Olivar Asselin et les polémiques d’autrefois

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

VALDOMBRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. – La belle époque des injures

 

« Autres temps, autres mœurs », a dit je ne sais plus quel sage qui avait perdu la tête. Il paraît plus juste de penser avec le vieil Anatole « qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ».

En certains milieux, où règne la peur, on répète que les polémistes d’à-présent sont d’une férocité sans exemple. Certainement pas dans la province de Québec où à peu près toute chose garde tendance à s’amollir. Mais en France, à la bonne heure ! Il faut lire des écrivains de combat tels que Daudet, Maurras, Béraud, Martin-Chauffier, Chamson et combien d’autres pour nous rendre compte que les polémiques virulentes sont encore en grand honneur au pays de nos ancêtres et que le vocabulaire des plus admirables invectives est loin d’être tari.

Un correspondant, qui ne veut pas signer, et je me demande encore pourquoi, s’indigne à la pensée « que l’on puisse impunément traiter un honorable de « voyou » et qu’un pareil langage n’eût point été toléré, il y a quelques années ».

C’est bien mal connaître le journalisme du Québec et les rédacteurs politiques et si violents qui l’ont illustré à une époque où l’on savait lire, où l’on prenait le temps de penser, où l’on prenait le temps de lire et de s’engueuler royalement ou démocratiquement, comme vous voudrez.

À la suite de deux procès en libelle qui viennent à peine de tordre les boyaux d’une poignée de spectateurs, je me suis donné la peine de feuilleter des vieux journaux, des feuilles de combat d’il y a trente ans. J’y ai trouvé un si vif plaisir (tout le monde sait que je ne méprise pas le coup de plume ni les coups de poing) que je veux en faire mon sujet d’article. Ajoutons, pour être juste, que les pages choisies d’Olivar Asselin qui viennent de paraître m’y invitaient.

Il n’est pas possible de parler polémique, violence de langage, lances empoisonnées sans penser à l’ancien directeur du Nationaliste, disparu à un âge relativement jeune, usé par un travail sans nom. La mort d’Asselin a creusé un abîme qu’il sera difficile de combler. Sa mémoire est partout, son nom reste attaché aux pages les plus belles de notre histoire contemporaine. Il fut mieux qu’une date, il fut toute une époque. Et pourquoi son ombre pèse-t-elle d’un poids aussi lourd sur notre conscience, comme si nous avions quelque chose à nous reprocher, peut-être le péché irrémissible parce qu’il en est un d’omission ? Pourquoi ? Parce qu’Asselin fut seul toute sa vie, qu’il fut terriblement seul. Il a toujours défendu avec violence les causes les moins populaires. Comme polémiste, il ne cultivait qu’une fleur, mais une rare : l’invective, ce lys noir aux tous changeants comme un matin d’orage, au parfum de destruction et de mort.

Il est consolant de savoir que le pamphlétaire vécut à une époque où les ennemis pouvaient se tenir debout et étaient assez courageux encore pour respirer tous les poisons.

Asselin avait accoutumé de dire : « J’aurai vécu de brûlantes années quand les hommes voulaient se battre et savaient se battre ! » Que je le comprends !

C’était l’époque éclatante des procès en libelle et des injures sonores, des injures qui cognent et qui laissent des marques. Je n’aurais pas détesté à vivre sous un pareil ciel surchargé de foudre et de rafales. C’est tellement plat aujourd’hui. Les pamphlétaires ont beau se battre les flancs, les adversaires restent muets. On dirait que les hommes sont devenus des vaches et les meilleurs polémistes, des vachers.

Il y a trente ans, on ne reculait pas devant le mot, ni devant la cour d’Assises. On fonçait et on défonçait parfois des portes ouvertes, mais ce bruit était à lui seul tout un carillon de gloire, toute une fanfare de triomphe. Ah ! l’admirable époque des procès et des cruelles injures ! On ne reverra plus ce temps-là et c’est précisément ce qui m’attriste. Il est vrai que de nos jours, on signale quelques épidémies de libelles, mais ils gardent si peu d’importance et les insultes sont tellement modérées ou bébêtes qu’on peut bien dire que la polémique est morte et que, probablement, elle est morte avec Asselin.

 

II. – Des lions du nord

 

J’aurai à peu près lu tout ce que ce journaliste si personnel, si gouailleur, si français a écrit de plus intéressant, soit dans le Nationaliste, l’Action, la Revue Moderne, le Mâtin, le Canada, l’Ordre et la Renaissance À mon point de vue, les plus ardentes années de l’écrivain de combat datent du Nationaliste et du Canada. J’admets qu’il a publié ailleurs des maîtres morceaux, que des anthologues distraits jugeront supérieurs, mais comme je préfère le polémiste à l’historien, au critique, à l’essayiste et au journaliste de tous les jours et de toutes besognes, le véritable Asselin, celui que j’ai connu, demeure l’écrivain de la première manière.

Toute sa vie, il a critiqué, il a raillé, il a jugé, il a bougonné ou bien il tempêtait, il sacrait à sa manière, qui n’était pas la moins brutale, il s’indignait, tapait à gauche et à droite, traquant des ennemis, parcourant tous les carrefours des accusations, avec, dans sa main, la torche des agitateurs ou l’épée des preux. Puis soudain, il disparaissait, il tombait dans des silences, plus redoutables que tout le reste et qui duraient des mois, des années.

Ce fut là la vie guerrière d’Olivar Asselin. On ne compte plus les morts qu’il a semés autour de lui et les hauts personnages qu’il marqua au fer rouge de son sarcasme impitoyable.

Il mena des campagnes de presse étonnantes. D’ordinaire lorsqu’il avait décidé de « finir » un politicien, un héros quelconque de la sainte Race, il réussissait. Ça prenait un an, deux ans, trois ans, mais il ne manquait pas son coup. Il nous aura débarrassés d’un nombre incalculable de politicailleurs, de crétins et de fripons. Et chose pour le moins glorieuse, sur quarante disputes de plume qu’il soutint, il en gagna au moins trente. Il est le seul journaliste du Canada français qui se soit distingué de la sorte.

Parmi les polémiques les plus violentes, il faut signaler sa campagne contre Jean Prévost, député de Terrebonne et qui fut l’un des plus brillants collègues de Sir Lomer Gouin. Naturellement, le Nationaliste en vint aux prises avec l’Avenir du Nord, ce journal de Saint-Jérôme, né rouge, qui vécut rouge et mourra rouge et que rédigeait et dirigeait et dirige encore M. Jules-Édouard Prévost.

