Les martyrs de la paix

 

HISTOIRE DE LA SECTE DES DOUKHOBORTSY

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

E. WARD-DE CHARRIÈRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une petite troupe d’hommes et de femmes a quitté clandestinement la bourgade de Bogdanovka, sise aux flancs du Caucase. Les hommes sont vêtus de longs caftans de couleur sombre, les femmes portent le costume ordinaire des paysannes de la Petite-Russie. Ils marchent le front haut, les yeux levés au ciel ; un saint enthousiasme anime leurs regards. C’est la nuit, courte nuit de juin, transparente et claire, qui n’efface point les contours du paysage. Elle blanchit les roches grises contre lesquelles se profile la silhouette des pèlerins.

Au-dessous d’eux s’étend la plaine la plus fertile de la Transcaucasie. La Koura coule scintillante entre des jardins d’amandiers et de pêchers. Les treillis enlacés de pampres retombants abritent des parterres de fleurs à l’arôme pénétrant. L’air tiède en est embaumé. De riches vignobles couvrent la côte et s’élèvent en gradins jusqu’aux contreforts de la montagne. Plus haut encore se dresse la masse noire du mont Saint-David. La procession s’avance toujours, indifférente au tableau qui se déroule à ses pieds.

Elle a gravi la rampe escarpée. La voici sur un plateau d’où la vue embrasse de nouveaux horizons. Au contour du chemin l’attend une autre troupe. Par d’autres sentiers arrivent encore des pèlerins, suivis de charrettes pesamment chargées. Un salut solennel est échangé. Puis tous ensemble ils s’enfoncent dans les forêts de châtaigniers. Quelques pas encore et ils s’arrêtent dans une clairière, de jour même inaccessible aux regards. De gros blocs de rochers l’entourent comme d’un rempart. On l’a surnommée la Caverne. Dans l’ombre bleue de ce lieu retiré plane le mystère, et ces hommes qui se parlent à voix basse ont l’air de spectres. Le vieillard qui marchait à leur tête, soulevant les pans de son manteau, dépose quelque chose à terre. Ses compagnons suivent son exemple.

Qu’est-ce donc ? Des carabines, des pistolets, des armes de tout genre. Les jeunes courent chercher des branches mortes, les jettent par brassées au centre de la place sur le faisceau d’armes. Un grand monceau de charbon recouvre le tout.

Ces armes, si soigneusement enfouies, sont-elles cachées là pour l’heure d’un danger prévu ? Est-ce un soulèvement qui se trame en secret ? Pareil but est loin de la pensée de ces hommes au regard austère et serein. C’est la paix et non l’ardeur guerrière qui est peinte sur leurs visages.

Dans l’obscurité, une étincelle a lui, et tout à coup s’allume un feu de joie. Les feuilles sèches, les branches mortes, le charbon, les armes, tout flambe. Les femmes soupirent doucement. Les jeunes hommes frémissent malgré eux. Les enfants, car il y en a aussi, rient et battent des mains. Les vieillards seuls restent calmes et recueillis devant l’élément destructeur qui fait son œuvre et les laisse sans défense à la merci de leurs ennemis, mais à la garde de Dieu.

Tu ne tueras point, a dit le Seigneur. En son jour le Christ a répété : Ne résistez point au mal. Ces hommes simples ont obéi à l’ordre divin.

Dans la naïveté de leur foi, ils offrent, cette nuit, toutes leurs armes en saint holocauste à Dieu. Et pendant que la flamme pétille et s’élève vers la voûte des cieux, leurs pieux cantiques résonnent dans le silence de la forêt.

Dans l’amphithéâtre de rochers, deux mille personnes étaient rassemblées. Des centaines de familles y avaient apporté leurs armes. Elles ne se consumèrent pas en une nuit. Au matin cette foule reprit le chemin des villages. La nuit suivante elle revint, accompagnée de nombreux Arméniens, habitants des hameaux d’alentour.

On attise à nouveau le feu, on empile le bois. Le métal fondu coule dans les charbons ardents. Cette nuit encore se passe en prières. Le chant des cantiques continue à s’élever en ondes sonores que l’écho porte au loin.

