L’enfer

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

VALDOMBRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

I. – Et Mercier vint...

 

On aura écrit beaucoup de sottises au sujet de ce tribun qui fonda le parti national et qui fit trembler de sa voix de tonnerre les dernières troupes conservatrices qui, par habitude, suivaient encore Chapleau.

On aura beaucoup écrit, dis-je, mais on s’est bien gardé de rappeler l’essentiel. On a tenté à maintes reprises de faire passer Mercier pour un surhomme, même qu’un écrivailleur émigré, ancien vendeur de pantalons pour dames, lui a consacré un gros tome de plates louanges.

Certes, je ne refuse pas au vainqueur de 1887 de solides qualités morales et intellectuelles. Il connaissait bien son peuple et il savait, à l’aide de formules sonores, l’atteindre jusqu’aux entrailles. C’était là son secret et toute sa puissance. Aujourd’hui qu’on touche l’histoire du doigt, on se rend compte que le bouillant « national » ne vivra dans la mémoire de ses compatriotes que parce qu’il aura été l’irréductible adversaire de Chapleau et parce qu’il aura aidé et compris un peu les colons. Toute sa vie politique relève de ces deux facteurs, c’est-à-dire que si Chapleau, l’engueuleur en manchettes et à la belle crinière, n’eût point existé, Mercier n’aurait jamais été ce qu’il fut ; et, que sans le curé Labelle, il ferait même piètre figure dans le monde politique de son temps.

Je répète, pour le seul plaisir de me rendre insupportable, que si on a beaucoup écrit sur le « grand » Mercier, on n’aura pas tout dit, et certains biographes miteux et froussards ont pris bien soin de ne pas signaler certains faits qui prouvent, clair comme le jour, que s’il fut un ardent patriote, il s’accommodait fort en temps et lieu de la plus basse partisannerie politique.

Je me vois donc forcé de parfaire une besogne qui me déplaît souverainement, et je m’exécute.

En pleine Chambre, à Québec, alors qu’il venait de s’emparer du pouvoir (comme peut le faire un « national » qui s’en donne la peine) et qu’il se trouvait dans toute sa puissance, Mercier attaqua sauvagement le curé Labelle, poussant même la violence, et pourquoi pas la vengeance, jusqu’à déclarer :

 

J’ai aussi appris que, souvent dans ses missions, le curé Labelle s’occupait plutôt de politique que de colonisation. Le jour où je me suis convaincu de toutes ces choses, ce jour-là, j’ai connu ce qu’était réellement le curé Labelle. Ce système est fini et je suis bien décidé de faire en sorte qu’à l’avenir on ne fasse pas de politique avec l’argent destiné à la colonisation 1.

 

L’accusation était directe, et sa portée d’autant plus terrible, qu’elle atteignait le parti conservateur. Le loyal député de Terrebonne, Alphonse Nantel, eut beau se servir de toute son éloquence et de toute sa logique, il ne réussit pas à dissiper la pénible impression qu’avait créée l’offensive du premier ministre.

Cependant, si Mercier gardait la tête un peu croche, il n’avait pas mauvais cœur. Aussi, l’année suivante, au grand étonnement des députés, il s’empresse de dire, toujours avec le même « je m’enfoutisme » qui était l’une de ses principales caractéristiques :

 

Je sais bien qu’en associant le curé Labelle à mon travail, je ne tends pas la main à un ami politique, mais sommes-nous pour faire des chemins de fer bleus ou des chemins de fer rouges ? Non c’est pour le pays que nous travaillons.

On s’étonne de ce qui arrive et on me reproche d’avoir dit l’an dernier que le curé Labelle était un partisan enragé. D’abord, on a donné à mes paroles une portée qu’elles n’avaient certainement pas (aïe ! aïe !) ; jamais, je n’ai eu l’intention d’insulter au caractère de cet homme de bien (aïe ! aïe ! aïe ! et reaïe ! !). À preuve que mes détracteurs mentaient c’est qu’aussitôt que j’eus constaté que les informations que l’on m’avait données étaient fausses, loyalement, franchement, j’ai invité M. Labelle à venir m’aider dans le département de l’Agriculture et de la Colonisation. J’espère qu’avant longtemps, sous sa puissante direction, nous pourrons faire le bien dont la province a besoin 2.

 

Que c’est délicieux tout cela ! Que c’est beau la politique ! Je m’explique que des Tremblay, des Duplessis et autres Albiny en crèvent de jouissance et soient parfois « victimes de leur devoir ».

D’autres que moi s’étonneront du langage que tenait Mercier. Et encore que ce soit là de sa part une tactique peu recommandable, il faut reconnaître qu’il a fait plus pour la colonisation en quatre années d’un règne, dont la fin fut tragique, que tous les gouvernements conservateurs qui l’avaient précédé depuis vingt ans.

Il fut même radical dans sa politique et c’est en quoi et par quoi seulement il mérite notre estime. Qu’il ait été sincère ou non, le seul fait de nommer le curé Labelle au poste de sous-ministre de son Département (comme il disait) prouve qu’il plaçait la colonisation au-dessus des querelles politiques et qu’il entendait faire respecter une cause qu’on traitait depuis si longtemps comme la « folle de la maison », pouvant se compter bien chanceuse, la « pauvre elle » de ramasser les miettes de la table.

En premier lieu, et dès 1887, il créa un ministère de la Colonisation. Pour la première fois, on verra le mot imprimé sur les papiers du gouvernement. C’était reconnaître l’existence même d’un pays à peine ou mal défriché. C’était faire un geste radical que les conservateurs d’aujourd’hui ne conçoivent pas encore.

Parmi les quelques lois favorables à la colonisation et qui honorent le Ministère « National-Libéral » (1887-91), – mais à la fin plus libéral que national parce que c’est toujours comme ça que les choses tournent. Autre exemple : le Ministère Duplessis, arrivé au pouvoir « national » et qui, un an plus tard, se montre plus conservateur que ne le furent jamais les gouvernements, présidés par les Chauveau, les Boucherville, les Taillon ou les Chapleau ; – parmi ces lois, dis-je, et bonnes créations de Mercier, il en est une très importante qui accordait un lot gratuit de cent acres à tout père d’une famille de douze enfants. C’était aider directement le colon et davantage glorifier une cause sur laquelle reposait l’avenir de la paysannerie canadienne-française.

À la suite de recherches patientes dans de vieux papiers, que ne lira jamais le sieur Duplessis, parce qu’il est trop fin et parce qu’il n’a pas de temps à perdre, j’ai fini par découvrir qu’il y eut 1513 pères de famille qui profitèrent de la loi. Mais il arriva que certains colons abusèrent (!) de l’octroi et qu’au lieu d’établir l’un des garçons sur le lot, ils préféraient abandonner le lot à une « compagnie de bois » et généralement pour un prix dérisoire. Pourquoi agir de la sorte, demanderez-vous ? Pour la raison bien simple que le père de la famille de douze enfants avait besoin d’argent. C’est ce que les politiciens appellent : des abus. Rien d’étonnant que pour sauvegarder les intérêts de la province, on raya des Statuts la maudite loi ou la fameuse loi accordant des lots gratuits. N’importe, c’est une consolation de savoir que 1513 pères de famille ont réussi à « arracher » quelques piastres au gouvernement. Quel crime ! vont s’écrier en chœur les Duplessis, les Pitfield, les Holt, les Gordon and Co. Et les constellations ne bougent même pas !

Et puis ? Et puis, dès 1892, on se remit à confectionner des bouts de chemins sous le prétexte d’aider les colons et on se remit à gaspiller l’argent du peuple. Il est vrai qu’on fit quelques cadeaux aux Sociétés de colonisation, mais la lueur d’espoir qui avait brillé pendant trente mois exactement s’éteignit avec le « grand » Mercier, tandis que les défricheurs reprirent le chemin de l’enfer et connurent de nouveau le pire des supplices : la faim !

Devenus loups dans la forêt, seuls, abandonnés, que pouvaient espérer les colons ? Ils se firent pilleurs de bois.

Et ils ont bien fait.

Et ils n’en ont pas encore assez pillé, ni assez volé, ni assez brûlé, ni assez vendu, puisque le prodigue Duplessis vient de concéder à la Gaspesia Sulphite Company Ltd., « qui a acquis l’usine de Chandler », les cinq cent vingt-quatre milles de concessions forestières, vendues en 1934 à la Maritime Operating Corporation, plus une étendue additionnelle n’excédant pas six cents milles de concessions forestières dans un territoire qu’il jugera convenable 3.

Rien que onze cent vingt-quatre milles de beau bois ! Ça, ce n’est pas un crime. C’est un petit cadeau que notre premier ministre fait à des étrangers, pour leur donner bonne bouche, sans doute.

Quant aux maudits colons canayens, qu’ils continuent à manger... de la misère sur leur lot. C’est du reste le lot de la Race qui va pourtant finir par crever depuis si longtemps qu’elle râle dans les ténèbres !