Un mot de ce personnage qui fait honneur à son pays et au journalisme politique.

Je vous prie de croire que le Prévost de l’Avenir du Nord d’il y a trente ans n’était pas le paisible sénateur d’aujourd’hui. Il fut même l’un des journalistes les plus redoutables de l’époque. Il n’aime pas aujourd’hui qu’on rappelle de si beaux souvenirs. Premièrement, parce qu’il est l’homme le plus modeste que j’aie connu ; deuxièmement, parce qu’il ne veut pas servir de mauvais exemple aux polémistes d’aujourd’hui. Il a bien tort. Ses campagnes de presse violente ont admirablement servi son parti. J’oserais dire même que c’est la feuille à ce damné de la plume qui remporta à la cause libérale le trop fameux comté de Terrebonne qui avait été jusque-là bleu Nantel, comme on dirait aujourd’hui rouge Prévost.

Ces Prévost ont toujours passé pour des lions du nord. Ils en étaient, surtout Jean et Jules-Édouard. En outre d’avoir aidé énormément au développement des Laurentides au point de vue agricole et commercial, ils implantèrent dans la région le goût des luttes oratoires et des disputes de plume. M. Guillaume-Alphonse Nantel de son côté fut aussi un précurseur, un journaliste politique fort respecté, mais il y mettait trop de manières et un certain respect des conventions qui lui joua de vilains tours, tandis que M. Jules-Édouard Prévost se distinguait surtout comme polémiste, constamment à l’affût de l’ennemi et cherchant sans cesse des raisons de se battre. Il était né journaliste ; il lui fallait des victimes.

On devine que le directeur du Nationaliste prit immédiatement plaisir à attaquer les deux Prévost, Jean et Jules-Édouard, le premier parce qu’il était d’une puissance oratoire étonnante ; le second parce qu’il sabrait un journalisme extrêmement dangereux, et enfin les deux parce qu’ils étaient rouges et que lui, Asselin, défendait le nationalisme et Bourassa.

Dans ces conditions, on ne pouvait pas éviter la guerre. Elle fut d’une violence extrême, d’une violence qui m’enchante et qui me met l’eau ou mieux l’écume à la bouche rien qu’à y penser.

Et ce fut, selon moi, la plus somptueuse polémique qu’ait menée Olivar Asselin. Elle dura quatre ans. Cherchez bien dans le journalisme québécois un autre exemple de volonté, d’ardeur au combat et de véritable dispute française.

 

III. – Et deux guerriers se rencontrent

 

En mars 1904, le premier numéro du Nationaliste paraît. Les rédacteurs politiques ne sont autres que Bourassa, Asselin et Fournier. Trois mousquetaires. Des vrais. Ils ne portaient ni jabots de dentelle, ni habits de velours, mais ils n’en savaient pas moins jouer de l’épée. Tout le monde à Montréal parle du Nationaliste. On ne vit jamais scandale pareil. Pour la première fois, on prenait contact avec un journal de combat écrit en français, rédigé avec beaucoup d’esprit, sillonné de coups de sabre, de coups de fourche et de coups de gueule.

Jules-Édouard Prévost, qui signait tantôt Jep, tantôt Le Franc, ne manqua pas de saluer l’apparition du Nationaliste. Il était sincèrement heureux de voir enfin un journal bien rédigé et qui ne manquerait pas de lui fournir d’excellentes raisons de guerre. Le soldat avait déjà une envie folle de se battre avant même que l’ennemi ait pris ses positions. Ça se voit dès les premières lignes de Jep.

Asselin, qui n’a jamais voulu attaquer des hommes médiocres, Asselin, qui a toujours aimé rencontrer un adversaire à sa taille, n’hésite pas à invectiver Jean Prévost qui, vers la fin de 1904, traversait des orages extrêmement dangereux pour lui et pour son parti. Le directeur du Nationaliste savait bien qu’en déclarant la guerre au député de Terrebonne, l’Avenir du Nord entrerait en lice, et c’est ce qu’il souhaitait de tout son cœur : se battre contre deux à la fois. Du reste, toute sa vie, il procéda de la sorte. Il avait à lutter constamment contre deux, trois, voire cinq adversaires. Il éparpillait ainsi son plomb et cette fausse manœuvre lui coûta, au cours de sa carrière pourtant si brillante, des victoires certaines.

Contre Jean Prévost, il employa toutes les armes. Il porta d’abord un coup direct au moyen d’une accusation exprimée dans un langage foudroyant de lumière. Le député de Terrebonne répondit par une action en libelle. Le polémiste s’en moqua et revint à la charge. C’est alors que le directeur enflammé de l’Avenir du Nord fait son apparition sur la scène. Les coups qu’ils échangèrent avaient un éclat, un brio qu’on n’imagine pas de nos jours. Les deux journalistes étaient également spirituels et violents. Si la phrase d’Asselin se montrait plus rapide, plus directe, plus lumineuse, celle de Prévost enveloppait l’adversaire comme pour mieux le frapper. Si les articles du premier sont écrits au vitriol, ceux du deuxième ne manquent pas de poison. De part et d’autre, les allusions, les accusations, les invectives pleuvent comme autant de javelots lancés d’une main ferme et vengeresse. Ah ! le beau temps ! le beau temps !

Jusque-là, il n’y a point de morts et la lutte semble égale.

 

IV. – Le coup de tête d’Olivar

 

Nous voici en novembre 1904, date de la première polémique. Asselin imagine l’exploit le plus extraordinaire et qui ne pouvait naître que dans le cœur et dans le cerveau d’un guerrier de son espèce. Il va se présenter dans Terrebonne contre Jean Prévost, l’idole des foules, le tribun le plus original qui ait jamais passé sur un husting. Puis, il faut bien le dire, le député le plus populaire qu’aient connu les paysans et les défricheurs au nord de Montréal.

Il m’aura été donné de l’entendre plusieurs fois. J’étais enfant, mais j’ai encore dans les oreilles ce timbre de voix métallique et, dans les yeux, ces gestes qui n’appartenaient qu’à lui et cette écume à la bouche qui ne manquait jamais d’être l’argument décisif. Jean Prévost réalisait à lui seul un spectacle inoubliable. On accourait à ses assemblées comme à une fête qu’on ne reverrait plus jamais. Et pour moi le terrible Danton devait parler comme Jean Prévost. Il était toute la tribune, il était tout le peuple, il était toute l’atmosphère lorsqu’il jetait au vent du nord ses périodes longues et chantantes ou bien ses phrases incisives, coupées en deux par une émotion trop longtemps contenue. Il fallait le voir ; il fallait l’entendre.

