L’orage sur Léon Bloy

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

VALDOMBRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

De tous les livres de douleur, de désespérance et d’amour qu’ait écrits Léon Bloy, je n’en connais pas de plus grand que ses Lettres à Véronique 1.

C’est Jacques Maritain, le philosophe lumineux et si personnel, qui a consenti à présenter au public privilégié ce curieux ouvrage. Ce sont là des pages bien faites pour nous étonner, car à les lire on éprouve la sensation de plonger dans un abîme où règne un cœur amoureux, abreuvé de douleur.

C’est un autre Léon Bloy qui fond sur nous, et l’histoire de sa Ventouse, si mélodramatique, demeure invraisemblable. On la trouve, chère enluminure du Moyen Âge, dans le Désespéré qui est un roman, mais quand on songe, quand on pense, quand on sait que c’est arrivé, on touche alors à l’infini de la Souffrance.

Le temps n’est-il pas enfin venu de raconter cet épisode chrétien dans un siècle où le persiflage tient lieu de génie, où les hommes ne sont plus des hommes, impuissants à croire à quelque sentiment généreux, à un acte désintéressé de charité, à l’élan de pureté que commandent les préceptes d’une religion raisonnable ?

Je le ferai toutefois en me débarrassant d’un coup de pied des ironistes phraseurs, des sceptiques parcheminés de crainte, mais en parlant dans le désert, car c’est encore le seul endroit d’où l’on puisse se faire entendre ; je parlerai pour les hommes de foi, pour les cœurs de courage et de grandeur, capables de brûler dans le frémissement des étoiles.

Voici donc la touchante histoire de Véronique :

Elle s’appelait Anne-Marie Roulet et naquit à Rennes la même année que Bloy (1846). Elle était fille naturelle. Sa mère, laveuse de son métier, l’abandonna à l’Assistance publique, pour la reconnaître quatorze ans plus tard et l’abandonner de nouveau. La mère mourut en 1874. « C’est après cette mort, écrit Jacques Maritain dans l’introduction, qu’Anne-Marie, âgée alors de vingt-huit ans, se rendit à Paris et se livra à la prostitution, jusqu’au moment (juin 1877) où le Désespéré fit entrer la Vierge dans sa vie. »

Pour ceux qui connaissent le Pèlerin de l’Absolu, ils auront deviné tout de suite qu’il s’est jeté dans cet enfer les deux bras en croix. L’orage, voulu de Dieu, tombait perpendiculairement sur cet homme de malheurs, qui ne devait en sortir que quatre ans plus tard. Le grand Léon Bloy, l’éperdu de tous les dangers s’était juré de convertir Anne-Marie et de l’arracher aux anneaux de chair de la prostitution. Quelle troublante aventure ! Et pour sauver cette fille, cette Véronique d’élection divine, de l’égout où la misère l’avait poussée, il verra lui-même à la subsistance de la malheureuse. Songez qu’à ce moment-là il gagne à peine de quoi respirer. Il se privera. Il se saignera. Il donnera à Véronique tout ce qu’il possède, ainsi que des lettres pathétiques – et seuls témoignages irréfutables – en font foi. Dans une lettre du 14 juin 1878, par exemple, il lui recommande de prier avec ferveur, mais aussi : « Crois-moi, vends mes effets, tu en retireras au moins une dizaine de francs qui te permettront d’attendre une semaine de plus... Enfin, ma chère petite, fais pour le mieux, tout ce que je possède est à toi, tu le sais, je t’ai tout donné depuis longtemps. » Et dans un post-scriptum, il insiste : « Encore une fois, vends mes effets sans aucun scrupule et prie pour moi. »

Ah ! l’adorable, l’adorable folie ! Mais le Pèlerin de l’Absolu avait trop foi en ses forces. Maintenant, il aime d’amour charnel cette Véronique. Et ce fut l’inévitable, et ce fut, selon Bloy lui-même, « une abominable aventure, où les démons de la chair saccageaient la naissance d’un grand amour ». Catholique, il ne peut continuer à vivre dans un pareil état de péché. Que fera-t-il ? Il se réfugie à la Trappe de Soligny. Il veut à la fois sauver cette fille et essayer de l’oublier. Situation impossible, situation tragique que seul un Bloy pouvait voir se dresser dans son existence d’enfer ou de paradis (puisqu’à ce moment-là les souffles chauds du mysticisme pouvaient déjà l’atteindre) ainsi qu’une ombre immense tombe du ciel pour couvrir la terre. Ombre vengeresse sur la chair pantelante du Poète chrétien.