 

 

II. – Les grandes colères d’un petit homme

 

Je croyais en avoir fini avec ce Maurice des Trois-Rivières qui passera dans la chronique pour notre Mussolinette national. Je croyais en avoir fini avec ce farceur au langage entortillé, incohérent, antifrançais, aux calembours, plus plats que le pays qui l’a vu naître, avec ce bateleur de foire et ce négociant de toutes les promesses imaginables.

Franchement, je croyais en avoir fini avec le premier ministre de ma province (je dis « ma » parce que la province appartient beaucoup plus à moi, Duplessis n’étant que mon serviteur). Franchement, je ne voulais plus parler de lui. Ça me répugnait même de prononcer son nom. Mais il y a le public, mais il y a les lecteurs (et on serait effrayé du nombre de lettres que je reçois à ce sujet) qui veulent tout connaître et qui veulent savoir jusqu’où un homme peut descendre lorsqu’il s’en donne la peine.

Je parlerai donc encore du petit homme aux grandes colères et j’en demande pardon à toute ma province.

J’ai raconté dans un autre Pamphlet 4 comment j’avais fait la connaissance de Maurice et pourquoi je l’admirais tant. On me permettra d’y revenir parce que, ainsi qu’il advint à ce poète de Montmartre « qui avait oublié ses gants »,

 

J’ai une vérité à vous dire, Madame,

Et si pénible qu’elle soit, je vous la dirai.

 

M. Duplessis, à l’époque glorieuse où il conduisait sa barque dans les « régions glaciales de l’opposition », pour rappeler une image si chère à Papa Sauvé, manœuvra de manière à se débarrasser des héros qui pouvaient nuire à son avancement. Il manœuvra si bien que M. Houde, dégoûté, démissionna et que Zézime Gagnon finit par prendre son trou 5 pour parler comme la plupart des honorables du cabinet.

Une fois bien planté dans le sol, notre Duplessis se mit à défendre le sol et les colons. Il y mit une telle ardeur que ses compatriotes, intrigués, s’interrogeaient : « Est-il sincère ? Ne l’est-il pas ? Pour moi, il l’est. Pour moi, itou ».

Et cela fit le tour de la province. Notre Maurice enfourchant sa jument de bataille (ou la colonisation, son cheval de bataille, comme vous voudrez) se lança en campagne. Il franchit les monts, les fleuves et les rivières. Les plus hautes montagnes reculaient devant son passage. Toutes les villes, tous les hameaux et les plus humbles bourgs l’entendirent vociférer, tempêter et gueuler et dégueuler contre le Ministère Taschereau. Selon lui, les rouges n’avaient rien fait pour les colons. Ils laissaient mourir le vieux sol du Québec et crever de faim nos braves défricheurs. C’était assez. On n’endurerait pas plus longtemps dans cette province une pareille calamité. Lui, Maurice, l’avocat des grandes causes, des causes sacrées et kotoliques, il défendrait la cause de la colonisation.

Cette comédie se passait en 1933. Elle se prolongea jusqu’en août 1936. Entre temps, Monsieur Maurice fit la connaissance d’un nommé Paul Gouin. On connaît le dénouement de cette lamentable histoire, ce qui n’empêchait pas le chef de l’opposition conservatrice de gueuler partout que les libéraux n’avaient rien fait pour sauver la colonisation du Québec.

C’est à voir.

Pour l’édification de mes lecteurs, je dirai qu’en vingt-quatre ans de régime, les conservateurs n’avaient pas même dépensé trois millions de dollars pour le développement de la colonisation. Savez-vous combien les gouvernements libéraux ont dépensé en quarante ans de règne ? Seulement trente-six millions trois cents quarante-sept mille dollars. Rien que ça !

Et les libéraux n’ont rien fait ?

Suave Maurice, va ! viens que je te presse sur ma poitrine ou sur ta province.

Oh ! je sais, je sais parfaitement que tous ces millions n’ont pas été dépensés toujours à bon escient et que les pauvres défricheurs n’ont pas vu toute la couleur de ces billets de banque. Je ne suis pas un rédacteur du Devoir moi, ni du Journal, ni de l’Illustration Nouvelle, ni de tout autre papier aplati devant le gouvernement actuel, mais je respecte assez mes lecteurs et la vérité pour reconnaître que si, sous le régime de la Démocratie parlementaire, les sommes votées ne servent pas toujours les fins auxquelles elles sont destinées, le parti libéral a fait cependant dix fois plus pour la colonisation que le parti conservateur. C’est ce que tout homme honnête, c’est ce que tout homme de bonne foi, c’est ce que tout homme qui connaît sa politique, vous dira.

Et les hauts fonctionnaires du Ministère, s’ils ne tremblent pas dans leurs culottes, n’hésiteront pas à affirmer qu’avant Mercier et davantage avant Gouin et Taschereau, on ne savait pas ce que c’était que la colonisation et l’aide que pouvait offrir un gouvernement conscient de ses devoirs et de ses responsabilités.

C’est même sous le règne du maudit Taschereau que les défricheurs connurent un soulagement véritable à leurs souffrances.

Cette vérité n’empêchait nullement Maurice Duplessis de crier partout que les colons étaient abandonnés, exploités et martyrisés. Il savait bien, dans sa jugeote de politicailleur et d’avocat de province, qu’en parlant de la sorte, il finirait par atteindre les masses, complètement ignorantes de ce qui se passe à Québec. Il savait bien que sa jument finirait par arriver la première au poteau. On connaît le reste.

Je n’oublierai jamais les grandes colères du petit homme au cours du débat, à la session de 1935, sur le Plan Vautrin. Ce fut quelque chose de franchement héroï-comique. J’étais à Québec dans ce temps-là et je n’ai pas manqué une occasion d’entendre Duplessis. Il fallait le voir, ses petits poings levés, comme pour appeler les malédictions du Ciel et puis son bedon provocateur, et puis sa bouche, sa belle bouche, crachant l’invective et les plus admirables colères qui aient jamais glorifié le Salon de la Crasse. Il fallait le voir. Tous les jours, je remercie Dieu de m’avoir fait naître dans le siècle de ce conquérant de la gueule et de cet exploiteur de la colonisation (je veux dire de la colonisation comme cheval ou jument de bataille politique). Ceux qui ne l’ont pas vu dans le carnage du Plan Vautrin n’ont rien vu. Quelle farce !

Il pourra se vanter, le « bong » d’avoir fait suer le gros « Érénée » comme jamais ministre ne sua dans sa vie. Au moyen d’un tas de questions parfaitement inutiles, de tactiques couleuvreuses, d’allusions grossières, Duplessis fit perdre un temps considérable à la Chambre. Et les journaux publiaient ses âneries. Et Maurice jubilait. D’ailleurs, les jubilés, ça le connaît. Tantôt, il déclarait que dix millions de dollars, ce n’était pas suffisant pour la colonisation ; qu’il en fallait trente millions ; tantôt, il criait à fendre l’air empuanti de la politique qu’il s’agissait d’un plan électoral et qu’il fallait voter contre. Et pendant deux jours, et pendant deux nuits, il se mit à gesticuler, à tonner, à détonner, à vociférer, à invoquer les saints et les martyrs jusqu’au moment où M. Taschereau enfin las, dégoûté, indigné, lui mit la main sur le corps, comme on dit par chez nous. Maurice, ainsi qu’un petit enfant, s’écrasa dans son fauteuil. Je l’ai vu. Il n’en éclata pas moins de rire comme pour se glorifier de sa propre comédie, tandis que d’un œil moqueur, il saluait les quelques partisans qui, du haut de la galerie d’en face, lui promettaient déjà la victoire.

Notre Mussolinette national n’en avait pas moins réussi à empoisonner l’opinion publique et à faire croire que le parti libéral combattait la colonisation et... les Sociétés diocésaines, c’est-à-dire des curés.

Il n’y a pas d’exemple dans notre histoire, déjà passablement dégoûtante, d’un fait plus révoltant et d’une attitude plus basse.

 

 

III. – Levons le voile

 

Levons le voile, ô chaste parti de l’Union Nationale. Levons seulement un peu le voile afin que les colons, les damnés de la colonisation sachent exactement qui vous êtes.

D’abord, un mot de M. Vautrin. Il m’aura été donné de connaître personnellement ce ministre et de le voir à l’œuvre. Pendant plusieurs mois, je fus à ses côtés et je n’ai pas à en rougir. Cette bonne pâte, beaucoup trop malléable, n’eut jamais rien de génial. La vraie politique, la haute politique lui fut toujours aussi étrangère qu’elle peut l’être à Duplessis, par exemple, ce qui explique bien des choses. Comme tant de démocrates parlementaires, il avait confiance en ses fonctionnaires, et ce fut là précisément ce qui devait le perdre. Mais du moment qu’on le nomma ministre de la Colonisation, Vautrin prit sa tâche à cœur. Il se donna beaucoup de mal pour se renseigner sur un sujet que tout le monde ignore. J’ajoute qu’il lisait énormément. J’ai vu ces livres. Ils étaient tous annotés de sa main. C’était déjà beaucoup pour un ministre.

