Toute-puissance Suppliante

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Pierre VAN DER MEER DE VALCHEREN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE 10 juillet, de grand matin, ils avaient pris le rapide pour Grenoble, chacun d’eux portant au dos son sac de touriste bien rempli. Pour Matthias et pour sa femme, le plaisir du voyage était doublé à cause de la joie de leur fille. Dès que le train eut dépassé Lyon, s’avançant lentement dans la région des hautes montagnes, elles s’étaient mises à contempler inlassablement le paysage. La voie dessinait de larges courbes et brusquement s’était fait entendre le grondement des cascades. L’air pur, chargé de frais parfums, entrait par les fenêtres aux glaces baissées. Et la jeune fille ravie admirait le panorama grandiose et changeant du monde des montagnes. Dès le soir on arrêta l’itinéraire de l’expédition à La Salette. On partirait de Grenoble à 8 heures pour faire, en train, la première partie du voyage. Le reste s’effectuerait en autocar, jusqu’à La Salette, où l’on arriverait vers 2 heures.

Le lendemain, très tôt, ils assistèrent à la messe. Les rues étaient encore silencieuses, mais le ciel bleu, tout lumineux de soleil, était envahi par le tumulte sonore d’une légion d’hirondelles.

Une heure plus tard, ils étaient installés dans le petit train électrique qui, très lentement, se mit à grimper les premières pentes. On montait toujours, toujours plus haut.

Entre les murailles à pic des rochers, le Drac précipitait ses eaux vertes couvertes d’écume. De toutes parts, des montagnes se découvraient en plus grand nombre. Des précipices s’ouvraient et se refermaient, tandis que le petit train se tordait en spirale. Spectacle vertigineux, de toutes parts, vers le bas comme vers le haut. Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus au large, la vue atteignait, par dessus les sombres et brusques crevasses, la solitude des cimes dépouillées. On croyait voir la terre se créer sous les cieux. Et couvrant ce monde de montagnes et de rocs, de chutes d’eau et de glaciers, de bois sombres et de prairies émaillées de fleurs, de petites habitations humaines perdues dans la solitude, le ciel bleu tendait un dôme de lumière insondable.

« Quel merveilleux chemin pour aller vers Marie », observa Anne-Marie. Elle était assise immobile, comme absorbée par la prière et contemplait les montagnes du Bon Dieu. De La Mure, à cette époque terminus du petit chemin de fer électrique, un autocar les conduisit à Corps. La grand-route, qui suit les pentes douces, traverse un certain nombre de villages et de hameaux. Le grand village de Corps s’étend au pied de l’Obiou, une montagne aux cimes couvertes de neiges éternelles. Il se compose de maisons serrées les unes aux autres et peintes de couleurs vives : un joli mélange de rose, de jaune et d’ocre. À Corps les attendait une autre auto, courte trapue, découverte, bien faite pour la montagne. On était en plein midi et le soleil dardant d’aplomb rendait aveuglante la blancheur du chemin poudreux. Quand les voyageurs montèrent en voiture, le conducteur les avertit de ne pas s’installer à droite s’ils craignaient le vertige. À droite, en effet c’était le précipice. Anne-Marie voulut s’y placer néanmoins, quitte à changer de place avec son père si la situation devenait trop impressionnante !

La voiture commença par traverser un étroit vallon verdoyant. On se serait cru dans une région de collines car les hautes montagnes étaient devenues invisibles. Mais un crochet du chemin leur révéla brusquement un cirque gigantesque de hautes montagnes chauves. Dans le fond, sur une petite éminence entourée de champs et de vergers se dressaient la modeste église et les maisons du hameau de La Salette.

Un voyageur déjà était venu ici ; d’un geste il leur montra, tout là-haut et très loin, une croix presque invisible. Elle dominait un sommet arrondi et verdoyant derrière lequel, plus haut encore, s’élevait un autre sommet entièrement dépouillé.

« C’est là », dit-il.

« Mais je ne vois pas l’église », objecta Anne-Marie.

« Vous ne pouvez la voir, répondit le voyageur, car elle est cachée dans le repli, entre le sommet rond surmonté de la croix de l’autre cime. Elle est bâtie sur un petit plateau, entre le Planeau et le Gargas. »

« Et par où passe le chemin ? » demanda à son tour Matthias, qui ne parvenait pas à découvrir comment on pourrait atteindre cet endroit inaccessible.