Et c’est de la Trappe de Soligny qu’il écrira à Véronique les plus belles lettres d’amour pur, sans joies physiques, qui aient jamais apaisé des lèvres humaines. Des flots de sincérité y débordent à chaque page, emportant dans un tumulte d’anges et d’espoirs le plus grand abandon, capable de réchauffer le cœur des hommes solitaires et malheureux.

Un moment, il avait songé à épouser cette ancienne prostituée. Mais un père de la Trappe, à qui il avait fait part de son projet, l’en dissuada. Il rentre donc à Paris, bien convaincu, d’ailleurs, qu’il n’était pas appelé à la vocation religieuse. Il retrouve Véronique. Il ne pouvait pas ne pas la retrouver.

Le premier baiser charnel dans la nuit du temps laisse une empreinte indélébile, ne serait-ce que ce peu de cendres tièdes qui réchauffent encore les souvenirs et donnent à l’homme sain quelque raison d’espérer ou du moins de revenir. La lutte qui se livrera, alors, va prendre des proportions telles qu’on n’ose pas y songer. Les trois dernières lettres (1879), qu’écrira l’admirable imprudent à sa fiancée spirituelle, nous donnent une idée de cette inconcevable bataille. On y sent la puissance de combat que peut posséder un cœur d’homme où règne absolument l’amour du Christ. Le belluaire, le catholique déconcertant du Moyen Âge, lutta avec tant d’ardeur et de courage qu’il finit par vaincre sa chair et par faire entrer sa petite Anne-Marie bien-aimée dans la vie mystique, pleine et entière. Les deux amoureux, unis dans le même amour de Dieu, et par les seuls liens spirituels qui aient jamais attaché ensemble deux cœurs humains, vont ainsi pendant quatre ans, déchirés par toutes les misères de l’existence matérielle, seuls à se défendre contre l’Argent, contre le sarcasme athée, et surtout, et ce qu’il y a de plus déprimant, contre la tiédeur catholique d’un Veuillot, d’un journal comme la Croix ou d’une maison sacro-sainte comme Mame et Fils. De plus, Léon Bloy, connaissant la faiblesse des hommes, doit tenir secrètes ses relations avec Véronique, qui fut autrefois la Ventouse, cette « machine à vanner les hommes ». Il sait bien que ses amis (Barbey d’Aurevilly le premier) se moqueraient de lui, tandis que ses ennemis tireraient de cette aventure extraordinaire des conclusions qui ne manqueraient point de tuer le jeune pamphlétaire catholique. C’était là le dilemme où se débattait le lion, déchirant de ses griffes royales le vieux code de la belle société corrompue.

Il continue cependant à marcher dans un chemin de lumière, connu de lui seul. Toujours, il est accompagné de Véronique dans ses pèlerinages à la Montagne de la Salette et jusqu’aux volcans mystiques de leur âme commune. À ce point du Temps, Véronique est sauvée. Elle est l’Élue.

« À cause de cela, pourra écrire dix ans plus tard Léon Bloy, elle fut élevée à la contemplation de la gloire de Dieu et reçut des lumières si grandes que je ne puis y penser sans mourir d’admiration et d’effroi. »

Mais la misère quotidienne devait reprendre son cours et secouer les colonnes d’or de cette âme privilégiée, qui n’avait plus cependant aucune attache terrestre.

« Dans le courant de l’été 1880, écrit Colleye, les quelques meubles de la jeune fille avaient été saisis par un propriétaire exaspéré de n’être pas payé. Et le terme d’octobre approchait où elle serait jetée dans la rue. Bloy se risque alors à demander asile pour elle à Madame Hello (27 août 1880). »

On devine que Madame Ernest Hello resta sourde à ces appels désespérés comme elle resta sourde toute sa vie à la profondeur de pensée de son incomparable époux.

La misère alors s’aggrave pour Véronique et pour Bloy. Pauvres épaves perdues dans Paris insensible. Deux années d’enfer et de privations, et de courses folles à la recherche d’un peu d’argent qui n’arrive jamais. Deux années aussi de prières et de contemplation, seule ressource qui pouvait empêcher ces deux êtres de mourir de désespoir. Et puis, les vues de Dieu étant insondables, Véronique devient folle aux environs de mars 1882.