Malgré la comique histoire du breeches et de ses visites dans les régions de colonisation (visites et explorations qui glorifient de même le ministre actuel, M. Auger. Attendez le compte de dépenses de ce grand et muet voyageur !) malgré, dis-je, de graves imprudences et un manque total de ruse et de finasserie, je n’hésite pas à affirmer que M. Vautrin a fait plus pour les colons en moins de quatorze mois de règne que le suave Auger ne pourra en accomplir en quatre années de servage, si jamais il se rend au bout de sa corde.

M. Vautrin comprit tout de suite qu’il importait d’introduire dans la pratique de la colonisation une réforme radicale : celle d’établir les colons par groupes. Depuis longtemps, on aurait dû recourir à cette méthode de colonisation rationnelle.

L’isolement est l’ennemi mortel du défricheur. Il n’est point nécessaire de présider un « brain trust » pour comprendre que la coopération s’impose dès les premières années d’un établissement agricole et davantage dans les régions qui se trouvent éloignées des vieilles paroisses.

Il y a trente-cinq ou quarante ans, des journalistes réclamaient cette mesure et cette politique intelligente, qu’un curé Labelle même ne parvenait pas à réaliser.

Je songe toujours à ce cher Gaston de Montigny, plus versé en matière de colonisation que tous les ministres passés et à venir, et qui publiait dans l’Avenir du Nord de mai 1904 une série d’articles, écrits au vitriol, lesquels éclairent parfaitement la situation. Entre autres choses excellentes, que le suave Auger devrait bien lire, il y prêchait l’établissement par groupes de trente à cinquante afin « d’improviser les villages et d’organiser normalement une région nouvelle ».

Dix ans auparavant, en 1894, un fonctionnaire du gouvernement de Québec conseillait la même mesure, et cela, précisément, dans un Rapport du Ministère. Ce ne fut que quarante ans plus tard, en 1934, sous le règne de M. Vautrin, qu’on réalisa le grand rêve. Nous défions M. Auger, avec tout le haut savoir qui lui manque, de pouvoir aujourd’hui adopter une autre méthode d’établissement ou, pour tout dire, de coloniser. Dieu sait, pourtant, si l’ineffable Duplessis s’était moqué à l’Assemblée législative des groupes de M. Vautrin et de ses quatre « petites maisonnettes » ! Le chef de l’Opposition montrait là sa profonde ignorance des hommes et des choses de la terre, ou mieux encore, son inqualifiable mauvaise foi qui le caractérisera jusqu’à la fin des temps.

M. Vautrin n’aurait-il accompli que ce geste radical que les générations prochaines lui devront beaucoup. Mais il alla plus loin.

Il réorganisa tous les services de son Ministère. Sa politique de l’établissement des fils de cultivateurs demeure excellente ; sa réglementation des primes existe toujours, enfin tout ce qu’il a posé comme doctrine et comme gestes ne relève pas du génie, mais c’est déjà pas mal, puisque le ministre actuel n’a rien changé et qu’il continue la politique de son prédécesseur.

Ainsi, le plan Vautrin aura contribué en moins de quatorze mois à établir près de 35,000 personnes sur les terres neuves. Sur ce nombre, combien en reste-t-il ? Peut-être la moitié, peut-être moins. Et nous touchons ici à un mal incurable chez les Canadiens-français d’à-présent : la haine du sol, l’horreur des défrichements. L’homme n’aime plus la terre. Mais en certains milieux, que n’aurait-on pas dit si le gouvernement Taschereau n’avait pas répondu à l’appel des autorités religieuses et civiles, qui voulaient absolument un retour à la terre et chercher par tous les moyens à ramener à la campagne les malheureux qui l’avaient désertée et qui chômaient maintenant dans les villes ?

M. Taschereau ne tergiversa point. Il a fait voter dix millions et l’on a mis en pratique le plan Vautrin. Résultat : passable.

Voilà toute l’histoire d’un plan que Duplessis, désabusé, considérait électoral et qu’il ne néglige pas à son tour d’utiliser.

Le malheur veut que M. Vautrin, naïf et bon garçon, comme il n’est pas permis de l’être quand on administre un ministère, commit l’inqualifiable imprudence de retourner au Département (!) un vieux « breeches » et de remettre une certaine somme d’argent, à lui avancée, pour frais de visites et d’explorations. C’était jeter une allumette dans un baril de poudre. Et ce fut l’origine d’une Enquête sur les Comptes publics qui renversa le parti libéral.

Franchement, c’est à vomir sur l’humanité

 

 

IV. – Un petit livre intéressant

 

Sans le savoir, M. Vautrin a rendu un immense service à sa province et nous devons le bénir. Ce fut d’avoir eu l’esprit de tenir un congrès de la colonisation en octobre 1934 et surtout d’engager un sténographe officiel, chargé de recueillir les délibérations.

On a fait un beau volume des discours entendus et des réflexions plus ou moins cocasses qu’on a trouvé utile d’enfiler pendant deux jours.

Cet ouvrage demeure une manifestation édifiante de notre état d’esprit. J’ignore à combien d’exemplaires il fut tiré. Je sais que des évêques en ont reçu, mais le plus grand nombre, soigneusement emballés, se trouvent dans les caves du Parlement. Pourquoi Maurice ne lance-t-il pas ce livre en public ? Pourquoi l’Albiny-Défici-Paquette ne le publierait-il pas à cent mille exemplaires et l’adresser aux misérables colons à la place du journal que rédige ce cher Monsieur Bégin ?

On se demande quelles raisons peuvent empêcher le gouvernement actuel de faire connaître l’une des plus belles choses de l’esprit canadien-français contemporain ?

Heureusement que j’en possède un exemplaire. C’est là pour moi une mine très précieuse et que je ne manquerai pas d’exploiter tant que je tiendrai une plume.

La plus réconfortante vengeance de M. Vautrin, tant bafoué, tant ridiculisé, se trouve dans ce Rapport du Congrès de la Colonisation, tenu à Québec les 17 et 18 octobre 1934.

On y découvre que MM. François Leduc et Henry Lemaître Auger, tous deux aujourd’hui ministres dans le cabinet Duplessis, assistaient à ces Assises, beaucoup plus comiques que le spectacle offert par le procès que devait intenter l’incroyable René Labelle contre le Canada.

Il serait impardonnable de mourir sans avoir lu des choses comme celles-ci, par exemple. C’est M. Leduc qui parle :

 

L’artisan de Montréal qui arriverait dans la forêt et qui verrait des machines pour faire le travail pénible serait satisfait.

Et ceci s’applique à autre chose, si vous me permettez la digression. Ceci s’applique également pour essoucher les terres, pour les nettoyer. Que le gouvernement organise un service de machineries pour faire le travail pénible, et qu’il laisse le colon gagner sa vie comme il est capable de le faire dans les usines bien organisées.

 

Voilà, certes, une théorie qui pue pas mal le communisme et les fermes collectives, telles qu’organisées en Bolchévie.

Mais si M. Leduc parlait ainsi, c’était pour montrer son haut savoir. Est-ce que, depuis qu’il siège aux côtés de MM. Duplessis et Auger, il a exigé qu’on mît en pratique ce qu’il préconisait au Congrès de 1934 ? Pas du tout. Comme il y a cent ans, comme hier, les colons d’aujourd’hui défrichent eux-mêmes leurs lots et c’est toujours la même « colonisation à bras », comme dirait le vigoureux Jean-François Pouliot, député de Témiscouata aux Communes.

Pourtant, le ministre actuel de la Voirie aurait beau jeu de faire accepter ses formules par son collègue Auger qui endosse d’ordinaire tout ce qu’on lui propose. Il se garde bien d’agir de la sorte. Il tient à laisser les colons dans la misère, et la fameuse « machinerie » dont il parlait tantôt, il l’emploie pour confectionner les routes, non pas pour les défrichements. Pourquoi alors parler comme s’il eût voulu rendre l’existence des colons moins misérable ? C’est qu’en 1934, M. Leduc n’était point au pouvoir et qu’il lui était plus facile de faire des promesses que de les tenir.

Admettez que c’est simplement ignoble.

Mais il y a mieux.