Une seconde fois l’aurore a coloré l’horizon. Le jour se glisse entre les gros arbres noueux et dessine les arrêtes des rochers. Le moment est venu de rentrer chez soi. Toute émue encore de son sacrifice, l’assemblée s’ébranle. Mais une rumeur insolite l’a fait tressaillir. Un bruit de voix, de pierres qui roulent sous les sabots de plusieurs chevaux. Les cosaques !

C’est bien eux. Leurs longues lances et leurs larges turbans se dessinent déjà sur le ciel clair dans l’échancrure des rochers. Brutaux, ils se ruent sur ces pauvres gens sans défense.

– Hourra ! Vous êtes des rebelles : nous vous arrêtons au nom du czar.

Les coups pleuvent sur les malheureux, leur sang coule. Les chefs de la bande protestent contre tant de violence. Leurs ennemis restent sourds à leurs prières. Et la procession redescend, poussée en avant par les cosaques qui se rient d’eux et les couvrent d’injures. Leur courage n’a pas faibli. Malgré les insultes des cavaliers et les ruades de leurs chevaux, les témoins de la paix ont repris leur cantique. En vain les soldats s’efforcent de noyer par d’ignobles refrains ces voix qui chantent :

 

Ô Seigneur Dieu ! pour toi nous avons tout laissé

Nous avons quitté la vie du monde,

Et nos pères et nos mères, notre tribu et notre nation.

Nous souffrons la cruauté et les persécutions,

Les insultes, les moqueries, la soif et la faim,

              La nudité et la mort.

              Pour toi, Seigneur, oui, pour toi.

 

Cette scène se passait le 28 juin 1895 non loin du village de Goreloé, près de Tiflis. Ces pauvres gens persécutés pour leur fidélité à leur conscience faisaient partie de la secte des Doukhobortsy 1, communauté qui resta longtemps cachée au fond des épaisses forêts du centre, et des vastes steppes du sud de la Russie.

Les bruits les plus étranges avaient cours sur son compte. Dans les manuels d’il y a trente ans, à l’usage des écoles, on parlait des Doukhobortsy comme d’une secte dangereuse, rebelle au gouvernement et de mœurs dissolues 2.

À côté d’eux les Molokanes et les Stundistes, pourtant si cruellement persécutés ces dernières années, étaient considérés comme des gens inoffensifs.

Pendant de longues années, les Doukhobortsy ne firent que fort peu parler d’eux. Ils étaient le plus nombreux dans les gouvernements de Tamboff, de Kharkoff et d’Ekaterinoslaff, y occupant des villages entiers. Ils avaient une existence à part, menant une vie paisible et laborieuse, vouée surtout aux travaux des champs. Leur industrie et leur sobriété les avaient fait prospérer, ce qui excitait la jalousie de leurs voisins. Sans cesse dénoncés aux autorités, ils souffrirent, déjà au temps de Pierre le Grand, de fréquentes persécutions qu’ils supportèrent sans se plaindre.

Catherine II usa de clémence envers eux, tandis que l’empereur Paul redoubla de sévérité à leur égard. Par un oukase du 28 août 1799, trente et un d’entre eux sont déportés en Sibérie 3. Alexandre Ier, dont on connaît la largeur de vues, témoigna aux Doukhobortsi une vraie bienveillance. Dans un oukase de 1804 il interdit de faire violence aux sectaires. Dans un autre décret, signé en date du 9 décembre 1806, il s’adresse en ces termes au gouverneur général de Kherson : « Convient-il à un gouvernement chrétien et civilisé de convaincre les hérétiques par la torture, l’exil ou d’autres moyens cruels ? L’Église orthodoxe elle-même peut-elle approuver des mesures de persécution si contraires à son chef, Jésus Christ ?

» On atteindra plus facilement le but dans cette circonstance en se laissant diriger par l’esprit du véritable christianisme.... Je confie donc ces colons à vos soins et à votre surveillance toute spéciale. Leur sort doit être assuré ; il faut leur faire sentir qu’ils sont sous la protection des lois ; ce n’est qu’alors qu’on pourra attendre de leur part l’amour pour l’autorité et la soumission aux lois qui sont si bienfaisantes.... »

Ce remarquable plaidoyer resta sans effet.