Et il se trouvait l’adversaire d’Olivar Asselin. J’ai peine à croire que le journaliste, le rat de bibliothèques, le polémiste des recherches patientes ait pu s’imaginer un seul instant vaincre Jean Prévost dans son comté.

Asselin n’avait rien de l’orateur. Sa voix sifflante ne dominait pas les foules et il avait le geste timide. Il ne trouvait pas les formules susceptibles de convaincre et de vaincre. Avant que de commencer à parler, il paraissait déjà las. Une fois, cependant, il m’aura remué profondément. C’était au moment de sa conférence sur l’abbé Groulx à la Bibliothèque Saint-Sulpice. Il parlait depuis deux heures. L’auditoire bâillait. Soudain, le conférencier ne lisant presque plus son texte, trouva des accents pathétiques et on le vit pleurer réellement. Ce fut une émotion élevée de mon existence, et à partir de cet instant, je me trouvais gagné au cœur et à l’esprit de ce grand patriote et de cet écrivain incomparable. Mais comme orateur politique, Asselin faisait pitié. Aussi, se présenter contre Prévost, c’était courir à une défaite certaine. Il le savait. Je sais qu’il le savait. Il avait promis qu’il rencontrerait Prévost dans Terrebonne ; il ne reculerait pas.

Et dans ce temps-là, quand un homme promettait de rencontrer son adversaire, il le rencontrait, quitte à ruiner à tout jamais son avenir. De telles mœurs ont disparu aujourd’hui. On promet de rencontrer son homme ou ses électeurs, mais on ne va pas plus loin. Il y a trente ans, on aurait giflé sur la place publique tout batailleur qui se serait rendu coupable d’une telle lâcheté.

Asselin ne fut jamais lâche. Il alla se faire battre dans Terrebonne en novembre 1904. Il perdit son dépôt. Majorité du tribun sur le journaliste : 1523 voix. C’est presque du Rabelais.

En 1933, Asselin passa une dizaine de jours chez moi à Sainte-Adèle. Un soir que nous traversions le village, il s’arrêta en face d’une maison, voisine de celle que j’habite présentement. Il regarda tranquillement tout autour, puis après un silence, se décida à parler :

– Tiens, je reconnais bien l’endroit. Il y a trente ans il existait ici même une petite auberge d’où j’adressai la parole à mes électeurs. Je me présentais contre Jean Prévost que je combattais depuis quelque temps déjà pour plusieurs raisons. Il y eut assemblée contradictoire. Je me souviens que votre père, le gros docteur Wilfrid, m’avait recommandé la plus grande prudence. Je ne l’écoutai pas. Je fonçai, mais comme j’ai toujours été un orateur pire que médiocre, j’attrapai ma claque. Ti-Jean fut impitoyable dans la réplique et me fit payer cher mon audace. Ici même avant que de commencer la lutte, je me suis rendu compte que je perdrais mon dépôt.

– Cette idée aussi, repris-je, de vous présenter contre Jean Prévost, l’orateur le plus redoutable de l’époque et le député le plus populaire.

Et Asselin de conclure avec son éternel sourire :

– Nous venions de fonder la Ligue Nationaliste. Il en fallait un qui devait se sacrifier. Le sort me désigna ; je marchai au poteau. Puis vous savez, à tout prendre, ce ne fut qu’un coup de tête. Le coup de trop c’était Ti-Jean.

 

V. – Garder la paix !

 

Depuis quelques mois, l’enfant terrible attaquait violemment le ministre de la Colonisation. On imagine bien que durant la campagne électorale, les deux adversaires ne ménageaient pas les coups. Le Nationaliste s’évertuait, s’épuisait à tout mettre en pleine lumière tandis que l’Avenir du Nord répondait injure pour injure.

On aurait pu croire que le député de Terrebonne, après sa victoire retentissante sur le pamphlétaire de Montréal, l’aurait abandonné à ses écritures. Pas du tout. Jean avait la dent acerbe et dure. Il ne lâchait pas facilement le morceau. Tout resplendissant encore de sa gloire, et voulant laver à fond son honneur, il poursuivit Asselin au civil, ainsi que l’on disait dans le temps. Le polémiste, habitué qu’il était de se voir traîner aux Assises, ne s’émut point. Il prit même les choses en riant ; il continua à fesser, à défier la magistrature et Jean Prévost.

Et ce fut un véritable gâchis.

Dès les premiers jours de mai 1905, on procède contre Asselin. Il s’agit de mater cet « individu extrêmement dangereux ». Les vocables qu’on lui adresse, on n’oserait pas les employer à l’endroit d’un bandit. Et finalement, on le condamne.

Le jugement du juge Curran demeure d’un comique achevé et tel qu’un Molière ne l’eût point imaginé. Je relève les deux derniers « Considérant » :

 

Considérant que les défendeurs, comme journalistes, ont outrepassé les bornes d’une critique loyale des faits et gestes du demandeur comme homme public, et l’ont insulté d’une manière injustifiable dans ses sentiments ;

Considérant que le demandeur a déclaré devant ce tribunal qu’il ne demandait pas de dommages réels, mais tout simplement des dommages exemplaires contre les défendeurs ;

Condamne les dits défendeurs à payer au demandeur conjointement et solidairement, la somme de cinquante dollars avec intérêts depuis l’institution de cette action, et les frais d’une action à la Cour supérieure de $500, distraits à Mtre Lamarche, avocat du demandeur.

 

Il restait au polémiste de garder la paix et de respecter dorénavant les ministres de la Couronne (1) et la sainte Magistrature.

Mais on pourrait se demander si l’Avenir du Nord agissait de manière à apaiser les humeurs guerrières d’Asselin ? Pas toujours, puisqu’après avoir publié la pièce d’éloquence du juge Curran, il s’empressa de donner des conseils :

 

Nous espérons que ce jugement aura pour effet de faire cesser la campagne regrettable que M. Asselin, depuis près d’un an, a entreprise contre notre représentant à la Législature de Québec et qu’il fera servir ses talents, comme journaliste, à des fins plus enviables.