Le débat le plus important du Congrès avait trait au choix du colon. Il s’agissait de savoir si un homme, qui a quitté la campagne depuis quinze ou vingt ans, peut faire un bon colon ? Plusieurs soutinrent que oui, ce qui est faux et contre tout bon sens. Du reste, nous en avons vu le résultat pitoyable. Mais en 1934, le chômage sévissait. Des milliers de personnes s’avachissaient dans les villes. Il fallait les placer coûte que coûte. Peu importe les millions que pouvait dépenser l’État : renvoyons sur les terres tous ceux qui les avaient abandonnées. Que c’est beau l’intelligence humaine ! Écoutez bien ce cher M. Leduc, un ingénieur, naturellement :

 

À Montréal, nous avons 25,000 chômeurs au moins venant de la campagne, et lorsqu’on nous les a envoyés, on était sans doute content de s’en débarrasser. Aujourd’hui, nous ne voulons pas les chasser, nous voulons demander à l’autorité compétente, qui est représentée ici par le ministre, de se tourner particulièrement du côté de ces gens, parce que leur ambiance normale est la campagne.

 

J’affirme avec la plus grande modération avoir entendu beaucoup d’imbéciles au cours de ma vie, mais franchement ce Leduc me dépasse.

Il faut être bouché par les deux bouts pour oser croire, ne fut-ce que la durée d’un instant ou pour le seul plaisir de discuter, qu’un homme qui a quitté volontairement la terre va y retourner pour de bon, une fois qu’il ne trouvera plus son pain dans une ville.

Mais notre cher protecteur des colons n’était pas le seul à penser ainsi. Son collègue Auger, tout aussi génial, n’affirmait-il pas à son tour :

 

Je ne voudrais pas être désagréable à monsieur l’abbé Fortin en différant d’opinion avec lui sur ce sujet, mais je dois à la vérité de dire que depuis vingt ans, au moins 25 pour 100 de l’augmentation de la population de la métropole vient de la campagne. On croyait trouver une tranche du Pérou en venant à Montréal, et on n’a rencontré que déceptions et misères. Ces personnes, ou leurs enfants, en plus d’avoir des aptitudes pour les travaux des champs, sont aiguillonnés par la misère et elles ne demandent qu’une chose, le retour à la campagne. Cependant, nous faisons quand même une enquête dans chaque cas en nous renseignant auprès du curé et du maire de la paroisse où elles travaillent, sur leur valeur agricole et morale.

 

Mes lecteurs se rendront compte avec la rapidité de l’éclair que cet Auger, devenu depuis ministre de la Colonisation, est aussi génialement bouché que son collègue Leduc et que tous deux méritaient de faire partie d’un Ministère Duplessis qui ravale déjà ses premières baves après seulement onze mois de règne.

M. Auger a nommé tantôt l’abbé Fortin. Moi aussi, je vais vous dire un mot de ce vrai colonisateur, la figure la plus originale et la plus franche de tout le Congrès. Naturellement, plusieurs se moquaient de cet excellent prêtre, débraillé, naturel, simple, au langage vert et dru, tel que je l’aime et qui, en outre, garde la mauvaise habitude d’appeler les choses par leurs noms et de dire la vérité. De tous ceux qui ont assisté aux séances régulières du Congrès, l’abbé Fortin est certainement celui qui apporta le plus de lumière en moins de mots et qui fit les plus justes remarques. Il y en eut deux autres : Olivar Asselin et Jean-François Pouliot. Il ne faut pas mentionner M. Vautrin, car celui-là agissait comme ministre, c’est-à-dire comme fonctionnaire et, ce qu’il pouvait dire, ne reflétait que l’opinion du gouvernement, lequel Conseil se faisait l’écho des autorités religieuses et civiles.

Trois noms seulement sauveront le Congrès de l’oubli. Trois sur trois cents ! Pas trop pire pour l’honneur de la Race. Mais des trois, c’est encore l’abbé Maxime Fortin qui a dit les choses les plus sensées. Jugez :

 

Il y a une question importante, la plus importante, à laquelle vous n’avez pas touché. Vous avez promis au nom du gouvernement toutes sortes d’avantages. Avant cela, il n’y en avait pas beaucoup, c’était difficile à toucher et maintenant, il me semble que l’on va en avoir pas mal. Les nécessiteux, les chômeurs, les gars des villes qui vont aller au pays de colonisation et les paresseux qui vont vouloir aller là pour jouir de ces avantages, j’en suis fatigué. Je n’ai pas fait de politique dans ma vie, mais j’ai fait vingt années d’œuvres.

Je ne ferai pas de politique et je ne m’occupe pas des Chialleux – et vous ne devriez jamais vous en occuper – ni des gars bons à rien faire, qui veulent aller là-bas et se faire vivre par le gouvernement ou par les Sociétés de colonisation, ou par les curés, ou par n’importe qui, mais des gars qui veulent cultiver la terre, des colons et des habitants, occupons-nous-en !

J’ai fait le tour de huit paroisses ; dans Saint-Michel, cinq bons colons sur cinquante-deux qui viennent de quitter la paroisse pour s’en aller sur des terres de colonisation. Des paresseux, des bons à rien, jamais je n’amènerai ces gens-là dans l’Abitibi. Ils veulent y monter pour qu’on les fasse vivre, le gouvernement et nous. Ne les écoutez pas.

Vous pouvez faire de la colonisation sans eux, avec des gars qui ont des bras et du sang dans les veines, de l’énergie dans le corps et une tête sur les épaules. On en a assez fait de colonisation et de secours direct. J’ai été vingt ans chez les ouvriers, on a fait vivre des centaines et des dizaines de milliers de paresseux. Va-t-on cesser de dépenser l’argent de la Province, c’est-à-dire de tout le monde, pour faire croire à tous que l’on colonise ?

Les gars qui sortent des villes, je connais cela plus que vous autres. Des gars qui sortent des villes, vous n’en trouverez pas 5 pour 100 de passables. Et à la campagne, c’est à peu près pareil. J’ai une paroisse de quinze cents âmes, j’ai cinquante-deux fils de cultivateurs à diriger ailleurs, il y en a cinq qui m’ont donné leurs noms. Je n’affirme pas cela pour décourager personne, mais je le dis pour montrer où se trouve la difficulté.

(...) Je vous signale un danger, monsieur le ministre, et c’est le pire. Parce que les colons ne se recrutent pas dans les cantons de colonisation, ils se recrutent dans nos paroisses. Dans nos paroisses, s’il y en a. J’en connais un qui envoie ses enfants au séminaire, je lui ai demandé d’envoyer un garçon dans l’Abitibi. Il a dit : « Non, je suis capable de le garder. » Ça ne l’intéresse pas la colonisation.

 

Et voilà comment parlait un homme au fait des choses de la terre et de la paysannerie. Naturellement, plusieurs, dont la carpe Auger, se moquèrent de lui. On ne l’écoutait pas : il disait des vérités.

Triste peuple que nous sommes !

Combien mon père, le docteur Wilfrid Grignon qui, pendant trente-cinq ans de sa laborieuse existence, s’est occupé de colonisation et d’agriculture et qui a fait plus dans ce domaine que ne pourront en accomplir le Ministre Duplessis et ses « Brain trusts », aurait pressé sur sa vaste poitrine l’abbé Maxime Fortin, si bonhomme et si vrai.

Et quand on pense que des Auger et des Leduc s’évertuèrent à détruire les vérités que nous offrait avec splendeur un missionnaire, dernier disciple du curé Labelle !

Il n’en reste pas moins que le Rapport du Congrès de 1934 est un des plus beaux actes et l’un des plus utiles qu’aura accomplis M. Vautrin. Il s’agit, mon cher Duplessis, d’un petit livre intéressant, lequel, soit dit entre nous, vaut bien un « breeches ». Il nous enseigne que MM. Leduc et Lemaître-Auger, aujourd’hui ministres, ne sont que deux hommes de mauvaise foi qu’on surveillera de près ou deux ignorants notoires que le peuple devrait balayer.

Rien d’étonnant que notre Mussolinette national ne tienne plus à mettre le public au courant des délibérations du fameux Congrès, mais moi, je me charge de les faire connaître. Les colons ou les damnés de l’Enfer finiront par savoir la vérité, toute la vérité, et ce sera enfin la sainte délivrance.

Grâce à M. Vautrin !

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

I. – Sainte Misère, priez pour nous !

 

La colonisation ! Ce seul vocable m’a toujours plongé dans une mélancolie profonde. Il évoque des noms de défricheurs et qui sont morts de misère pour le salut du sol. C’est toujours le même cortège d’effrayantes images qu’il n’est plus possible au cœur humain de supporter.

Trop de personnes, que j’ai connues personnellement et tant d’autres, dont on épela si souvent les noms autour de la lampe familiale, passent et repassent devant moi, comme en une légende héroïque, pour ne pas sentir l’indignation monter à mes lèvres à la seule idée que des ventrus de la finance, que certains honorables dépensent dans une seule nuit, de quoi nourrir pendant un an une famille de colons de dix enfants.

Prenez garde : l’Indignation de Dieu est proche ! prophétisait, il y a à peine quelques années, un grand écrivain catholique. Et quand je relis cette parole épouvantable qui garde toute la fureur d’une mer indomptée sous un orage éternel, je songe infailliblement aux cochons de l’élite qui poussent vers les terres neuves des êtres misérables, sachant d’avance qu’ils y crèveront de misère.