C’est ici que les évènements vont se précipiter comme dans un océan de carnage, et comme jamais tempête effroyable ne s’écroula sur la tête d’un roi Lear ; c’est alors que se dresse dans toute son horreur le point culminant du drame. Comme je l’ai dit, Bloy avait toujours tenu secrètes ses relations avec Véronique. Maintenant qu’elle était devenue folle, comment le malheureux, qui se trouva chez elle à ce moment tragique, pouvait-il la faire admettre à l’asile sans donner des explications ? Il vécut alors quatre mois de cauchemar en tête-à-tête avec « sa chère petite Marie bien-aimée ».

« J’ai vécu, écrivait-il à son ami Boissin (16 mai 1886), quatre mois enfermé, sans ressources, avec une sœur très chère devenue folle furieuse et dont j’étais forcé de cacher l’état, écrivant sous la menace du feu et du couteau et de la famine et du désespoir des articles à un sou la ligne... »

Mais il fallut en finir, le pamphlétaire étant incapable de lutter plus longtemps contre cet orage. Véronique fut admise à l’asile Sainte-Anne, et de là fut transférée au Bon-Sauveur, où elle mourut le 7 mai 1907 sans avoir recouvré la raison.

Les documents ne manquent pas au sujet de ce drame, peut-être sans exemple dans l’histoire littéraire, et si jamais épisode fut véridique c’est bien celui-là.

Quel orage capable de secouer les faibles, de couronner les courageux et de purifier l’air de notre siècle pourri chez nous par un catholicisme de cierge éteint, qu’il faut combattre et redouter beaucoup plus que la corruption du matérialisme ou de la libre pensée ou du judaïsme.

 

 

II

 

Car il y a un autre épisode qui se rattache à celui que l’on vient de lire et il serait criminel de le passer sous silence.

En lisant les lettres extraordinaires à Véronique, je découvre ceci dans la première, écrite de la Trappe : « Dieu, je l’espère, fera réussir mon grand projet de voyage. » Dans une autre, datée du 14 juin 1878, Bloy écrit : « Il faut que mon affaire de Québec réussisse, puisque je n’ai pas d’autres ressources maintenant. » Dans une autre encore j’apprends que Puyjalon (c’est le monsieur qui doit l’amener en Amérique) lui annonce la victoire, qu’il a réussi, etc.

Mais les affaires se gâtent et ce M. de Puyjalon me paraît être un conseiller peu sérieux, alors que l’écrivain, grand enthousiaste et grand naïf, ne perd pas confiance. En date du 4 juillet 1878, il écrit à Véronique : « Il y a eu un malheureux retard dans les affaires de Puyjalon... Encore un peu de courage, ma chérie. »

De son côté, Véronique a des doutes graves, et avec raison (que c’est grand l’intuition de la femme !) sur la bonne foi de ce personnage qui doit apporter à Bloy, puissance et fortune. Le mendiant la rassure : « Tu me parles aussi de Puyjalon. Tu te défies de lui. Tu te trompes. C’est un homme de cœur qui m’aurait déjà tiré d’affaires s’il avait réussi. Mais il est obligé d’attendre... »

Et le grand écrivain, tant de fois déçu, leurré, trompé, se reprend alors à espérer. Franc, sincère, il ne peut croire qu’on lui monte un fameux bateau, précisément celui qui devait l’amener à Québec. En date du 24 juillet, il envoie à Véronique une lettre de Puyjalon avec ces mots : « Si mes affaires s’arrangent aujourd’hui comme je l’ai demandé à saint Joseph, c’est demain seulement ou après-demain que Puyjalon pourra me l’apprendre. Je t’envoie sa lettre pour te prouver que ce brave homme ne m’abandonne pas... »

Finalement, le gentil protecteur se dérobe, et après avoir attendu des jours et des semaines, Bloy se rend compte qu’il a été cruellement trompé et il rentre à Paris, l’âme chavirante, mais ne désespérant pas tout à fait, ayant pour se consoler le cœur de sa chère Véronique.

J’avoue que je n’ai pas été très surpris en lisant ce projet de fondation d’un journal à Québec 2, car avec le Mendiant ingrat on peut s’attendre à tout, sa vie ayant été une suite renversante d’aventures, une symphonie de douleurs et de rêves, de beaux projets et de chutes lamentables dans les plus grandes désillusions qui aient jamais secoué un homme de génie.