On n’eut pas égard aux désirs ainsi exprimés, et les persécutions n’en continuèrent pas moins. Nicolas surtout les traita avec une grande rigueur. D’après ses ordres, dans les années 1840 à 1850 les Doukhobortsy du gouvernement de Tauride furent tous bannis et transportés dans la Transcaucasie sur les confins de la Turquie. « L’opportunité de cette mesure est évidente, dit une résolution du conseil des ministres datée du 6 février 1826, car les Doukhobortsy, étant appelés à lutter sans cesse avec les montagnards, seront obligés malgré eux de recourir à la protection des armes, ce qui les obligera à se départir de leurs principes. »

Ils furent donc exilés dans les Montagnes Humides, nom donné à une région de la Transcaucasie. Elle forme aujourd’hui le district d’Ahalkalaké au gouvernement de Tiflis, contrée au climat sévère qui se trouve à 5000 pieds au-dessus de la mer. La récolte d’orge, seule céréale qui croisse à cette hauteur, est souvent détruite par le gel. D’autres détachements furent envoyés dans le gouvernement d’Elisabethpol. Mais ni la sévérité du climat, ni le voisinage de sauvages et belliqueux montagnards, ne réussirent à ébranler leur foi. En quelque dix ans, ils avaient transformé ce désert en florissantes colonies, continuant à y vivre de la même vie chrétienne et laborieuse. Cependant à la longue leur prospérité même se changea en piège. Leur force morale en fut affaiblie. Ils devinrent moins fidèles à leurs principes. N’est-ce pas l’histoire de tous les mouvements religieux ?

Les évènements devaient bientôt réveiller dans leur conscience endormie l’esprit qui avait animé leurs pères.

En 1887, le service militaire obligatoire fut promulgué dans le Caucase, et ceux mêmes qui en avaient été pour un temps exemptés furent astreints à la conscription. Pris au dépourvu, les Doukhobortsy commencèrent par céder, mais cette concession ne changea rien à leurs convictions intimes. Persuadés que la guerre est un grand péché, ils exhortèrent leurs recrues à ne jamais faire un usage meurtrier des armes qui leur étaient imposées.

La défection de plusieurs membres de leur association leur fit toucher du doigt leur déchéance et détermina enfin parmi eux un véritable réveil.

Le plus grand nombre des Doukhobortsy se décida soudain à maintenir les principes qui leur avaient été transmis par leurs ancêtres et refusèrent d’un commun accord de se soumettre au service militaire. Ils renoncèrent en même temps à l’usage du tabac, du vin et de tout alcool, ainsi que de la viande. Ils partagèrent également leurs biens entre tous les membres de la communauté. C’est alors qu’ils prirent une résolution extrême, celle de détruire toutes leurs armes. Ces armes étaient leur propriété personnelle. Ils les avaient gardées jusque-là pour se protéger contre les attaques des brigands indigènes. La nuit du 28 juin 1895 fut fixée pour cet autodafé. Une certaine minorité, cependant, ne voulut pas prendre part à une manifestation qui devait nécessairement attirer sur eux l’attention des autorités. En partie par timidité, en partie pour se faire bien voir eux-mêmes, ils trahirent leurs coreligionnaires.

La destruction des armes s’accomplit simultanément dans trois endroits différents : dans les gouvernements de Tiflis et d’Elisabethpol et dans le territoire de Kars. Dans ce dernier endroit la chose eut lieu sans provoquer d’opposition. À Elisabethpol, on incarcéra une quarantaine de Doukhobortsy. Nous avons vu ce qui se passa dans le gouvernement de Tiflis.

Si l’attaque de Goréloé nous a fait penser aux dragons français dispersant un conventicule huguenot, les actes de sauvagerie auxquels se livrent ensuite ces grossiers soldats du czar ne le cèdent en rien aux atrocités commises sur les Arméniens par les émissaires du sultan.

Dès la nuit du 28 juin, les cosaques furent cantonnés dans les villages occupés par les Doukhobortsy, et ceux-ci furent obligés de pourvoir à leur subsistance. Le pillage, les horreurs du knout et le viol vinrent jeter la désolation dans tous les foyers. Ces villages prospères, où hier encore les habitants vaquaient en paix à leurs travaux domestiques, présentèrent bientôt le spectacle de la dévastation.

La princesse Nakaschidsy, de Tiflis, qui témoigna dès l’abord la plus vive sympathie aux Doukhobortsy, nous rapporte le récit suivant. Elle le tient des victimes elles-mêmes.