 

C’était jeter de l’huile sur le feu.

Pendant quelques mois le belluaire du Nationaliste laissera respirer un peu les deux Prévost, tournant ses armes du côté d’Ottawa, attaquant les Lemieux et Laurier. Mais il revient bien vite braquer ses pistolets sur le Ministère Gouin. Les décharges qui s’ensuivirent sont d’une précision et d’une cruauté franchement admirables.

Pendant six mois, Asselin n’écrira pas un article sans trouver le moyen de faire imprimer des vérités délicieuses. Choisissez :

 

(...) Saluons les abrutis qui forment la majorité du corps législatif.

(...) Nos ministres voyagent. Ils s’introduisent par fausse représentation, comme des voyous, uniquement pour boire leur champagne.

(...) Ce député provincial est une bonne fille de politicien, comme nos ministres en veulent pour coucher avec.

(...) Et ces correspondants de journaux qui se vendent au ministère au commencement de chaque session pour une carotte d’une centaine de piastres.

(...) Les journaux canadiens-français ne sont bons qu’à s’essuyer les pieds.

(...) Parlons de certains juges, ces politiciens suris montés sur le banc.

(...) Et ce rédacteur qui touche $200 par session du gouvernement provincial à titre de clerc sessionnel. Deux cents piastres, cela fait comme quatre piastres par semaine. Le marché aux cochons faiblit toujours.

 

Ça, c’est du vrai Rochefort et même un peu plus « cochon ».

De pareilles formules reviennent souvent et on devine que l’auteur éprouve beaucoup de joie à les écrire.

Mais on serait loin de la vérité si on allait croire que Jules-Édouard Prévost répondait avec des fleurs. Au contraire, le fougueux journaliste de Saint-Jérôme ne trouvait pas de vocables assez bas pour stigmatiser l’adversaire. Il traitera Asselin de « menteur », de « poltron », de « triste Olivaron », de « coquin » et d’« imposteur », cette dernière épithète, pendant des mois, servira d’échafaudage aux articles les plus acerbes peut-être qu’il m’aura été donné de lire au cours de mon existence si calme et si modérée. Comment aimez-vous, par exemple, ce coup de poignard presque à la pointe du cœur :

 

Le jour est proche où plus personne n’aura foi en ce dragon de vertus qui, en réalité, n’est qu’un coquin sinistre.

 

Tantôt, nous verrons que le polémiste rouge pouvait trouver des phrases plus fielleuses encore.

On n’y allait pas de main molle dans ce temps-là et toutes les armes étaient bonnes pourvu qu’elles fussent bien astiquées.

 

VI. – Jean sans Tête

 

Asselin, selon son habitude, faisait mine d’oublier un adversaire, mais ce silence durait peu. Il revenait plutôt à la charge avec une force d’autant plus terrible qu’il versait le poison au compte-gouttes ou qu’il tapait sur le clou, patiemment, inlassablement, à petits coups égaux jusqu’à ce qu’il fût entré bien au fond. Il prolongeait le supplice à plaisir. Il prenait son temps. Il se montrait un tortionnaire admirable. Il y avait du sadisme dans ses polémiques et c’est bien en cela qu’il ressemble le plus à Léon Daudet.

Parfois, cependant, il aimait l’esbroufe, la publicité, le coup de tonnerre. Il s’attaquait alors aux personnages politiques les plus célèbres. Dans le temps, c’était toujours Jean Prévost, ministre de la Colonisation, des Mines et de la Pêche.

Depuis trois ans déjà, il torturait sa victime. Pourquoi ne pas en finir ? Est-ce qu’il n’y avait pas la petite histoire de Belgique, celle du baron de l’Épine et quelques autres aventures qui offraient au polémiste un terrain très avantageux sur lequel il ferait bon de se battre ?

Asselin n’hésite pas. Il entre de nouveau dans la mêlée. Et le 25 novembre 1906, il publie son fameux article Jean sans Tête qui fit le tour du Canada et provoqua le procès politique le plus célèbre que l’on connaisse.

C’est avec une violence inqualifiable qu’il porte des accusations d’une gravité extrême. Il affirme, par exemple :

 

Le râle de Jean sans Tête s’est borné à négocier en secret avec des amis, directement ou par des entremetteurs, l’abandon, à vil prix, des plus grandes richesses peut-être de la province de Québec.

 

On admettra que ce n’est pas doux et qu’il n’y a rien à craindre qu’un Ti-Jean Bruchési écrive de la sorte.

L’Avenir du Nord de répondre « que les accusations du Nationaliste ne valent pas la peine d’être relevées ». Ouais !

Dès les premiers jours de décembre 1906, on fait arrêter Asselin. Il se livre de lui-même aux autorités québécoises. Accompagné de son avocat, Armand Lavergne, il comparaît devant le magistrat de police qui le libère sous caution. L’enquête préliminaire est fixée au 10 décembre 1906. L’avocat de M. Prévost n’est autre que L.-A. Taschereau. Mais le procès est remis, ce qui forçait le Nationaliste à publier le 5 mai 1907 quelques propositions empoisonnées :

 

L’Avenir du Nord, l’organe des Lions (sots) du Nord nous arrive avec la note suivante :

« La cause de l’Hon. M. Prévost contre M. Olivar Asselin, du Nationaliste, a été remise à la prochaine session de la Cour criminelle à Québec. »

Cette nouvelle a évidemment été communiquée à Jules-Édouard par le cousin Jean, car l’accusé lui-même, M. Asselin, ne connaît rien de l’ajournement.

Disons cependant que si la poursuite avait insisté pour un procès immédiat, l’accusé lui-même aurait demandé une remise, car il y a au ministère de la Colonisation des papiers qui lui sont nécessaires et que Jean sans Tête, abusant une fois de plus de cette qualité ministérielle qu’il avilit, semble vouloir refuser de produire.

 

Et ainsi de suite pendant plusieurs lignes. Asselin joue ici avec la plus grave imprudence. Il savait pertinemment que Jean Prévost ne redoutait pas le procès et qu’il n’avait rien à cacher. Mais le polémiste digérait mal sa défaite de 1904 et il voulait en finir avec le ministre.

Le procès eut lieu en mai 1907 pour se terminer le 1er juin devant le juge Bossé.

Les jurés n’ont pu s’entendre et on laissa aller le pamphlétaire. La poursuite s’arrête là. Pour le moment.