J’ai voulu, toutefois, me renseigner complètement sur ce projet qui avait entraîné Bloy, alors qu’il n’était âgé que de trente ans et qu’il possédait une foi admirable en sa puissance pour vaincre la vie. J’ai relu attentivement le livre de Colleye : l’Âme de Léon Bloy.

Nous y trouvons ceci :

 

Comment ce Puyjalon entra-t-il dans sa vie ? Ce n’est pas ici le lieu de le rechercher. Retenons seulement qu’il fit briller aux yeux toujours facilement éblouis de Léon Bloy la perspective d’un établissement au Canada. Un grand journal catholique devait se fonder à Québec. Puyjalon en serait le dieu et Bloy le tonitruant prophète. Peut-être Puyjalon était-il sincère. En tout cas, Bloy prit sa parole pour argent comptant et, dans son imagination fiévreuse, se voyait déjà délivré de tous matériels soucis.

 

Et le jeune pamphlétaire, qui était alors employé comme dessinateur dans l’administration des chemins de fer du Nord, donne sa démission. C’est bien toujours lui.

J’ai fermé ce livre, incapable de voir saigner plus longtemps le cœur du Désespéré et je me suis mis à penser : « Si Bloy était venu à Québec... »

Que serions-nous, nous, Canadiens-français catholiques ? Quel serait l’esprit de notre génération ? Probablement le même. Probablement tout autre aussi. En tout cas, notre connaissance des lettres chrétiennes serait plus étendue, et il est certain que nos bacheliers seraient un peu plus dégrossis. Nos pères, je le pressens, qui auraient subi le feu du grand journaliste français de Québec, nous en auraient infailliblement transmis quelque chaleur et un rayon de lumière, même lointaine. Et c’est précisément le feu dont nous manquons aujourd’hui.

On sait que Tardivel fonda la Vérité en 1881. Bloy devait venir à Québec en 1878. Je doute que le mol Tardivel, incroyable mélange de couardise et de bigoterie, eût lancé quand même sa Vérité qui ne fut à tout prendre qu’une énorme cuvette renversée sur une petite chandelle, dont il fallait sans cesse ranimer la flamme vacillante avec les brises mensongères d’un public râlant sous la botte des Anglais.

Certes, pour les Canadiens-français de l’époque, Tardivel apparaissait comme un catholique absolu, l’homme appelé à combattre les infiltrations qui pouvaient fausser ici (style Camille Roy) l’opinion publique. Et titi, tata. La vérité est que M. Tardivel fut un catholique à la façon de Bourassa, de M. Héroux, de M. L’Heureux et de tant d’autres écrivains ou dirigeants de chez nous, restés hommes du monde malgré leur piété réelle, se pliant et se dépliant en face de la Mesure, des douces conciliations, des compromis honorables, aplatis devant les saintes convenances, et qui, certainement, se seraient scandalisés d’un converti absolu, d’un flambeau vivant tel que Bloy, qui les dépasse tous, et si démesurément, par l’éclat de son génie aussi bien que par son amour véritable (et si embêtant !) du Christ. Il est certain que tous ces bons catholiques de cire eussent reproché au mendiant ingrat d’être trop vibrant, ainsi que le lui avait dit Veuillot lui-même après avoir publié deux ou trois articles (payés environ dix francs la colonne !), magnifiques enluminures dans son Univers qui n’était après tout qu’une infecte chapelle, où pontifiait seul, sectaire, envieux et ne souffrant dans son entourage aucun talent, le fourbe des Odeurs de Paris.

Et la preuve que Bloy aurait eu à combattre ici les gros et gras catholiques, c’est que le Devoir, notre Devoir, notre seul Devoir, notre pieux Devoir, notre infaillible Devoir, n’a jamais reproduit depuis qu’il existe, depuis qu’il végète en vagissant un article complet du grand écrivain catholique, que les catholiques intelligents dans le monde entier, aujourd’hui, lisent à genoux, et que les radicaux et libres penseurs admirent en tremblant. Ce qui prouve que les directeurs et les rédacteurs de ce Devoir pour vieilles filles détestent ou craignent instinctivement le Pèlerin de l’Absolu et tout homme d’absolu, c’est-à-dire tout disciple de Jésus, qui fut l’Absolu en personne.