« Nous nous rendions, quatre femmes, de Spassky à Bogdanovka. Sur la route, nous rencontrons une centaine de Cosaques qui nous escortent jusqu’à Bogdanovka. Là ils nous enferment dans une grange. Une à une, sommes jetées dehors, dépouillées de nos vêtements, puis battues à coups redoublés, si bien qu’on ne pouvait même pas compter le nombre de coups. Deux cosaques nous tenaient pendant que quatre autres se relayaient pour nous battre et que le reste de la troupe regardait faire en nous insultant. L’une d’entre nous fut si maltraitée qu’elle ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. »

Voici un autre fait raconté par une femme âgée du village de Bogdanovka :

« Tout un détachement de cosaques s’était établi dans notre cour. Un soir, comme nous les invitions à souper, ils nous déclarèrent que le commandant leur avait ordonné d’arrêter le maître de la maison.

» – Si vous le prenez, vous nous emmènerez aussi avec lui, nous écriâmes-nous.

» Alors ils voulurent entraîner le maître, mais nous nous accrochâmes à lui, en criant au secours :

« Que celui qui croit en Dieu nous aide. »

» Ayant réussi à le séparer de nous, ils l’enfermèrent dans l’entrepôt. Là ils le battirent jusqu’à ce qu’il fût à demi-mort. Ses cris nous brisaient le cœur. Ils m’enfermèrent alors et, se saisissant de ma belle-fille qui avait accouché quinze jours auparavant, la torturèrent pendant trois heures. Ils l’insultaient en lui disant :

« Où est ton Dieu ? Il ne te sauvera pas. »

» Les mêmes scènes se répétaient de maison en maison.

» Une vingtaine de cosaques firent irruption chez la vieille Anna Posniakoff et, se saisissant de son fils, l’enfermèrent dans l’écurie où ils le battirent jusqu’à ce qu’il eût perdu connaissance. Ils le jetèrent alors tout sanglant hors de l’étable. Ils battirent aussi Vassia Kolesnikoff, si cruellement que ses bottes se remplirent de sang.

» Une nuit, les cosaques enfoncèrent la porte de Nicolas Posniakoff. Les entendant venir, Nicolas se hâta de cacher ses filles. Pendant ce temps, ils s’introduisirent dans la chambre et maltraitèrent sa femme et le nourrisson qu’elle tenait entre ses bras. Puis l’ayant découvert lui-même, ils se jetèrent sur lui. Pendant que le knout lui déchirait les reins, Posniakoff chantait une paraphrase du Psaume XXVII :

 

L’Éternel est ma lumière et ma délivrance, de qui aurais-je peur !

L’Éternel est la force de ma vie, de qui aurais-je frayeur ? »

 

Ces quelques exemples donnent une idée de la modération et des mœurs des guerriers chrétiens auxquels la Russie confie la défense de la vérité.

Dans certains cas, les chefs militaires protestèrent faiblement contre de pareils outrages, mais rien ne fut fait pour y mettre un terme. Et c’est ainsi que le gouvernement russe compte convertir ces martyrs de la paix aux principes de la guerre.

Mais ce n’était qu’un commencement de douleurs. Les femmes et les enfants allaient être privés de leurs protecteurs et abandonnés à la merci de leurs bourreaux. Trois cents hommes qui avaient demandé d’être libérés du service militaire et trente autres qui avaient refusé tout service actif, furent arrêtés pour être jetés en prison ou incorporés dans des bataillons composés de criminels.

Dans le district d’Ahalkalaké, quatre cents familles sont arrachées à leurs demeures et aux terres fécondes qu’elles avaient cultivées. On les oblige de les vendre pour une somme dérisoire, puis les cosaques les chassent comme un troupeau de bétail vers les contrées inhospitalières où elles vont dès lors végéter dans la misère. Dispersés au nombre de une à cinq familles dans de pauvres bourgades géorgiennes sur les confins de la Turquie, on les abandonne à leur sort. Adieu les verts pâturages et les riches récoltes ! adieu les plateaux élevés où circule un air libre qui porte la santé sur ses ailes. Enserrés dans d’étroites vallées entre des rochers calcinés par les rayons ardents du soleil, où la brise même n’est qu’une haleine enfiévrée, entassés dans des huttes malpropres, n’ayant presque aucun moyen d’existence, ils deviennent bientôt les victimes de la maladie. Des épidémies malignes se propagent, sans que rien y oppose une digue. Les fièvres, le scorbut, des ophtalmies suivies de cécité, font de nombreuses victimes. Les pauvres Doukhobortsy tombent comme des mouches.