Asselin, selon lui, avait gagné la bataille. On imagine qu’il va continuer à guerroyer avec une ardeur remarquable. C’est bien l’une de ses caractéristiques : s’il gagnait un pouce de terrain ici, il lui fallait ensuite tout le territoire.

Mais il serait impardonnable de terminer ce chapitre sans mentionner qu’Asselin présenta un plaidoyer rédigé en anglais. Lui, le défenseur du français en terre canadienne, et cela, depuis qu’il tenait une plume ; lui, l’ennemi impitoyable de tout ce qui sentait l’anglo-saxon, il se défendit dans la langue qu’il écrivait et qu’il parlait presque parfaitement, mais qu’il détestait avec mépris et dédain. Un plaidoyer en anglais ! Étrange Asselin ! Il n’y a qu’une manière d’expliquer ce crime. C’est que Lavergne s’était mis avec l’avocat Laflamme pour préparer leur défense et que dans le bureau de Laflamme toute la procédure se faisait en anglais.

Vous admettrez que c’est tout de même fantastique et qu’il arrive des choses si extraordinaires qu’elles bouleversent l’intelligence et font dévier le cours normal de la vie.

Aussi renversante l’attitude de Bourassa lors du procès Prévost-Asselin. Ce n’est plus un secret pour personne que c’est Olivar qui fonda le nationalisme, qui créa cette idée de défense patriotique contre l’envahissement de la terre française par les Anglo-Saxons. Tout le monde sait également que le directeur du Nationaliste se battait pour Bourassa depuis des années ; qu’il y alla de son temps, de son argent et de santé. Or, une fois qu’on le traîna en cour d’Assises, Bourassa prit soin de ne pas se montrer 1. Déjà, en pleine ferveur du nationalisme, en pleine mystique d’une doctrine nouvelle et si admirable, le Maître reniait, reculait, manœuvre qui le distingue encore aujourd’hui à trente ans de distance.

Cette attitude ignoble, et qui tient de l’atavisme, me fait songer à l’histoire de Rappoport, l’ami d’Anatole France. Il arriva que Rappoport fut poursuivi. Seul le vieil Anatole pouvait le sauver de prison. On lui demanda de venir témoigner en faveur de son ami socialiste aux côtés de qui il parlait souvent dans des caves obscures, quand l’auteur des Dieux ont soif cultivait prudemment l’anarchie. France fit répondre qu’il ne connaissait pas cet homme. Et Rappoport fut condamné.

Maître Henri Bourassa s’est conduit à l’endroit de son ami et défenseur Asselin exactement comme la vieille peau d’Anatole vis-à-vis du fameux socialiste français.

Et quand on pense qu’il y a encore des cerveaux assez bouchés pour croire que le fourbe, c’était Asselin ?

Pauvres Canayens-français !

 

VII. – L’Invisible

 

Six mois plus tard, et, pour des raisons qu’on devine, le gouvernement traquait de nouveau le pamphlétaire. En octobre 1907, le procès recommence. Asselin n’est pas là. On le cherche partout ; il reste invisible. Tous les journaux ministériels de crier que « le brave à trois poils se cache, qu’il n’est qu’un lâche ».

Aveuglés par la partisannerie politique, ses adversaires manquaient de finesse et de sens de l’humour. Ils ne comprenaient pas que le « maudit nationaliste » voulait se moquer de la magistrature, de la police et à peu près de tout le monde. C’était là pour lui un tour de collégien. Il s’amusait fort de voir tout le gouvernement à sa poursuite comme s’il eût été un bandit redoutable. Un royaliste n’eût pas agi autrement.

Où se cachait-il ? Mystère. Mais il ne se trouvait pas loin et mangeait en tranquillité ses trois repas. Cette histoire me fait songer à Léon Daudet lorsqu’il s’évada de prison et que la police française le cherchait partout.

Asselin, dit l’Invisible. Il m’a raconté souvent cet épisode de sa vie mouvementée et, chaque fois, il riait de bon cœur, lui qui, d’ordinaire, n’éclatait jamais d’un franc rire.

Pourtant sa conduite, dans cette affaire, n’eut rien d’un lâche. On y découvre plutôt la caractéristique d’un esprit gouailleur et français. La preuve qu’il n’avait pas peur, c’est que lors de son premier procès aux Assises, où il risquait fort « d’attraper six mois de prison », il se livra lui-même à la police et fit face à son adversaire. On voit clairement que le directeur du Nationaliste cherchait surtout à embêter la magistrature, à faire gémir la grosse Presse et à se rendre insupportable. Il réussit pleinement et ce fut là le bouquet d’une polémique furieuse.

N’est-ce pas amusant de savoir que pendant trois jours la Cour l’attendit en vain ?

On émana contre l’enfant terrible (on émanait ce que l’on pouvait tout comme aujourd’hui) un mandat d’arrestation. Peines et temps perdus. Le 18 octobre, le bandit est toujours introuvable. Où se cache-t-il ? Un gros policeman assure l’avoir vu aux « abords des quais ». Les commères du haut des balcons interrogent les astres. Qu’est-ce que font les autorités ? Le procureur général craindrait-il d’accomplir son devoir ? Un pamphlétaire dangereux respire dans nos murs et nous ne pouvons mettre la patte dessus ? Mystère ! Le bandit se cachait si bien que douze mille personnes ont pu le voir à St-Jérôme au moment du duel Bourassa-Prévost, le 20 octobre 1907.

Enfin, c’est le salut public ! Le même soir, on appréhende Asselin à sa demeure. On le conduit à Québec où il passera vingt-quatre heures en prison pour avoir nargué la justice. Puis, il connaîtra ses juges, en l’occurrence, le juge Blanchet, qui ne détestait pas Asselin, et lui servit quand même une réprimande, lui faisant promettre de garder la paix et de laisser les ministres tranquilles.

Le polémiste, pour toute réponse, esquissa un sourire malicieux. On le força à fournir un cautionnement de $1000 et deux autres cautions ont dû garantir chacun $500.

M. Jules-Édouard Prévost ne manqua pas d’écrire dans sa feuille de combat en date du 25 octobre 1907 :

 

La leçon profitera-t-elle à ce sinistre enfant terrible qui se moque de tout et de tous ?

 

C’est ce que nous allons voir.