Je ne traverse jamais une forêt du nord sans songer aux centaines de colons qui l’avaient parcourue jadis, marchant comme en un rêve, rivés à l’espoir invisible, où les guettait la faim aussi sûrement que la rigueur du climat.

Je n’arrive pas à me débarrasser du manteau de plomb qui m’écrase parce que c’est toute la mémoire héréditaire des défricheurs qui pèse de tout son poids sur mon existence.

La colonisation ! Sainte Misère, priez pour nous !

Parce que je ne fus jamais lâche et qu’à défaut d’instruction et de cours classique, j’ai toujours eu le cœur de me tenir debout et de parler de manière à me faire entendre, je vais écrire ici quelques énormités et j’en demande pardon aux vieux qui dorment dans le cimetière de mon village.

Je déclare en premier lieu que mon père, le docteur Wilfrid Grignon, qui ne jurait que par le défrichement des terres et par la paysannerie et qui vécut dans une région et à une époque, où la galette de sarrasin constituait le plat de résistance, et quand les femmes avaient le cœur d’accoucher sans le secours du médecin ; mon père, dis-je, et le curé Labelle, et Chapleau, et les Prévost, et les Nantel et la plupart des hommes de ce temps-là, prétendaient que la colonisation n’est pas un joujou à l’usage des politiciens et des belles madames, mais qu’elle se pratique plutôt à coups de privation, à coups de sacrifice, à coups de misère. Il n’y a pas de colonisation possible sans les difficultés inhérentes à une entreprise de défrichement en pleine forêt, au moins pour les deux premières années de l’établissement. Dans ces conditions, on s’explique qu’on ait besoin de bons bras et de bon cœur.

Si je ne m’abuse, Olivar Asselin partageait pas mal cette opinion et il appartenait à cette école d’économistes politiques qui veut que la colonisation soit la chose de l’héroïsme. Je n’ai pas à rappeler ici les discussions très vives que nous eûmes à ce sujet, l’ancien directeur de l’Ordre et moi-même. Qu’il suffise de dire que si je me débattais avec tant de violence contre cette vieille théorie, à savoir : qu’il n’y a pas de colonisation possible sans misère, c’est que je trouvais les gouvernements infiniment injustes de gaspiller des millions en construction de routes absolument luxueuses, de routes nationales qui n’appartiennent pas aux paysans mais aux déséquilibrés de la vitesse, de gaspiller des millions en travaux publics de toutes sortes et tout aussi inutiles et enfin de jeter des millions et encore des millions en pâture à l’Instruction publique, instruction qui nous aura beaucoup plus avachis et abâtardis qu’elle nous aura civilisés.

Dans ce domaine, depuis cinquante ans, ce fut un véritable gâchis. Nous autres, des gens cultivés ! Les « professionnels » eux-mêmes, vous diront jusqu’à quel point l’instruction véritable leur fait défaut ! Voilà le beau résultat d’une politique qui nous a coûté les yeux de la tête pendant que des centaines de défricheurs crevaient la faim au fond des forêts.

S’il y a une classe d’hommes qui méritait d’être protégés et à qui les gouvernements auraient dû verser des millions, ce sont les défricheurs, ceux qui gardaient encore assez de cœur pour ne pas abandonner un sol, abreuvé du plus beau sang français, ceux qui restaient attachés à la terre avec l’espoir de sauver la patrie. Au lieu de cela, nous avons dispersé les forces vives de la nation et gaspillé en de folles entreprises des millions de dollars qui ne combleront jamais l’abîme où se débat et se désespère aujourd’hui le pauvre peuple canadien-français. Nous n’occupons aucune place sous le ciel de la Nouvelle-France. Nous ne sommes pas chez nous, ici. Nous sommes les serviteurs des Anglais et des Métèques. Comme industriels et commerçants, nous n’existons pas, et de plus, nous avons perdu nos positions paysannes. Le seul facteur qui pouvait nous sauver, des gouvernants ignares et lâches, et qu’on aurait dû fusiller depuis longtemps, l’ont ignoré à tout jamais. Essayez de sortir de ce NÉANT si vous en êtes capables !

N’importe, nous possédons des beaux collèges, des belles universités (ça viendra ! ça viendra !) pis des belles escaliers. Si avec cela, nous ne sauvons pas la sainte Race, c’est que nous sommes marqués depuis toujours du signe des défaites éternelles.

Et si, autrefois, la colonisation ne se pratiquait pas sans misère, il serait criminel aujourd’hui de changer de méthode. Lorsqu’un homme commet la sottise de défricher un lot, de se tailler un patrimoine, de vouloir glorifier l’ordre par la propriété et par le travail, il doit payer pour. Qu’il souffre de la faim, qu’il souffre du froid, les politicailleurs et leurs maîtresses n’en ont cure. Les gouvernements continueront à dépenser partout des sommes folles. Quant aux colons, qu’ils crèvent, ça n’est pas compliqué.

Sainte Misère, priez pour nous !

C’est la litanie terrible que j’entendis un soir d’octobre, il y a quelques années, alors que je chassais dans un coin perdu du comté de Labelle.

J’étais entré dans une hutte de colons où huit enfants en bas âge, vêtus de toile de sac, dévoraient, comme blottis au coin du malheur, des galettes de sarrasin. La mère déguenillée, plus maigre que les chicots en bordure de ce lieu sinistre, regardait d’infiniment loin cette existence épouvantable. Je remarquai que ses yeux, ses yeux surtout tout embués d’une tristesse indéfinissable, ne gardaient plus aucune lueur d’intelligence. Ils étaient profonds, encavés, cernés, creusés, creusés non pas par la luxure, mais creusés par la faim, creusés par la peur, creusés par la misère.

Le malheureux père, un homme de trente ans à peine et qui paraissait en avoir cinquante, cassé en deux, fauché par le labeur, n’avait plus un visage humain, mais un masque de souffrance et de soumission, un paquet d’os ou mieux une souche mal brûlée. Ses mains couleur de terre reposaient sur la table ainsi que des outils inutiles. Ce n’était plus un homme qui me regardait, mais une bête.

Il n’y a pas de mots dans aucune langue pour décrire le silence effrayant qui se fit lorsque j’entrai dans cette tanière. Et comme si j’eusse été moi-même de la maison, je m’approchai du poêle sans proférer une parole.

Ne pouvant supporter plus longtemps un pareil spectacle, je me décidai à parler et à questionner. Je finis par savoir que ces malheureux n’avaient pas mangé de beurre, ni de laitages, ni de pain, ni de viande depuis dix-huit mois exactement ! De plus, le colon était sous le coup de deux accusations : l’une pour avoir pillé du bois ; l’autre pour avoir vendu quelques livres de truite. Je me souviens que la pluie soudainement commença de tomber. Et il pleuvait autant dans nos âmes que dans cette hutte de douze pieds par seize, où respiraient à peine dix damnés, marqués du signe terrible de la tuberculose et du signe « national » du rachitisme.

J’offris à la mère les quelques dollars que j’avais en poche.

– Je n’ai pas la force de vous dire merci, fit-elle.

Et elle éclata en sanglots.

Sainte Misère, priez pour nous !

 

 

II. – Rapine et braconnage

 

Si vous croyez que c’est là une exception et un cas isolé de profonde misère, vous ignorez à peu près tout de la colonisation de la province de Québec. C’est partout le même état de choses. Du fond de la Gaspésie aux confins du comté de Labelle, des savanes de Témiscouata au pôle nord qui s’appelle l’Abitibi, c’est le même mode d’existence, la même misère, le même enfer. C’est par centaines qu’on peut relever de pareils cas de souffrance et de désœuvrement le plus complet. Ceux qui prétendent le contraire mentent criminellement et mériteraient d’être fouettés sur la place publique ou mieux d’être conduits eux-mêmes en pays de colonisation où ils trouveront leur châtiment.

Rien ne m’indigne autant que de voir des âmes pieuses s’apitoyer sur les massacres d’Espagne ou sur les famines réelles ou inventées de la Bolchévie, quand, dans notre propre pays, on laisse quasi mourir de faim, des femmes, des hommes et des enfants qui avaient juré de sauver la patrie. Qu’on cesse donc de brailler sur le sort de certains peuples qui nous ignoreront jusqu’à la fin du monde et qu’on se tourne un peu de notre côté. Il est temps d’accuser nos fautes et nos misères et de soulager la souffrance s’il nous reste encore un peu de cœur au ventre.

On a accoutumé de dire : « Nos pères avaient de bons bras ; ils étaient courageux ; ils ont triomphé ! » C’est vrai et c’était là le mot d’ordre du curé Labelle. Mais si le fameux Roi du Nord pouvait se lever dans sa tombe, il vous dirait que si ses défricheurs ont triomphé, ce fut surtout au moyen de la rapine et du braconnage !

Et ils ont bien fait !