Dans le district de Signak, on compte 106 décès sur 100 familles, dans le district de Gori 147 sur 190 familles. Kirill Konkine et Michel Stcherbinine meurent des suites du knout. D’autres sont abandonnés à des soldats ivres qui se jettent sur eux comme des bêtes féroces et les rouent de coups. Par raffinement de cruauté, ils emploient des bâtons épineux qui arrachent des lambeaux de chair et font jaillir le sang de tous côtés. Dans les prisons aussi la mortalité est grande. On enferme les moribonds dans des cellules où ils exhalent seuls leur dernier soupir. On ne permet même pas à leurs parents et à leurs amis de leur dire adieu.

En janvier 1895, 57 prisonniers furent transférés de Kars à Tiflis. Apprenant ce changement, leurs familles passèrent la montagne pendant les rigueurs de l’hiver pour prendre congé d’eux avant un exil plus lointain. Mais on ne leur permit pas de les voir. Les pauvres gens furent chassés des portes de la prison et obligés de retourner chez eux sans avoir aperçu ceux qu’ils cherchaient.

Voilà le triste tableau des souffrances endurées par les Doukhobortsy. Ils ne demandent de secours à personne. Ils subissent sans se plaindre la faim, les tortures et la mort. Leur foi en Dieu et leur confiance inébranlable dans la justice de leur cause les soutiennent.

Et maintenant que notre sympathie s’est éveillée en faveur de ce nouveau groupe des martyrs du dix-neuvième siècle, cherchons à nous familiariser avec leur histoire et avec les principes qui les font agir.

Pour la plupart illettrés, les Doukhobortsy ne possèdent aucun document écrit. La tradition seule a transmis de père en fils le peu qu’ils savent sur leur passé.

« Ils apparaissent, dit M. Boissard, vers le milieu du dix-huitième siècle et semblent avoir reçu leurs doctrines d’un certain Procope Loubkine qui, vers 1715, fut emprisonné pour ses opinions hétérodoxes avec vingt de ses partisans. Douze articles, publiés par le synode de Moscou, en 1734, condamnèrent cet hérésiarque et ses adhérents comme coupables de prétendre à l’inspiration immédiate, de se dire prophètes de l’avenir, de rejeter les sacrements de l’Église, ainsi que le mariage, ou de ne leur attribuer, tout au plus, qu’un sens mystique 4.

» Silvan Kolesnikoff 5 et un étranger, que quelques auteurs signalent comme un prisonnier allemand, d’autres comme un quaker, mais dont le nom est resté inconnu, développèrent les principes de Loubkine et acquirent tous deux une grande autorité sur l’esprit des Doukhobortsy 6. »

Une découverte récente, celle d’un ancien manuscrit portant le millésime de 1805, vient de jeter un rayon de lumière sur l’histoire des Doukhobortsy. Ce document a été publié tout dernièrement dans l’Antiquité russe. Nous le citerons presque en entier.

 

 

Les Doukhobortsy d’il y a cent ans.

 

« Dans la seconde moitié du siècle dernier, il parut en Russie une association dont l’existence semble presque impossible dans notre pays. Ces gens répudient tout à coup toutes les cérémonies et le rituel de l’Église orthodoxe grecque, refusent de recevoir le baptême et l’eucharistie. Il est clair que de telles personnes ne pouvaient être laissées en paix ni par leurs concitoyens ni par le gouvernement, d’autant plus que nul ne comprenait les motifs qui les faisaient agir ainsi. La persécution fondit sur eux de tous côtés. La population au milieu de laquelle ils vivaient les accablait d’outrages, les accusait de troubler l’ordre établi, les regardait comme des monstres. L’opinion que s’était faite sur eux l’autorité supérieure était entièrement basée sur les rapports des employés subalternes. Les choses continuèrent ainsi jusqu’au règne doux et paisible d’Alexandre Ier.