 

VIII. – L’honneur de M. Turgeon

 

Le polémiste, comme je le faisais remarquer tantôt, ne se contentait pas d’une seule victime ou d’un seul adversaire : il lui en fallait plusieurs. Le gouvernement de Québec lui apparaissait tel un réservoir inépuisable. Le pamphlétaire n’avait qu’à tendre le bras.

Au moment de ses disputes avec le journal de M. Prévost, il attaqua violemment M. Turgeon qu’il accusait de s’être parjuré. J’ai pris la peine de lire cette campagne formidable contre un ancien ministre de Gouin. L’accusation de parjure paraît plus ou moins fondée, mais Turgeon comme la plupart des meilleurs ministres démocratiques n’avait rien d’un ange. Il lui arrivait souvent toutefois de vouloir faire l’ange. Alors, le pamphlétaire s’attaquait à la bête.

Et comme tout polémiste véritable, Asselin attendait son heure, attendait son homme. Une fois lancé en campagne il n’y avait rien capable de l’arrêter. Toutes les armes étaient bonnes à sa forte main. À profusion ainsi qu’un torrent, ainsi qu’un fleuve déchaîné sous un orage sans fin, il usait de l’invective, des injures parfois les plus ordurières, de la polémique ridiculisante. Il se laissait tomber en des colères terribles. Il s’épuisait à l’attaque et prenait plaisir à doser les poisons.

C’est ainsi qu’il mena sa campagne contre Adélard Turgeon. À mon avis, c’est la polémique la plus habile qu’ait soutenue Asselin. Sa guerre contre Jean Prévost se termine pas une simple chicane entre paroissiens endimanchés, tandis qu’avec Turgeon, c’est un véritable pillage, un massacre épouvantable.

Inutile de dire que dès le premier coup de feu, le ministre de M. Gouin veut venger son honneur et poursuit Asselin en cour civile pour une somme de quatre cents dollars.

Le polémiste n’attendait que cela. Il est en joie. Il trépigne d’aise, il saute dans la place ainsi qu’un gosse qui vient de jouer un sale tour. Immédiatement, il prend sa meilleure plume (celle des dimanche, naturellement, puisque le Nationaliste paraissait le dimanche) et trace cette simple ligne : « M. Turgeon n’évalue son honneur qu’à $400 ! »

Jamais encore pareil trait empoisonné n’avait été décoché d’une main plus sûre à un haut personnage politique. On voit d’ici la colère de M. Turgeon. Aussi n’hésite-t-il pas à intenter une deuxième action de $400.

Le Nationaliste est en fête. C’est une belle occasion pour Jules Fournier de courir chez Kraussman’s boire ses absinthes et pour Asselin de travailler tard dans la nuit, oubliant de manger et de dormir.

Et la polémique se continue plus violente que jamais.

C’est ici qu’il faut placer l’épisode provoqué par la publication des lettres personnelles de Mme Turgeon. Cette affaire reste assez obscure et le lecteur s’explique mal la nécessité que jugeait Asselin de publier cette correspondance. Comment se serait-il vu en possession d’un paquet de lettres intimes ? À tout évènement il n’hésita pas à les publier. Ce fut un véritable scandale et jusqu’à la Libre Parole, feuille nationaliste et si sympathique à Olivar Asselin, de blâmer pareil geste. Et l’impitoyable polémiste d’éclater comme la foudre :

 

La nécessité est d’autant moins pénible dans le cas qui nous occupe, que Madame Turgeon ne doit pas rougir de lettres qui ne salissent que son mari et que M. Turgeon, en torchant ses ordures, dans l’élection de Bellechasse, avec les cheveux blancs de son père, a légitimé d’avance toutes les tactiques.

 

Et l’Avenir du Nord, indigné, de répondre :

 

Nous avons honte de reproduire de telles abominations ; mais nous le faisons pour montrer à quel degré de bassesse ou d’aberration mentale est descendu Asselin.

Ce vil imposteur n’écrit plus, il vomit.

Est-il possible qu’un seul gentilhomme se laisse encore engluer par ce grossier diffamateur ?

 

En effet, l’attitude d’Asselin dans cette polémique demeure inexplicable. Lui, que nous avons connu si gentilhomme et même si galant homme, commettait là une indélicatesse qui ne relève pas de la chevalerie française qu’il admirait tant. Il est vrai qu’il était jeune, à peine trente-deux ans. Je sais bien qu’à cinquante-deux, il n’aurait pas agi de la sorte. Emporté par la tempête, il recourut, pour ne pas périr, à tous les moyens d’attaque et de défense.

 

IX. – Les derniers coups de canon

 

Il arrivait à Asselin de ne pas toujours oublier ses offensives. Et c’était là le côté faible de son caractère. Il consentait souvent à faire preuve d’indulgence et à pardonner les injures, mais (selon le précepte de Léon Daudet) seulement après avoir administré encore une bonne fessée.

Il n’hésitait pas non plus à recourir aux tribunaux pour châtier l’adversaire.

L’Avenir du Nord, qui ne manquait pas de cruauté, lorsqu’il s’en donnait la peine, porta un mauvais coup à Asselin au moment de son procès avec M. Prévost et alors qu’Asselin se cachait. Il écrivit :

 

Olivar serait-il allé retrouver M. Robillard de l’Union Franco-Canadienne ?

 

Il faut savoir que ce Robillard, individu plutôt louche, avait déserté subitement Saint-Jérôme afin d’éviter la justice.

On admettra que l’allusion était cuisante. Et chose plus cocasse encore, c’est que Jean Prévost, dans son réquisitoire contre Asselin, reprochait précisément à celui-ci « d’avoir accouplé son nom (celui de Jean Prévost) avec celui de Martial Leprohon, ce dernier étant notoirement connu à l’époque de la dite publication comme un homme taré et perdu dans l’estime du public, et qu’il était même sous le coup d’accusation d’escroquerie ».

Évidemment, Asselin était allé un peu loin. Et Jules-Édouard Prévost, lui, qui se servait des mêmes armes ?

Aussi, le Nationaliste du 9 février 1908 n’hésite pas à publier la lettre suivante :

 

Le Soleil annonçait ces jours derniers que le Nationaliste allait bientôt cesser de paraître.

Pour toute réponse, nous avons intenté au journal québécois une action de $400.

En même temps, notre directeur, en son nom personnel, réclame la même somme à l’Avenir du Nord pour un article publié l’automne passé et dans lequel on assimilait M. Asselin à un escroc fameux.