« Le chemin a été creusé dans la paroi rocheuse du Gargas », répondait le voyageur.

« Ce long sillon qui s’élève lentement là-bas ? »

Le voyageur confirma d’un signe de tête.

Tous contemplaient en silence l’émouvant spectacle de cette silencieuse solitude et des montagnes impressionnantes.

L’auto cahotait sur un chemin montant jonché de pierres inégales et pointues, tout juste assez large pour livrer passage à l’étroite voiture. De temps en temps les voyageurs étaient lancés les uns contre les autres, et du côté de l’abîme, une main se crispait sur le rebord de la carrosserie. La petite Anne-Marie tenait bon, mais les traits de son visage se tendaient.

Ils traversèrent un petit bois sombre. Alors tout devint chauve et nu. Les pentes vertigineuses des prés rocailleux escaladaient la roche nue des rudes pics. Bientôt la voiture grimpa comme un insecte le long du chemin creusé dans le roc. Le soleil brûlait. L’air se fit plus vif et plus frais.

Très loin, dans les profondeurs, comme un dernier souvenir de la terre des hommes, quelques cubes de pierre se groupaient autour d’un minuscule clocher, dans une étrange mosaïque de petits plans nettement découpés d’émeraude, de turquoise et d’or : le village de La Salette. En avant, c’était la sauvage solitude des montagnes de Dieu érigées en plein ciel. Soudain, Anne-Marieke s’écria : « Mère, père, la Basilique ? » Elle était là, en effet, très éloignée encore : étrange chose dans cette solitude infinie où plus rien de l’homme ne semblait exister. Mais déjà la basilique était redevenue invisible : le chemin épousait le mouvement de la paroi verticale. Parfois il devenait si étroit qu’à droite, le versant de la montagne disparaissait sous la voiture et l’on ne voyait plus que le vide de l’abîme. Matthias avait changé de place avec sa fille. Tous gardaient le silence. L’auto cahotait durement sur les pierres inégales.

« Nous approchons », dit le voyageur qui connaissait le pays.

Le fond du précipice se releva rapidement et fut bientôt une prairie à l’herbe abondante. On distinguait à droite la croix qui s’était montrée dès La Salette. La voiture se dirigea en droite ligne vers la basilique. Celle-ci était bâtie sur un petit plateau, massive et forte, faite de rudes pierres rocheuses, brunes et grises. Étonnante silhouette surmontée de deux clochers trapus.

Dans un rapide virage, l’auto s’arrêta devant le grand porche de la maison des Pèlerins adossée à l’Église. Immobile, Matthias regardait le paysage. Sa femme et sa fille se tenaient à ses côtés. Pas un arbre, pas un buisson, seule la terre nue des montagnes. Le soleil brillait haut dans le ciel. Une lumière pure baignait toutes choses. Sur l’esplanade, devant la basilique, quelques personnes étaient assises en silence sur des bancs de granit. Matthias vit une grande statue de bronze. Et tout autour, les masses puissantes des montagnes. Le silence de ce sommet était émouvant. C’était ici qu’était venue Marie. Et Matthias murmura : « Maria abiit in montana. »

Ayant déposé leurs bagages dans leurs chambres, ils se rendirent à la place sainte. Des statues de bronze, presque de grandeur naturelle, indiquaient les phases successives de l’apparition. À l’endroit où les enfants avaient d’abord aperçu la Vierge, assise sur le « paradis » de Mélanie et pleurant, le visage caché dans les mains, une source d’eau limpide des montagnes avait jailli : cette eau que l’on retrouve toujours où paraît Marie. L’eau de la grâce – Mater gratiae – jaillissait sans interruption, été comme hiver, d’une petite cavité au fond d’une légère dépression du sol. Une grille de fer délimitait le chemin suivi par la belle dame – comme disaient les petits voyants – lorsqu’elle se dirigea vers le sommet du monticule. C’était un étroit ruban en forme de S où l’herbe poussait drue, émaillée d’une profusion de fleurettes alpestres. Dans cet enclos s’érigeaient les stations du chemin de la Croix. Au terme de ce merveilleux itinéraire se dressait une haute statue reproduisant l’attitude de la Belle Dame au moment où, planant entre ciel et terre, le visage tourné vers le sud-est, elle avait pris congé des enfants et s’était lentement fondue dans une lumière surnaturelle.