« Si tu as faim, vole ton pain », disaient les Spartiates qui n’étaient pas des lâches. Croyez-vous un seul instant que les colons au nord de Montréal se laisseraient mourir de faim pour plaire au gouvernement ? Placés sur une terre ingrate, le plus souvent inculte, mais dans un décor merveilleux de montagnes, de vallons, de lacs et de rivières, ces braves défricheurs se mirent à piller le bois, tout le bois qu’ils pouvaient trouver.

Et je répète qu’ils ont bien fait !

Sans cela, le nord magique, que glorifient messieurs les « publicistes » à Duplessis, serait encore à découvrir.

Ce n’est plus un secret pour personne que la région au nord de Montréal n’offrait pas de sérieuses possibilités de succès au point de vue agricole. Et si, à l’heure actuelle, les paysans parviennent à arracher leur vie c’est grâce au tourisme. C’est bien ce qu’Olivar Asselin écrivait dans l’Ordre du 2 novembre 1934. Et c’est ce que je déclarais moi-même, il y a deux mois, au géographe français, Raoul Blanchard, qui était venu m’interroger à Sainte-Adèle relativement à l’ouvrage qu’il est à écrire sur la géographie des Laurentides.

Dans un pays où le cultivateur se voit obligé, à la mi-hiver, d’acheter chez le marchand du village de quoi nourrir ses animaux, il paraît tout de même exagéré d’y parler d’agriculture.

Le curé Labelle qui fut toujours un rêveur, un enthousiaste, et que la pesante nature du nord exaltait, poussa des centaines de colons à la découverte d’un monde mystérieux et enchanteur, sachant bien que le pays deviendrait un jour le paradis des touristes. Il ne s’est pas trompé.

En attendant, les colons devaient passer par l’enfer.

Que faisaient-ils pour gagner leur pain ? Ils pillaient le bois, ainsi que je le disais tantôt et ils pratiquaient le braconnage systématique. Qui pourra dire combien de livres de gibier ont été vendues à Montréal, durant la période de misère qui s’étend de 1845 à 1905 ? Combien de livres de grosses truites rouges ? Qui d’ailleurs oserait accuser les défricheurs d’avoir accompli une mauvaise action, lorsqu’il s’agissait avant tout pour eux de sauver leur peau et quelques arpents de terre ?

Aujourd’hui que le tourisme est devenu l’industrie locale, le braconnage a disparu, mais non pas les braconniers et le jour où les paysans se verraient obligés de recourir à ce mode d’existence, je sais bien qu’ils n’hésiteraient pas à le faire.

Toutefois, il y a soixante ans, si nos pères ont pu tenir, c’est à cause du sens social et du sens chrétien qui étaient autrement respectés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Dans ce temps-là, on savait s’entraider on savait être charitable, on reconnaissait la possibilité d’aimer son prochain comme soi-même. N’empêche que ce fut une époque de misère ; n’empêche que ce fut l’origine d’un enfer qui n’est pas près de disparaître.

Cette vieille idée que « la colonisation ne se fait pas sans misère » a pris naissance il y a près d’un siècle. Et le gouvernement se moquait pas mal du sort de ses colons. Il dépensait à peine quelques montants dérisoires pour ouvrir ici et là des bouts de chemins. La générosité de l’État n’allait pas loin. Il est vrai que les défricheurs, pour ne pas crever de faim, se jetaient à la rapine et au braconnage, mais les contribuables, au moins, avaient la certitude que le gouvernement ne s’endettait pas inutilement. Les colons souffraient, c’est vrai, mais le peuple ne payait pas pour qu’ils souffrissent.

Aujourd’hui, les colons sont plus misérables qu’autrefois ; l’enfer est dix fois pire et, cependant, chaque année, l’Assemblée législative vote des millions pour secourir et pour établir des colons. En moins de quatre ans, nous aurons dépensé près de vingt millions de dollars ! Il faudra, un jour ou l’autre, payer cette dette !

Tout de suite vous bondissez d’indignation et un seul cri traverse votre poitrine :

 

 

III. – Où va l’argent ?

 

Où est l’argent, blasphème ! où va l’argent ?

– Fouillez-moé, répondra le gouvernement.

Il est évident que les colons ont entendu parler de certaines sommes mises à leur disposition par l’État si généreux. Ils ne savent pas au juste s’il s’agit de milliers de dollars ou de millions, et comme ils ne voient pas souvent la couleur de cet argent, ils en concluent que les montants ne doivent pas être ben ben gros. Ils vivent dans l’ignorance et dans l’espérance, deux vertus suprêmes qui caractérisent ces malheureux depuis les premiers temps de la colonie.

Un haut fonctionnaire du ministère de la Colonisation me disait en riant : « Il ne faut pas que les colons sachent telle ou telle chose. »

Et le brave monsieur, pour la protection de sa propre peau, avait parfaitement raison.

Car s’il fallait que les damnés de ce nouvel enfer connussent tous les faits, tous les scandales, tous les coulages qui se pratiquent en ces hauts lieux, je ne sais vraiment pas ce qui se produirait.

Il vaut mieux qu’ils ignorent le coût d’une administration qui pourrait être réduit de moitié.

Le jour où le colon apprendra que le ministre et ses hauts fonctionnaires dépensent dans un an en frais de voyages, en visites, en explorations de toutes sortes et parfaitement inutiles, des sommes qui serviraient à établir cent familles de défricheurs et à les faire vivre comme des bourgeois pendant des années ; le jour où le colon découvrira que des millions de dollars tombent dans la poche des « contracteurs » et dans celle, non moins grande, des marchands et des fournisseurs de toutes sortes ; le jour où le colon saura une fois pour toutes qu’on emploie au Ministère des jeunes filles pommadées, parfumées et au cerveau vide, dépensant en douze mois pour leur toilette, leurs culottes de crêpe de chine, leurs bas de soie chiffon et enfin leur lingerie, qui conviendrait mieux à une courtisane, de quoi vêtir tous les enfants et toutes les femmes de colons de la province de Québec ; le jour où le colon apprendra que ce sont surtout les chemins de fer qui profitent de la renaissance agricole (Aïe ! sa mére !) et que l’on gave certains journaux de contrats de publicité à la seule fin d’en tirer des louanges à la gloire du gouvernement ; le jour enfin où le colon sera instruit de certaines petites manigances et qu’on lui apprendra que le Ministère à Auger, dit la Carpe de vertu, fait voyager en Europe des grands génies qui veulent s’enquérir sur l’élevage de la chèvre et ses positions les plus avantageuses, ce jour-là, mes bons petits enfants, le Ministère ferait bien de barricader ses portes ou mieux de déguerpir du Québec, car il se peut que nos immenses forêts se mettent à flamber d’un coup sec pour le divertissement des politicailleurs qui raffolent des orgies et des galas somptueux.

Les défricheurs se rendront enfin compte où est l’argent et comment il se fait qu’on gaspilla des millions de dollars qui leur étaient destinés.

 

 

IV. – Dix millions plus huit millions plus ?

 

Tous ceux qui lisent les gazettes savent qu’en février 1935, l’Assemblée législative vota une somme de dix millions de dollars pour promouvoir (naturellement, « promouvoir » ; c’est un verbe si riche !) le retour à la terre.

J’ai raconté dans un autre pamphlet les scènes si amusantes qu’inventa Maurice Duplessis, ce génie au bedon provocateur. On verra bientôt si les millions qu’il fit voter à son tour furent mieux utilisés que les millions du plan Vautrin.

J’ai eu la bonne fortune de mettre la main sur un document précieux. Un journaliste qui connaît son métier et qui a entrepris de nettoyer les ministères sait ce qu’il a à faire, dans un temps donné et voulu de Dieu.

Il advint qu’après la défaite de M. Vautrin, en novembre 1935, le nouveau ministre de la Colonisation fit tenir à M. Edgar Vézina, auditeur de la province, un mémoire détaillé des paiements effectués sur le plan Vautrin jusqu’au 30 novembre 1935 inclusivement et de l’estimé des sommes engagées et nécessaires à l’exécution du même plan.

C’est une copie de ce document que je possède et, comme pièce de justification et d’édification, je vous prie de croire que c’est un joli drame.

On y découvre que les paiements effectués au 30 novembre 1935 se chiffrent à $2,117,648.22 et que les engagements au 30 novembre de la même année étaient de $2,463,215.45. Mais il y a la RÉSERVE. Ah ! la chère petite réserve. On la chiffra à $6,441,761.56. Les dix millions du plan Vautrin ne suffisaient donc pas ? Il manquait la bagatelle de $1,022,625.23.

Si vous lisez ce mémoire avec la plus grande attention, vous découvrez que 3,181 colons se trouvaient payés à raison de $1.60 par jour pour 25 jours par mois pendant sept mois, soit $890,680 jusqu’au 1er juillet 1936. Voilà toujours bien un item qui ne devait pas inquiéter fort M. Duplessis lorsqu’il grimpa sur la colline au mois d’août 1936.