Les ministériels ont entrepris de nous ruiner avec des procès de $400. Nous répliquons du tic au tac et nous allons leur montrer que ce petit jeu-là peut se jouer à deux.

Maître Amédée Geoffrion est l’avocat de la poursuite dans ces deux causes.

 

Vous pensez bien que M. Jules-Édouard Prévost qui, se payant le luxe d’une petite malice de temps à autre, n’avait pas voulu laisser entendre qu’Asselin fût malhonnête, se fendit immédiatement d’un article de deux colonnes pour s’en expliquer et, au besoin, s’en excuser.

Mais le directeur de l’Avenir du Nord a une façon si particulière d’offrir des excuses que son article reste, à tout prendre, le plus cruel qu’il ait jamais écrit. À trente ans de distance, le sénateur doit être le premier à en rire. Mais dans le temps, le terrible Olivar n’a pas dû trouver la chose très amusante.

Le Nationaliste ne poussa pas plus loin les procédures et les fameuses actions de $400.

Après une polémique qui dura quatre ans contre le gouvernement Gouin, et, en particulier, contre Jean Prévost et Adélard Turgeon, Asselin se sentait déjà usé et même fort dégoûté.

Il serait assez difficile de décider lequel gagna la bataille, le Nationaliste ou l’Avenir du Nord, car les lions du nord lâchaient difficilement le morceau. On peut dire toutefois que Jules-Édouard devait se sentir soulagé lorsqu’il vit Asselin abandonner la direction du Nationaliste au commencement de 1908.

De part et d’autre, la lutte avait été dure ; elle fut surtout d’une cruauté qu’on ne reverra plus jamais. Il n’est pas possible de connaître à fond Asselin et son œuvre si vous ne lisez pas, du commencement à la fin, sa longue polémique avec le journal de M. Prévost. C’est certainement la plus retentissante de sa carrière, celle qui lui coûta le plus d’efforts, le plus d’ardeur au combat, et celle, disons-le donc, qui offrait le plus de dangers.

Le sénateur Prévost vous dira qu’Olivar s’est battu comme un lion et que pendant quatre ans, il a fait preuve d’un véritable génie dans l’art de polémiser. Du reste, le sénateur ne garde aucun souvenir amer de cette lutte effroyable. Plutôt, il parle de son adversaire avec un respect qui honore l’homme et le journaliste. On s’explique qu’à la mort d’Asselin, M. Prévost ait déposé sur sa tombe l’un des hommages les plus touchants et les plus virils de toute la presse canadienne-française.

Si, dans ce temps-là, pour sauver une cause, on savait se battre sans pitié, les mêmes hommes aujourd’hui savent oublier et pardonner, car, après tout, la politique, si fortement attachée qu’elle soit à notre vie, ne vaudra jamais le talent d’un homme et surtout d’un homme comme Olivar Asselin qui fut toujours un grand patriote, un grand cœur, une belle âme.

 

X. – Pensée française

 

Je pourrais ainsi pendant longtemps vous entretenir des polémiques diverses et tout aussi ardentes que devait soutenir l’écrivain de combat. Mais le temps presse et mes lecteurs ont sans doute bien hâte de me voir entrer de nouveau dans l’enfer pour y faire rôtir ce cher Duplessis et ses farceurs de ministres. Qu’on ne désespère pas : on sera servi à souhait. Pourtant, je demande la permission d’écrire encore quelques lignes sur Asselin. Elles seront probablement les dernières de l’année 1937 et parce que je souhaiterais commémorer dignement la fête des Pendus, je voudrais une dernière fois saluer notre révolutionnaire.

Pendant que le vent du nord et d’un octobre déjà brutal ravage la nuit et mes plus chers souvenirs, je lis avec infiniment de joie les pages choisies d’Olivar Asselin, rassemblées sous le titre si heureux de Pensée française et que vient de recueillir M. Gérard Dagenais.

Tout de suite et, parodiant une phrase de Veuillot, je déclare que « ce qui me plaît dans Asselin, polémiste d’autrefois, dit assez ce qui me déplaît dans les pages choisies qu’on vient de tirer de son œuvre volumineuse, éparse, éparpillée aux rafales d’une vie extrêmement mouvementée ».

Du reste, M. Dagenais lui-même n’hésite pas à le remarquer :

 

Un seul volume de pages choisies ne peut donner la mesure d’une œuvre aussi considérable et aussi diverse que celle de M. Asselin. Pensée française ne rend justice ni au journaliste, ni à l’écrivain.

 

Et c’est vrai. Il y a aussi beaucoup d’autres raisons qui feraient pardonner et comprendre bien des hésitations et plus d’un silence écrasant. Asselin est encore trop près de nous pour que l’on puisse tirer de son œuvre des pages qui lui rendraient justice. Et il faudrait au moins trois volumes de trois cents pages chacun.

Rien de plus malaisé que de choisir des pages dans l’œuvre d’un journaliste. Imaginez, par exemple, qu’un Léon Daudet n’eût point laissé d’ouvrages proprement dits, mais que nous aurions à fouiller dans l’Action Française et dans tous les journaux et dans toutes les revues où il a écrit, à la recherche de ses meilleurs papiers. On s’y perdrait à coup sûr et la meilleure page ne serait peut-être pas celle que nous eussions choisie.

C’est ainsi que M. Dagenais se trouvait en face d’une difficulté presque insurmontable.

Devant une œuvre aussi diverse, aussi chaude des tous de ce temps-là et toute remplie d’une atmosphère bien française, qu’on ne s’explique pas encore au pays de Québec, il eût fallu au moins établir trois divisions : le critique politique, le critique littéraire et enfin le polémiste, et tout cela précédé d’une belle introduction à la gloire de la vie de l’auteur avec une infinité de détails, toujours du plus vif intérêt lorsqu’il s’agit d’un original comme Asselin ; dans de telles conditions, dis-je, on aurait offert au public un livre autrement vrai.

Sans doute que le compilateur aussi bien que les éditeurs avaient des raisons sérieuses de ne pas procéder de la sorte. Puis, on avait hâte d’en finir. On frappe la tombe quand elle est chaude.

Il paraît indiscutable qu’Asselin ne fut jamais un essayiste dans le vrai sens du mot. Les œuvres de longue haleine le rebutaient également. Il était un journaliste de l’heure présente, un chroniqueur du moment et pour tout dire un « batailleur de rue », jamais un athlète des grands spectacles annoncés longtemps à l’avance et qui s’épuise dans des entraînements exagérés.