» En 1801, les sénateurs Lopoukhine et Nélédinsky, envoyés pour faire une enquête dans deux provinces occupées par les Doukhobortsy, furent les premiers à représenter ceux-ci sous leur vrai caractère. En conséquence de ce rapport, Sa Majesté leur permit d’émigrer sur les bords de la Molotchnaïa (Eau-Laiteuse), dans le gouvernement de Tauride. En 1804, les Doukhobortsy des gouvernements de Tamboff et d’Ekaterinoslaff obtinrent la permission de rejoindre leurs frères.

» D’où vient le nom des Doukhobortsy ? Il leur fut déjà donné en 1785, probablement par l’évêque d’Ekaterinoslaff, pour les distinguer, comme on donne celui d’Iconobortsy (iconoclastes) à ceux qui répudiaient les images. Les sectaires eux-mêmes font dériver leur nom d’esprit, Doukh, parce que, disent-ils, nous servons Dieu en esprit. La populace leur donne aussi le sobriquet de laitiers parce qu’ils boivent du lait en carême. Entre eux, il se donnent simplement le nom de chrétiens 7 et appellent tous les autres gens du monde. Leur véritable origine leur est inconnue à eux-mêmes. Ils affirment cependant qu’ils ont des frères en Allemagne et en Turquie, mais qu’en Allemagne ils sont encore plus persécutés que par les mahométans 8. Les Doukhobortsy de la Russie communiquent entre eux lorsqu’ils voyagent pour affaires. En certains cas, ils ont recours à des messagers spéciaux.

» Les Doukhobortsy nous donnent l’exemple d’une vie de famille et d’une société agricole des mieux organisées. En 1792, Kohovsky, gouverneur d’Ekaterinoslaff, déclare entre autres choses que les sectaires sont d’une conduite irréprochable, qu’on ne voit au milieu d’eux ni ivrognerie, ni oisiveté, qu’ils ne sont occupés que du bien moral et matériel de leurs familles. Ils ont toujours payé régulièrement leurs redevances et accompli plus que fidèlement leurs devoirs sociaux.

» Il existe cependant une différence radicale entre leurs principes religieux et ceux des autres paysans. Ils ne fréquentent jamais les églises, ils n’adorent pas les images, ils ne font pas le signe de la croix, ils ne célèbrent pas les fêtes, ils ne prennent pas non plus part aux divertissements des gens du monde. Ces circonstances les ont toujours séparés des autres paysans et ont donné lieu à d’incessantes persécutions.

» Les Doukhobortsy regardent toutes les cérémonies comme inutiles au salut et disent que l’Église extérieure, ayant perdu ce qui constitue le vrai christianisme, est devenue une caverne de voleurs. Ils ne reconnaissent qu’une seule Église universelle et apostolique que le Seigneur a rassemblée lors de sa venue, et qu’il a consacrée et enrichie des dons de son Saint Esprit. Elle est formée par l’union de tous les vrais et fidèles chrétiens.

» Pour maintenir cette union, ils s’assemblent souvent entre eux, mais comme ils n’ont pas d’édifices consacrés, ils n’ont pas pour cela de lieu fixe. Il en est de même pour leurs jours de réunion. S’ils s’assemblent généralement les jours de fêtes religieuses, c’est uniquement parce que ces jours-là ils sont libérés du travail. Leurs réunions sont souvent accompagnées d’agapes. Si le frère qui les reçoit dans sa maison est pauvre, chacun fournit sa nourriture.

» En entrant dans les assemblées, les hommes se saluent en se serrant les mains et en s’inclinant par trois fois, puis en s’embrassant. Les femmes font de même entre elles. Le culte commence toujours par la prière. Ils récitent tour à tour une prière ou un psaume ; suit une explication des Saintes-Écritures. Comme ils sont pour la plupart illettrés, cela se fait sans livres, de mémoire. Ils n’ont pas de prêtres dans le sens ordinaire du mot. Ils n’en reconnaissent qu’un seul : le seul saint, juste et vrai Christ élevé au-dessus des pécheurs, plus haut que les cieux mêmes. Il est leur seul docteur ; mais ils se font part les uns aux autres des vérités de l’Évangile qui les ont frappés et de leurs expériences personnelles. Les femmes prennent part à ces conversations, car, disent les Doukhobortsy, elles ont, comme nous, la lumière et l’intelligence. Ils prient debout ou assis selon l’occasion. La vertu qu’ils estiment le plus, c’est l’amour fraternel. Ils n’ont pas de propriété personnelle. Leurs biens appartiennent en commun à toute la communauté. Ce ne fut qu’après leur installation aux Eaux Laiteuses que ce principe fut définitivement mis en pratique. Leurs possessions furent réunies en un seul fonds. Ils ont un seul trésor, un seul troupeau, etc.