Comme tous les pèlerins, ils avaient bu un gobelet de l’eau glacée de la source ; et tandis qu’agenouillés tout contre la grille, ils récitaient ensemble le chapelet, la chose attendue s’était manifestée : ils furent dominés par la Présence. Combien simple, la réalité de ces merveilleux évènements ! Les montagnes faisaient cercle autour de cette petite cavité. Et Marie était venue là, pour y pleurer, comme au creux de la paume d’une main : la main créatrice et paternelle de Dieu. Deux petits bergers, deux enfants des montagnes, s’étaient tenus immobiles à la regarder, déconcertés et ravis. Mais pour toujours ses paroles étaient restées dans leur cœur. Puis des gens simples étaient venus, à leur tour, des vallées et des montagnes. Ils avaient planté un chemin de la Croix fait de croix de bois. Plus tard, d’autres avaient escaladé la montagne et ils avaient bâti une église faite des pierres tirées des flancs du mont Gargas : une basilique carrée, solide, capable de résister aux violences dévastatrices des ouragans et des tempêtes.

Dès leur premier après-midi, les trois pèlerins avaient exploré les alentours immédiats. Derrière l’église et la maison des pèlerins, ils virent la colline arrondie surmontée de la croix de La Salette. Un sentier contournait cette colline. Dominant de très haut la zone boisée, la vue embrassait de là tout le monde des montagnes. Au loin, de l’autre côté de l’abîme verdoyant qu’était la vallée, se dressait l’Obiou, avec ses glaciers, ses crevasses et ses neiges : formidable masse dont l’immobilité évoque le repos grandiose de l’éternité. La terre était d’une majestueuse beauté.

Mais il y avait plus que cette beauté, infiniment plus. Seulement cela ne pouvait s’exprimer, c’était indicible. Et quoi qu’elle fût ineffable, cette chose était plus réelle que le spectacle et la splendeur des silencieuses montagnes. Ici toutes choses étaient autres que partout ailleurs. Cette qualité inexprimable, merveilleuse, demeurait attachée à tout. Elle transfigurait les fleurs des alpages, l’air, la lumière qui nimbait doucement les cimes. Elle transfigurait un silence évoquant le silence divin. Comme celui-ci, le silence de Dieu devait être vivant, saturé d’être, mais sans doute plus plénier encore, infiniment plus riche de vie, infiniment plus surabondant que toute plénitude, au-dessus de toute image et de tout entendement. Même les sentiers qui, par les montagnes, conduisaient à cette place unique, n’étaient déjà plus des sentiers comme les autres. Quelque chose, on ne sait quoi, les distinguait, comme se distinguaient aussi les bâtiments d’ici, les fenêtres, les choses, et les hommes qui passaient là allant et venant, silencieux, comme s’ils vivaient dans le bonheur d’un paradis retrouvé. Un jour Marie était descendue dans cette contrée, dans le silence de ce magnifique coin de terre. Et ce fait déjà ancien se prolongeait sans interruption, dans un indicible présent. Tout le créé apparaissait comme consacré et revêtu de pureté. Le silence, comme un abîme de lumière, creusait dans la clarté de la terre une trouée vers le ciel.

C’est dans ce silence et dans cette lumière que s’était opéré un jour le miracle ; et le miracle n’avait pas cessé depuis. Marie était venue, son éclat demeurait, son cœur était toujours là.

Le premier soir en quittant l’église, Anne-Marie avait dit : « Ici on respire la grâce ! » La prière en commun venait de prendre fin et ils se préparaient à regagner leurs chambres.

Le lendemain était un dimanche. De très grand matin les cloches s’étaient mises à sonner. Matthias s’était déjà rendu à la source et avait salué Marie, la Mère qui avait fait de ce lieu son habitation pour toujours.

Il regarda la tour et vit la sarabande des cloches. À cette altitude de 2 000 mètres, dans la solitude des cimes, flottait une atmosphère de bonheur inexprimable. Et la voix, à la fois claire et profonde des cloches, chantait dans la pure lumière du matin.