On le trouvait partout, cependant, et il fut de toutes les campagnes électorales et de toutes les rixes où sa vie se trouvait en danger.

Il fut un journaliste dans toute l’acception de ce beau vocable. Il ressemble beaucoup plus à Veuillot, à Rochefort, à Léon Daudet plutôt qu’à Léon Bloy avec qui, toutefois, il garde plusieurs affinités.

C’est ce qui explique qu’il n’ait pas laissé des ouvrages finis et définitifs. Nous avons de lui quelques brochures dont son Sir Wilfrid Laurier, les Évêques et la guerre et la plus longue, et certainement la plus vivante de toutes ses critiques, l’Œuvre de l’abbé Groulx. Ce sont là les principaux ouvrages d’Olivar Asselin. Tout le reste, qui est admirable encore, se perd dans une œuvre journalistique volumineuse et où seul un bénédictin d’une patience d’ange pourrait se retrouver.

Il faut donc accepter Pensée française comme un ouvrage préliminaire à l’œuvre du grand journaliste.

C’est déjà beaucoup et malgré les difficultés que ce travail présentait, on peut dire qu’il est réussi.

Je félicite d’abord M. Dagenais et les éditeurs d’avoir choisi dans l’Œuvre de l’abbé Groulx toute la partie qui a trait à l’Appel de la Race et où, en passant et en se jouant, l’impitoyable critique ramasse, comme il sied, des savantasses tels que du Roure, de Montigny et Mgr Camille Roy. Quant à Valdombre, Asselin préféra ne pas parler de lui, prédisant que Valdombre « s’attraperait » lui-même un jour ou l’autre.

En ce qui regarde mes opinions sur l’abbé Groulx, Asselin se verrait obligé de reconnaître que le plus « attrapé » des deux n’est pas encore moi.

À mon avis, ce que le fameux polémiste aura écrit de plus solide et de plus français, c’est sa préface à l’Anthologie des poètes canadiens. On y découvre ses merveilleuses qualités de critique lumineux, d’esprit caustique, que je rapproche de Rivarol et de Beaumarchais, et son amour exagéré de la langue et de la pensée française.

Avec quelle émotion n’ai-je pas relu aussi son article À propos de l’affaire Lindbergh ! Ici, l’écrivain de combat se révèle d’une tendresse qui l’honore et qui nous le montre tout accablé d’une pitié qui va jusqu’au cœur. Jamais peut-être Asselin n’avait atteint pareil sommet, et cela, sur un simple fait divers. C’est vous dire jusqu’où peut aller un journaliste qui l’est profondément.

Lorsqu’il dirigeait le Canada et l’Ordre, il trouvait le moyen d’écrire un « Premier-Montréal » sur un sujet littéraire. Lorsqu’il le jugeait à propos, il bousculait, d’un coup de pied, politicailleurs et politicaillerie pour parler, dans la meilleure langue française, d’un livre et de son auteur. En cela encore, il se rapproche du gros Léon et s’éloigne de plus en plus de la plupart des journalistes qui ont dirigé et dirigent encore des feuilles québécoises. Ce n’est pas un Bourassa qui aurait agi de même. Parler littérature ! Il aurait cru se diminuer dans l’esprit de ses lecteurs. Et pendant trente ans, il nous rasa avec ses jérémiades contre John Bull, les Junkers et les Jokers de la politique étrangère et canadienne.

Dans Pensée Française, vous lirez deux ou trois critiques littéraires d’Asselin (qui ne sont pas parmi ses meilleures) et qui donnent une idée assez juste de son gros bon sens, de son érudition renversante et de son amour des lettres. Songez qu’on n’a pas réussi encore à casser un seul des jugements qu’il a portés sur un livre quelconque ou sur un écrivain. Le fait vaut qu’on le signale.

Qu’on ne s’attende pas que je vais ici donner une seule citation d’Asselin, car avec un tel esprit aussi universel et aussi personnel, on n’en finirait pas de sitôt. Il ne reste qu’une chose à faire : c’est d’acheter Pensée Française. C’est là un ouvrage indispensable dans la bibliothèque de tout homme cultivé. Si incomplet soit-il, il donne une bonne idée du vrai journaliste et du patriote sincère que fut Asselin. Il le glorifie et dans l’époque d’avachissement et de mollesse qui nous accable, c’est le plus terrible coup de fouet que vous puissiez recevoir.

Quel est le Canadien-français qui ne se laisserait pas cravacher de la sorte, puisqu’il s’agit, à la fin des fins, d’un hommage rendu à l’écrivain le plus original de la terre canadienne et puisqu’il s’agit peut-être du salut de la nation par l’esprit français.

 

XI. – Un monument

 

L’heure est venue de poser un acte.

Les Pages choisies constituent la première pierre d’un monument que les générations prochaines devront saluer. Mais cela encore ne relève que de l’intellectualisme le plus désintéressé. Ce n’est pas suffisant. Il faut que les traits du grand écrivain et davantage du grand patriote, trop méconnu durant sa diabolique existence, soient gravés dans le bronze. La justice demande qu’Olivar Asselin, le cinglant polémiste d’autrefois et l’homme qui a rendu le plus de services à son peuple, ait son monument à Montréal.

Qui, parmi les honorables d’aujourd’hui et parmi les hauts personnages du monde politique ou social, lancera ce mouvement et se chargera de recueillir les souscriptions ?

L’heure est venue d’imposer la présence de notre défenseur à l’ennemi qui règne dans nos murs.

L’heure est venue de venger l’esprit français et de montrer une fois pour toutes que nous ne sommes ni des vendus ni des prostitués politiques.

Asselin aura son monument à Montréal, pas loin de l’église Bonsecours, qu’il aimait tant et où tant de fois il alla prier entre deux articles. Il dominera dans ce milieu des classes laborieuses qu’il défendait de toute son âme et de toute la vigueur d’une prose qu’on ne reverra jamais.

De ce coin de terre, marqué de la trace des premiers colons et des premiers soldats français, il dominera le fleuve et l’histoire.

Asselin aura son monument ou nous capitulerons.

 

 

VALDOMBRE.

 

Paru dans Les Pamphlets

de Valdombre en 1936.

 

 

 

 



1 Cf. L’Avenir du Nord, 7 juin 1907.

 

 

 

 

 

 

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