Il importe maintenant de connaître si on a entamé la fameuse réserve au sujet des items suivants :

 

 

 

 

On peut présumer, sans blesser personne et sans aucune exagération, que c’est là le montant qui devait rester des dix millions du plan Vautrin, lorsque M. Auger consentit à déposer son vaste derrière dans le fauteuil bien bourré de son prédécesseur.

Il arriva qu’au cours de la dernière session 1937, quand le gouvernement à Maurice se fit voter huit millions deux cent mille dollars pour sauvegarder et protéger les meilleurs intérêts de la colonisation et réparer les erreurs de l’ancien gouvernement à ce sujet (Aïe son pére ! Aïe sa mére !) ; il arriva, disons-nous, que M. Damien Bouchard et d’autres députés de l’opposition tentèrent à maintes reprises d’obtenir du ministre Auger des renseignements précis sur le résidu des dix millions du plan Vautrin. Pas de réponse. M. Auger, dit la Carpe de vertu, regardait son chef d’un air attendri et se tenait la gueule ben farmée. Les libéraux revinrent à la charge, car à la fin des fins, le peuple avait le droit de savoir si on avait déjà mangé tout le gâteau de dix millions. Finalement, le ministre Auger, dit la Carpe de vertu, consentit à parler. Il se fit dans le Salon de la Crasse un silence écrassant. Le député de Saint-Jacques marmonna quelque chose comme ceci : « Ç’a servi à payer les vieilles dettes » ou une formule dans ce sens-là. Je n’ai pas le temps de fouiller dans les gazettes, mais je tiens à avertir le Ministère qu’on fera bien de ne pas m’enc... au pied du mur, comme dirait le cordonnier et ami de Duplessis, l’ineffable Pit Bertrand, député de Saint-Sauveur, car je lui réserve quelques surprises.

Toujours est-il que pour réparer les erreurs de l’ancien gouvernement, M. Duplessis se fit voter huit millions deux cent mille dollars. Pourquoi se priverait-on quand on sait d’avance que les colons vont continuer à crever de faim ?

Ce n’est pas tout.

Une fois sur la pente des générosités, le ministère de la Colonisation se fait voter par un projet de loi (pardon ! je veux dire un bill, un beau bill, le bill 40) adopté le 13 mai 1937, un autre petit budget de $2,943,100.00. Ça, c’est pour... c’est pour... vous savez ce que je veux dire, c’est pour... comment dirais-je, bon ! je l’ai : ça, c’est pour les dépenses du Ministère pour les années financières expirant le 30 juin 1937 et le 30 juin 1938. Les huit millions deux cent mille dollars ne suffisaient donc pas ? Qui oserait prétendre que ces purs « nationaux » manquent d’imagination et, les carpes, de vertu ?

Pour le moment, je ne chercherai pas à découvrir s’il y a eu encore quelques gros extras. Mais les bagatelles m’intéressent :

 

 

Tiens ! Tiens ! les premières primes ne sont donc pas un encouragement à la colonisation ? Il en fallait d’autres au montant de $666,000 ? C’est commode les chiffres, eh ?

On admettra que la propreté de ce budget fait lever le cœur. Continuons :

 

 

Pas trop pire pour un nouveau ministre ! On sait qu’il n’est plus question d’immigration depuis le curé Labelle, c’est-à-dire depuis 1887. Quant à la colonisation, pourquoi en parler, puisque c’est le sujet même ? Reste la publicité. Est-ce que les petits articles du petit Sauriol valent bien $15,000 ? Ne serait-ce pas plutôt pour encourager le journal à M. Joseph Bégin, de si pieuse mémoire ? Ne serait-ce pas encore pour payer quelques annonces au Journal, à l’Illustration Nouvelle, au Devoir et quelques autres feuilles si honnêtes et qui, en retour, il va sans dire, engueulent le gouvernement ? N’importe. Votons $15,000 et tout le monde sera heureux.

Mais pour donner meilleure bouche aux colons, citons ce dernier item :

 

 

Pour développer l’industrie de la chèvrerie  $10,000.00

Ça, c’est le bouquet, ça, c’est la crème... de la chèvre. Et le plus amusant, c’est que le ministère de la Colonisation, ainsi que je le faisais remarquer tout à l’heure, a envoyé en Europe des têtes géniales, chargées d’examiner le pis des chèvres et d’étudier les possibilités d’en répandre l’élevage chez les colons de la Sibérie québécoise. C’est le cas de dire que ça va de mal en pis.

L’élevage de la chèvre ! En attendant, continuons l’élevage du pauvre, tandis que de frais messieurs se promènent aux frais de la Princesse.

Résumons : publicité, $15,000 ; la chèvre, $10,000. Voilà bien $25,000 qu’on aurait pu mieux employer. Il y a au moins 25,000 colons qui eussent été aux petits oiseaux de toucher un dollar, eux qui n’ont pas vu la couleur d’un seul billet de banque depuis des mois et peut-être depuis des années.

Ça va bien, M. Duplessis ; ça va bien, M. Auger ! Continuez à pratiquer l’élevage du pauvre jusqu’au jour où le colon, lassé, dégoûté, rendu au boutte vous mettra enfin la botte au derrière.

Et quand on songe que tous les députés « nationaux », tous les moutons qui s’écrasent aux pieds de Maurice, ont voté ce budget innommable !

N’oubliez pas qu’en moins de quatre ans, le ministère de la Colonisation a disposé plus de vingt millions de dollars ! Où est allée cette somme fabuleuse ? J’estime que les colons n’en ont pas touché le tiers et qu’ils sont plus misérables que jamais. Quand le peuple verse vingt millions, il n’y a pas de raison pour qu’un seul défricheur dans la province de Québec souffre de la faim ou du froid.

Et pourtant, des centaines de colons n’ont rien à se mettre sur le dos et rien à se mettre sous la dent. Un état de choses aussi scandaleux, aussi criminel, ne saurait durer plus longtemps.

Dieu ne permettra pas que des hommes, des femmes et des enfants, qui ont accepté de se battre avec la terre pour la défense de l’Église et de la Patrie, se désespèrent plus longtemps dans les ténèbres et dans un enfer qu’ils ne méritaient pas.

L’heure n’est pas loin où vous ne verrez plus ces héroïques défricheurs qui, assis sur le seuil d’une hutte de misère, et se rongeant les poings, regardent venir le froid et scintiller les divines étoiles.

 

 

 

 

TROISIÈME PARTIE

 

 

M. Auger tire des plans

 

Les lèche-bottes du ministre de la Colonisation de la province de Québec ont accoutumé de dire : « Le plan Auger-Rogers plutôt que Rogers-Auger. » D’abord, parce que ça ne peut pas nuire à leur avancement, même si la colonisation n’avance pas beaucoup ; ensuite parce que monsieur le ministre est un homme à cheval ou à chèvre sur les principes.

On découvre avec infiniment de plaisir qu’il ambitionnait de posséder lui aussi son petit plan. Rien de plus curieux quand on sait que le ministère de la Colonisation se spécialise dans les plans. Si on ne trouve rien à faire, on tire des plans. Depuis un demi-siècle, la colonisation a fourni à notre langue canadienne et si pittoresque (que des littérateurs d’académies et de dentelles ont peur d’employer) les savoureuses expressions que tout le monde connaît : Faire des plans, plein de plans, plan de nègre, à plan et quelques autres formules imagées qu’on retrouve en Mauricie et même chez les cabaleurs bleus des Trois-Rivières ainsi que dans les faubourgs ou dans le parc de Maisonneuve, si cher à M. Auger.

Lorsque l’on se mêle de colonisation, il s’agit avant tout d’établir un beau plan. M. Vautrin a eu le sien. Pourquoi en refuser un nouveau à la carpe Auger ? De là, le plan Auger-Rogers.

Et notre cher ministre de la Colonisation ne peut pas se défendre en s’appuyant sur le dos du fédéral. Il était parfaitement libre d’accepter la politique d’Ottawa ou de la rejeter. Le plan Vautrin existait. Il fonctionne même encore. Mais le marguillier-ministre ne pouvait toujours pas parler dans les journaux du plan Vautrin-Auger ! Et quant à se coller à un maudit rouge, il choisit le ministre Rogers d’Ottawa : ça paraîtrait moins. Cet Auger demeure d’une telle suavité qu’il verse des larmes d’attendrissement lorsqu’il signe des lettres de congédiement d’anciens employés. Il est tellement catholique encore que son chef Maurice lui crèverait le cœur s’il ne fixait pas l’ouverture de la session un mercredi, en l’honneur de saint Joseph. Je vous assure bien que saint Joseph préférerait de la part de ses dévots une législation plus sociale, plus humaine et plus conforme aux enseignements du Christ. Mais il faut toujours tirer des plans, même avec saint Joseph.