Il vit s’approcher sa femme et sa fille. Elles étaient sorties du porche de la Maison des Pèlerins et traversaient l’esplanade dans la lumière nacrée et fluide d’un jeune matin d’été. L’esplanade était déserte : des pèlerins seulement priaient à genoux près de la grille de la grande statue de la Vierge. La porte centrale de l’église s’ouvrait sur la pénombre de la nef. Dans le fond, très loin, les cierges de l’autel piquaient l’ombre de gouttes d’or en fusion. La jeune fille avait pris le bras de Matthias et dit en le regardant dans les yeux  : « Père, je viens de le dire à maman : il fait ici indiciblement bon. » Ils entrèrent à l’église où se trouvaient déjà des fidèles en grand nombre. De toutes parts s’élevait un doux murmure de paroles, car d’innombrables messes se célébraient dans les chapelles latérales. On avait l’impression ici de s’agenouiller sur le dernier rivage de la terre. Et Notre-Seigneur, dans la communion, comblait tous les désirs.

 

*     *     *

 

La Salette bouscule l’agrément et le sentiment de sécurité qui marquent habituellement notre vie religieuse bien ordonnée.

Notre vie chrétienne ordinaire nous offre le repos, dans un ordre lumineux établi par la raison. Toutes choses s’y trouvent parfaitement à leur place : les passions, les actes, les pensées, les paroles, les moindres inclinations, les moindres amitiés, chaque état de vie, chaque désir, et la foule des rapports, soit internes, soit externes à l’homme. Mais pour nous, cette parfaite ordonnance peut constituer un terrible danger. Nous y courons le risque de rechercher nos aises, de laisser se dessécher notre cœur et de marquer d’une note bourgeoise – au plus mauvais sens du mot – toutes les valeurs divines de la foi et de la vie chrétiennes. Et Dieu devient alors pour nous comme un patron paternel et bienveillant, qui devra faire en sorte que tout nous réussisse le mieux possible. Tout ce qui survient à l’improviste, ce qui nous arrive comme un voleur pendant la nuit, trouble notre agréable repos. Aussi, quelle n’est pas notre crainte de l’extraordinaire, notre horreur de tout ce qui est grand, insensé, de ce qui scandalise, comme par exemple la folie de la Croix ! La Croix, la Croix avec Jésus crucifié, nous semble une anormale exagération. Pour la presque totalité des hommes, cette Croix est un fantôme historique. Mais vivre à fond son actualité réelle, non dans notre imagination seulement ; revivre la réalité de la Croix réellement dans notre cœur, dans la substance de notre âme, dans la chair et l’esprit de notre existence, – qui de nous s’y efforce, qui de nous ose s’y efforcer ? D’instinct nous en avons peur et nous nous en détournons. Car la Croix déboîte les articulations de notre vie bien faite ; elle nous projette, sanglants, plus haut que le chemin sans air où nous marchons ab utero usque ad tumulum. Et c’est cela précisément que fait Notre-Dame de La Salette : elle désarticule la médiocre tranquillité des croyants que nous sommes. Pauvres croyants qui, dans la vie courante déjà, avons une peur morbide des voleurs, des vagabonds, des cambrioleurs ; mais qui préférons aussi n’avoir avec les Saints que des rapports fort éloignés. Ne les aimons-nous pas surtout lorsque nous les savons en lieu sûr dans un au-delà d’où ils ne viendront plus nous importuner de leurs exhortations intempestives et de leurs diverses singularités ? Car nous avons oublié que Dieu vient habituellement la nuit comme un voleur.

Si elle ne connaît pas les échappées brûlantes, glacées, bouleversantes, qui la projettent hors cadre et par-dessus les normes habituelles, notre vie religieuse de croyants risque de demeurer toujours dans l’honnête médiocrité. La folie de la Croix est pour nous une nécessité absolue. C’est ce que m’a fait comprendre Notre-Dame de La Salette.