Mais quel journal, à Québec, eût pu rivaliser, dans la polémique pure, avec celui que voulait fonder Bloy ? Quand on songe que le redoutable pamphlétaire, qui aimait l’Art pour Dieu, mais qui ne craignait pas de découvrir et d’aider les vrais talents, nous aurait sans doute fourni l’occasion d’admirer d’autres écrivains et d’autres littérateurs que les souyés de beu qui nous sont aujourd’hui imposés.

Je sais bien qu’il se serait entouré de plumes fières et redoutables. En tout cas, il eût tué la Vérité, la vérité de M. Tardivel, s’entend, et il aurait beaucoup nui à la fondation d’un autre petit journal dévot qui a pour mission de ravaler l’Art et de mesurer les œuvres à l’aulne d’une mentalité répugnante. Oui, Bloy l’aurait éventré d’un coup de plume, ce quotidien gommeux qui se fait le propagateur de doctrines sociales soi-disant chrétiennes, mais qui ne sont, à y regarder de près, que des notions plus ou moins idiotes, dont la portée ne dépasse pas les bornes du cul-de-sac où elle prend naissance.

Avec quel plaisir encore le pamphlétaire eût fait griller des pieds de lettres tels que Fréchette et Chapman et des phraseurs en douze syllabes, tels que Crémazie et Lemay. De Gaspé eût trouvé grâce devant lui, je le sais, mais jamais les Gérin-Lajoie, les Jos. Marmette, les Taché, les Saint-Maurice et les Napoléon Bourassa. Alors, ces gros esprits n’existant pas, ils n’auraient pu abrutir quatre ou cinq générations de Canadiens-français.

De plus, Léon Bloy, avec sa force d’introduction et la puissance de son génie poétique, nous aurait fait aimer et comprendre des écrivains catholiques tels que Baudelaire, Verlaine, d’Aurevilly, Villiers de l’Isle Adam, Ernest Hello, pour ne nommer que les plus grands parmi les écrivains catholiques de France. Au lieu de cela, et grâce à l’insouciance, à l’ignorance de la plupart de nos journalistes dévots, des corrupteurs comme Renan, France, Bourget et tant d’autres ont pu s’introduire chez nous et nous corrompre, nous les jeunes gens de 1910, et nous tenir dans les ténèbres jusqu’à l’après-guerre, alors qu’une phalange d’écrivains français catholiques se leva pour nous arracher à ce cauchemar. Il est vrai que les journaux catholiques ne pouvaient matériellement empêcher les Renan et les France d’entrer au pays, mais le moins qu’ils pouvaient faire (au lieu de perdre leur temps à combattre des revues illustrées américaines où seuls des yeux de pervertis et de voyeurs trouvent de quoi s’exciter), le moins, dis-je, qu’ils devaient faire, c’était de combattre ces écrivains pernicieux, de les combattre, dans le journal, non pas avec une plume molle, flasque et qui pue le bedeau, mais avec courage, avec génie, avec conviction et par amour du Christ et non par amour de la gloriole et des piastres. Nous sommes en mesure de tenir ces feuilles bigotes et nauséeuses responsables de l’erreur où nous nous sommes débattus si longtemps. Si ces rédacteurs ne possédaient pas le courage qu’il fallait, le talent qu’il fallait, l’amour de Dieu qu’il fallait, pour nous convaincre de ne pas lire tous les Renans et tous les Anatoles étrangers, c’était de céder leur place à d’autres et de réintégrer simplement le commerce des épiceries ou des viandes creuses, milieu commode d’où ils n’auraient jamais dû sortir. Quelle plume trempée dans le vitriol écrira jamais cette lamentable odyssée qui a fait tant de victimes parmi ma génération. Misère de misère ! nous avons besoin maintenant de cinquante ans de travail pour décrasser tout ça !

Ah ! si Bloy était venu à Québec en 1878 et pour y demeurer jusqu’en 1917, je sais bien que notre état moral, spirituel e intellectuel serait tout autre.