M. Auger a tiré le sien. Nous comprenons qu’il accepte dans ses grandes lignes ce que lui offre Ottawa. Voici ce dont il s’agit :

 

On appelle « Plan Rogers-Auger » une entente signée par les représentants des gouvernements du Dominion et de la province de Québec, en vue de l’établissement de chômeurs sur les terres de la Couronne.

En vertu de cette entente, les gouvernements Fédéral, Provincial et les municipalités intéressées s’engagent à souscrire pour l’établissement de tout aspirant-colon qualifié, la somme maximum de $1,000.00 dont $820.00 pour les deux premières années, et, si nécessaire, $100.00 additionnels pour la troisième année et $80.00 pour la quatrième année 6.

 

N’allons pas plus loin pour le moment. Du reste, je vous réserve une agréable surprise.

Vous avez bien lu que chaque municipalité, où réside un candidat au défrichement des terres neuves, et qui voudrait bénéficier du plan Rogers-Auger, la dite municipalité devra débourser $333.33. Dix colons : $3,333. Voyez-vous ça d’ici ? Il n’y a pas vingt municipalités dans la province de Québec en état de risquer une pareille somme Et la preuve, c’est qu’elles se récusent savamment et chiffres en main.

En 1934, lorsque Vautrin dirigeait le ministère de la Colonisation, les autorités compétentes en vinrent à la conclusion qu’il fallait un plan exclusivement provincial puisque les municipalités se voyaient dans l’impossibilité de souscrire au plan Gordon. Or, le plan Gordon, c’est exactement le plan Rogers avec cette différence qu’on a augmenté la quote-part de la municipalité à $333 au lieu de $233, c’est-à-dire qu’on se trouve plus qu’hier dans le gâchis et l’emploi systématique de la « poudre aux yeux » ou de la « poudre à punaises », ce qui revient au même.

J’ai raconté ailleurs 7 avec délices (c’est du moins ce que des gros conservateurs m’ont répété) que je me trouvais en possession d’un livre précieux, d’un beau petit livre, doré sur tranches et qui renferme des choses infiniment rares. Il s’agit du rapport sténographié des délibérations du Congrès de 1934 8.

Entre autres vérités, le ministre Vautrin affirmait que les municipalités, étant incapables de souscrire au plan Gordon, le gouvernement provincial prendrait sur ses charges et à ses frais (dix millions de dollars) la politique du retour à la terre. On discuta une couple d’heures. M. Auger pontifiait. Deux ou trois fois, il posa, d’une bouche molle (et avec sa tête molle), des questions insignifiantes. À la fin, on conclut que le plan Vautrin était plus pratique que le plan Gordon et il fut adopté unanimement. M. Auger l’adopta !

Il arriva encore que M. François Leduc (le ministre actuel de la Voirie) assistait au Congrès. Il se fit aller les babines et voici la salive qu’on devait récolter :

 

Je veux parler du plan Gordon. Si je ne m’abuse, le plan actuellement à l’étude est indépendant des conditions de fortune de ceux qui font application pour avoir un lot de colonisation. C’est la solution du problème dans une ville comme Montréal. L’opinion publique à Montréal, au moins dans certains quartiers, est que les villes actuellement ne peuvent pas donner $233 comme part du plan Gordon. (...) Il est heureux, monsieur le ministre, que vous ayez pensé à un plan indépendant des autres contributions des municipalités.

 

Le beau François tenait ce langage devant trois cents congressistes dans la soirée du 17 octobre 1934. À cette époque, il appelait M. Vautrin, « Monsieur le ministre », gros comme le bras et se trouvait bien heureux de ne pas avoir, comme contribuable de la Cité de Montréal, à débourser un maudit sou pour les « maudits colons ». Dans ce temps-là, M. Vautrin passait pour un sauveur et il fallait voir les Auger et les Leduc à plat ventre devant lui.

Maintenant, le même Auger et le même Leduc se trouvent ministres et ils acceptent un plan dont le principe même exige de la part des municipalités, non plus $233 mais $333. J’en appelle à tous ceux qui ne sont pas ministres de Duplessis et qui gardent une tête sur leurs épaules. Si, en 1934, on ne pouvait pas accepter le plan Gordon, faute de fonds, est-ce qu’en 1937, l’état des finances municipales est meilleur ? Il est pire. Montréal se débat dans une situation telle, que les communistes, à moins qu’ils ne soient des parfaits imbéciles (ce qui est fort possible), gardent là un foyer tout prêt de révolution.

Encore qu’un Arbi Bennett ait gavé l’Ouest de millions, on reconnaît généralement qu’Ottawa, se réservant le privilège de percevoir les revenus les plus considérables, abandonne aux gouvernements provinciaux le soin d’administrer leur agriculture, leur colonisation, leur instruction et autres bébelles plus ou moins intéressantes. À cause de l’état aigu de la crise, il intervient cependant et il offre de contribuer, selon ses moyens, au relèvement économique du pays. Mais les provinces restent parfaitement libres d’accepter cette politique.

Il n’appartient pas au pouvoir central d’établir une échelle des valeurs et de fixer les obligations de chacun. Il dresse un plan uniforme pour toutes les provinces, et cela, avec l’espoir de combattre le chômage. Les résultats n’ont rien de réconfortant, vous le savez, et le pays s’endette de plus en plus. On l’a déjà constaté avec la maudite loi des pensions de vieillesse, loi qui précipita Duplessis au pouvoir, mais qui va ruiner la province en moins de cinq ans, étant donné sa mauvaise administration et le pillage systématique qu’elle entraîne.

En ce qui regarde la colonisation, le plan Rogers, tout comme le plan Gordon, ne saurait être appliqué d’une façon profitable et ne peut pas être effectif, pour la raison bien simple (répétons-le cent fois : il y a des têtes si dures !) que les finances des municipalités ne le permettent pas.

Le ministère de la Colonisation de la province de Québec a beau claironner les départs de colons, je le mets au défi de nous prouver, chiffres en main, que le plan Auger-Rogers ou Rogers-Auger, donne des résultats sérieux. Les journaux à la solde du gouvernement (le plus pourri encore vu depuis un demi-siècle) peuvent se battre les flancs, annoncer avec fracas l’établissement de cinq familles, de dix familles, de vingt familles de nouveaux défricheurs, nous savons pertinemment que c’est là une farce monumentale et un mensonge organisé. Et si réellement, on a envoyé quelques familles sur les terres neuves, il n’en restera pas plusieurs le printemps prochain, parce qu’on a fait, au petit bonheur, le choix des colons.

Le gouvernement Taschereau était justifiable, lui, de faire voter par la Législature dix millions de dollars puisque la province de Québec devait payer seule, sans le secours d’Ottawa et des municipalités, l’administration du plan Vautrin. Comment se fait-il que le gouvernement actuel se fasse voter, à son tour, huit millions, qu’il faut ajouter au résidu de trois millions du plan Vautrin, s’il ne défraie pas seul les dépenses d’établissement des colons et qu’il se repose, au contraire, sur le plan Rogers ? On voit clairement que Duplessis, Auger, Leduc et leurs pareils se moquent simplement du peuple.

Ces nouveaux gouvernants, farceurs notoires, politicailleurs d’occasion, nous dégoûtent tellement qu’on n’osera plus bientôt les nommer, même à voix basse.

Ils peuvent se compter chanceux de diriger à coups de botte un pauvre peuple, dont la mystique réside dans la douceur du mouton « national » et dans le carillon du petit gorlot qu’il porte au cou.

 

 

VALDOMBRE.

 

Paru dans Les Pamphlets

de Valdombre en 1936.

 

 

 

 

 

 



1 Débats de l’Assemblée législative, 1887, pages 731, 732, 739.

2 À la séance d’ouverture du 16 mai 1888.

3 Le Bill No 62 relativement à la réouverture de l’usine de Chandler et tel qu’adopté par l’Assemblée législative le 17 mai 1937.

4 Celui de décembre 1936, p. 28.

5 C’est vrai que Zézime est devenu ministre depuis. Tout de même, il ne bouche qu’un trou. À la suite de quoi, je vous conseille de lire la fable si savoureuse de La Fontaine, La Belette entrée dans un grenier.

6 Je demande pardon à mes lecteurs d’avoir à leur offrir ce français de cheval. Songez que tous les règlements de ce fameux plan sont rédigés de même encre. C’est simplement ignoble. Il doit pourtant y avoir au Parlement (oui, parle-m-en) quelque sorbonnard, pas trop dépourvu d’intelligence et capable encore d’écrire en français, ce qui serait une autre façon et fort appréciable de respecter les électeurs à Maurice.

7 Pamphlet de septembre 1937, pages 421-427.

8 On pourra trouver dans les caves, non pas du Vatican, mais du Parlement (encore !) plusieurs centaines d’exemplaires de ce compromettant ouvrage. Quand donc le brave Duplessis ou son valet d’Auger se décidera-t-il à le répandre dans le publie ? Il serait quasiment temps.

 

 

 

 

 

 

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