Le feu consumant, l’incendie qui flambe, la foudre de Dieu qui vous touche comme le glaive flamboyant de l’ange séparant l’esprit du corps, – et puis, vivre d’un vie violente, profonde et calme, dans un autre ordre, qui est celui de l’amour établi sur les hauts sommets, – telle est l’évasion des Saints, loin des tièdes et basses médiocrités, très au-dessus même du meilleur. La science, la philosophie, l’art, la littérature, la théologie, tout cela présente le danger de nous fixer à demeure dans la bonne moyenne-mesure et dans un ordre où tout est parfaitement réglé, où humainement parlant, tout est même beau. Mais les sanglots insensés et incompréhensibles de la bienheureuse Puissance Suppliante, le délire et la folle beauté, comme on les trouve dans les cathédrales et chez les Saints et chez les mystiques catholiques, les mots splendides, les pleurs et le cri d’amour, tout ce qui se situe dans un autre ordre, plus haut, plus haut, – c’est cela le vrai réel ! Moments brefs ou longs, quand des torrents de clarté s’abattent sur la raison humaine, l’aveuglent et la soulèvent, quand l’intelligence de l’homme, libérée soudain de tous ses liens, s’échappe de la prison des limitations charnelles, vole éblouie vers les sommets à la fois brûlants et glacés, vertigineux et solitaires, – solitaires comme l’est Dieu dans son aveuglante obscurité... Chez les Saints, et chez la plus sainte des Saints : Marie de la Salette, nous trouvons ces grandioses envols, ces brûlantes flammes de Dieu remontant vers Dieu, qui sont des analogies, infiniment déficientes et lointaines, il est vrai, des inconcevables rapports unissant entre elles les Personnes de la Trinité. L’amour est le feu déchaîné de l’esprit. En ces moments où le temps s’arrête, les Saints sont arrachés à eux-mêmes et tombent, comme des météores de feu, dans les espaces de l’esprit. Dans la rupture de leurs attaches, ils sont précipités vers Dieu, n’ayant plus conscience des hauteurs où ils demeurent habituellement ; et, dans une béatifiante suspension de leur vie, ils se perdent dans des hauteurs toujours plus hautes, vers la cime. Leurs paroles sont alors obscures comme le silence, délirantes comme les mots de ceux qui sont ivres : Sanguis Christi, inebria nos. Cette folie et ce silence doivent être les signes d’un brusque réveil de la Trinité dans l’âme sainte, un réveil de l’âme qui, créée à l’image de Dieu, abritant en son fond la Trinité sainte, se sent saisie soudain d’un terrifiant désir d’elle-même devenue l’Autre. Et cette âme alors est forcée de vivre dans l’ouragan qui hurle parmi les sommets de Dieu, effrayant et splendide. Le Sitio de Jésus en croix devient vie brûlante dans cette âme. L’âme sainte est brûlée d’une soif d’amour. Elle crie Sitio, vers Dieu et vers les âmes, clouée sur la croix de l’amour.

Serait-il donc possible qu’il nous suffirait de faire un signe imperceptible, un simple petit signe, pour nous effondrer tout soudain en Dieu ? Mais ce petit signe, nous ne le faisons pas.

C’est pourquoi Notre-Dame de La Salette est venue pleurer sur sa montagne. C’est l’éternelle plainte de tous les Saints : l’Amour n’est plus aimé.

Une fois de plus, sur cette sainte montagne, Dieu a confirmé le christianisme, par les larmes et les paroles de sa Mère : ce christianisme universel et total de l’Église catholique, qui peut remplir une âme isolée comme il embrasse et pénètre l’histoire entière de l’humanité. Le christianisme de Notre-Dame de La Salette exige de nous l’enjeu de notre vie entière, car il veut l’union de Dieu et du monde, le règne de Dieu sur la terre des âmes, dans un immense brasier d’amour.

Le christianisme n’est pas l’assurance de l’ordre et la sécurité du bourgeois aisé qui a confortablement organisé la vie de son âme en l’assurant contre tout risque d’accidents ou de troublantes éventualités. La vie du chrétien dans le monde est toujours difficile, au contraire ! Le christianisme du Christ vivant, de l’Église, et par conséquent de tout chrétien, est de vivre dangereusement dans l’ordre de l’amour, jusqu’aux limites de l’amour-sans-limites. En cela seul consiste l’ordre chrétien et la sécurité ! Il ne peut être question de chercher ou de trouver la vérité et de vivre en même temps selon les normes de la terre. Mais la vérité doit devenir en nous vivante, nous devons la vivre et la vivre à fond, avec un engagement de toute notre existence et, s’il le faut, en risquant le martyre et le crucifiement sous toutes ses formes. Telle est l’Église et tel est le christianisme.

Tel est aussi le message que Notre-Dame de La Salette adresse au monde vieilli qui ne veut plus vivre la vie du Christ. Elle nous demande en pleurant de l’écouter et de revenir à de meilleurs sentiments parce que, si nous restons sourds à sa voix, elle ne pourra plus retenir la main de son Fils, qui devient si lourde...

 

 

 

Pierre VAN DER MEER DE VALCHEREN.

 

Paru dans la revue Marie en mai-juin-juillet 1951.

 

 

 

 

 

 

 

 

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