il faut lire à ce sujet le formidable réquisitoire de Victor Barbeau, Mesure de notre taille. C’est irréfutable.

8 À notre arrivée, il commence par allumer son calumet (de la paix), c’est-à-dire par bourrer sa pipe. C’est fort bon signe, car M. Bourassa ne peut parler à son aise que pipe allumée. Près de lui, une blague à tabac rebondie (Cf. Chefs de file, p. 11). Et à la page 15 : « Quand notre entrevue se termine, la blague à tabac est toute plate. » Vous admettrez que c’est pas mal plate, mais nous sommes fixés sur le maître. Ce fut au cours du même interviou que Bourassa déclarait : « J’ai eu des paroles amères pour la France, mais c’est parce que je l’aime, et que je voudrais la voir parfaite. » Taquaouère, belle gueule ! On découvre que le tabac canayen n’est pas étranger à l’inspiration ou à la conciliation des contraires.

9 Depuis quelques semaines surtout, il ne rate pas une occasion de se faire aller la margoulette. Il exécute, ce qu’on appelle dans le peuple, son numéro de cirque. Mais les badauds se font plus rares qu’en 1911.

 

 

 

 

 

 

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