On imagine, par exemple, la lutte sanglante qu’il eût faite à ce pauvre Buies, qui a passé pour savoir écrire à une époque où personne à peu près, chez nous, était capable de s’exprimer vigoureusement. J’ai déjà dit ce que je pensais de ce chroniqueur voltairien, par la tête et par l’arrivisme, article qui m’a valu, dans le temps, une haine démoniaque de la part des petits libres penseurs baveux et froussards de ma province. N’ayez pas peur : je ne vous nommerai pas. Je songe aujourd’hui, avec le plaisir qu’on devine, que le pamphlétaire catholique aurait fait une bouchée de ce Buies, Homais et balourd, qu’un prêtre comme l’abbé Camille Roy admire jusqu’aux nues. Il est permis à un catholique de s’aplatir devant un libre penseur, mais pas à ce point-là, je pense, surtout lorsqu’il s’agit de Buies, qui ne dépasse pas comme écrivain le plus petit chroniqueur parisien d’à-présent. Quelle farce ! Mais quelle farce douloureuse, qui nous coûte cher à cette heure tragique de notre histoire, où nous réclamons la présence du Passé. On nous a enseigné les mauvais auteurs et l’on vient maintenant nous demander d’être catholiques convaincus, quand nos maîtres ne l’étaient et ne le sont guère. Me forcera-t-on à brasser des exemples ? Un seul, alors, pour vous édifier. On répand à profusion dans notre province catholique une encyclopédie, connue sous le nom savoureux de l’Encyclopédie de la jeunesse, laquelle chose, comme chacun sait, est éditée par des gens sérieux. Or, dans cette encyclopédie qui sert à façonner nos hommes de demain, on donne à lire à nos enfants des pages d’Anatole France ! Pas une ligne, cependant, de Léon Bloy, d’Ernest Hello, de Barbey. Non, non. France, par exemple, tient la place d’honneur. C’est l’écrivain capable de former le goût et de nous faire aimer le Christ ! Il faut dire qu’on nous sert en masse des pages de notre grand prosateur, Jean Bruchési, ce qui sauve l’honneur de la littérature catholique au Canada. Mais je pense bien qu’au fond, le petit Anatole est supérieur à petit Jean, et qu’à la fin des fins, le libre penseur viendra à bout du catholique québécois. On pressent que la seule présence de Bloy eût empêché au Canada la publication d’une pareille farce.

Voilà les quelques idées qui me viennent en songeant que le terrible pamphlétaire aurait pu fonder un journal à Québec. Mais tout cela n’est qu’hypothèses et beaux rêves. Je pense plutôt avec tristesse que c’eût été moins compliqué et moins long, et qu’il est probable qu’au bout de deux semaines de luttes, de journalisme intense, on aurait trouvé Léon Bloy étranglé dans un fond de cour par la main silencieuse mais impitoyable des cagots 3.

 

 

VALDOMBRE.

 

Paru dans Les Pamphlets

de Valdombre en 1936.

 

 

 

 



1 Chez Desclée de Brouwer, Paris avec une introduction de Jacques Maritain.

2 N’est-ce pas mon vieil ami, Damase Potvin, qui publiait au début de septembre, dans un supplément qui rehausse (?) plusieurs hebdos, un article fort intéressant sur le Farouche Léon Bloy et Henry de Puyjalon, celui-là même qui avait promis au pamphlétaire catholique de l’amener à Québec pour y fonder un journal ? M. Potvin a découvert cela en lisant un livre de Stanislas Fumet, éloquent plaidoyer, intitulé Mission de Léon Bloy.

Moi, de mon côté, j’ai pris connaissance du fameux épisode en lisant les Lettres à Véronique et l’ouvrage de Colleye, l’Âme de Léon Bloy. On ne pourra toujours pas dire que le fait n’a pas été contrôlé.

Cependant, les pages que je publie aujourd’hui furent écrites en janvier 1934 et devaient paraître dans le premier numéro de l’Ordre. Plusieurs raisons, dont une, le « caractère spécial de l’article » firent hésiter M. Asselin au dernier moment. Je crois l’heure venue de me délivrer, d’autant plus que M. Damase Potvin se demande, en terminant a si Bloy serait resté bien longtemps à Québec ? » Je vais répondre et vous le verrez tantôt.

3 On remarquera que je n’ai pas dit un mot de la politique et de quelle façon Bloy eût traité cette vieille vache. Chose certaine, c’est que des lois comme celle qui a trait aux allocations aux vieillards, il les eût éventrées du coup. D’autre côté, certains vils politicailleurs qui jouent les grrrrrands KOTOLIQUES auraient cédé devant le Mendiant ingrat ou bien se seraient vus écorchés vifs. Bloy a toujours eu la politique en horreur. Celle de notre province l’aurait certainement rendu fou de rage.

 

 

 

 

 

 

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