» Les frères puisent selon leurs besoins dans le trésor commun. L’hospitalité n’est pas la moindre de leurs vertus. Jamais ils n’acceptent de rétribution pour la nourriture ou le logement accordé aux voyageurs.

» Craignant l’influence corruptrice des étrangers en passage au milieu d’eux, ils ont fait bâtir une hôtellerie où ceux-ci sont obligés de s’arrêter. C’est là aussi qu’on reçoit les employés du gouvernement et que se trouve déposé le trésor de la communauté.

» Les Doukhobortsy sont remplis de compassion pour toutes les créatures humaines, pour les animaux aussi, qu’ils ne tuent qu’en de rares occasions.

» On trouve parmi eux beaucoup de respect pour l’autorité paternelle, quoique les plus âgés n’exercent aucune pression sur les jeunes, les regardant comme leurs égaux au point de vue spirituel. Ils ne recourent à aucun châtiment. S’il a été prouvé qu’un frère s’est mal conduit, il est averti en particulier selon l’injonction des Évangiles ; s’il ne reconnaît pas sa faute, il reçoit une remontrance en présence de deux ou trois témoins ; s’il persiste dans le mal, il est cité devant l’assemblée générale. Il arrive quelquefois que des personnes quittent la communauté pour suivre à leurs penchants naturels. S’ils se repentent et délaissent leur mauvaise voie, on ne fait pas de difficultés pour les recevoir à nouveau dans la communauté.

» Les Doukhobortsy n’ont pas d’anciens, ni de règlements écrits, et cependant ils vivent tous en bonne harmonie. On voit jusqu’à trois et même cinq familles vivre en paix dans la même grande chaumière. Ils apportent beaucoup de soin à l’éducation de leurs enfants et leur apprennent de bonne heure des prières, des psaumes et des portions des Saintes Écritures. Il est reconnu qu’on peut distinguer les enfants des Doukhobortsy comme des grains de blé au milieu d’un champ d’avoine.

» La profession de foi des Doukhobortsy est fondée sur l’adoration de Dieu en esprit et en vérité.

» Ils acceptent en entier le crédo de notre Église 9.... Ils croient en un seul Dieu en trois personnes.

» La première personne de la Trinité, notre Dieu et Père, est la Lumière ; la seconde personne, le Fils, notre Seigneur, est la Vie ; la troisième personne, le Saint-Esprit, est la Paix.

» Ils reconnaissent la venue de Christ dans la chair, ses œuvres, son enseignement, ses souffrances, mais ils les considèrent surtout dans le sens spirituel et affirment que toutes ces choses doivent être reproduites en nous. Christ doit naître en nous, croître, souffrir, mourir, revivre et monter au ciel. C’est ainsi qu’ils conçoivent la régénération de l’homme. Ils disent que Jésus-Christ est lui-même l’Évangile éternel prêché au monde. Il est la Parole et ne peut être écrit que dans nos cœurs.

» En dehors de Dieu et de son Christ il n’y a pas de salut ; mais, s’il n’est pas invoqué d’un cœur pur, Dieu lui-même ne peut sauver l’homme. Une foi sincère est nécessaire au salut, mais sans les œuvres la foi est morte et ne peut donc sauver.

» Ils comprennent le baptême au sens spirituel. Il est reçu directement de Dieu par toute âme sincère qui se tourne vers Lui. C’est le sceau de son pardon.

» Les Doukhobortsy confessent leurs péchés à Dieu, mais, s’ils ont péché contre leurs frères, ils sont tenus de s’humilier devant eux et de leur demander pardon.

» De même que le baptême, tous les autres sacrements ne sont acceptés qu’au sens spirituel par la communion intime avec Christ. Le jeûne n’est pour eux que l’abstention de la gloutonnerie et de tout autre vice.

» Ils respectent les saints, mais ne s’adressent point à eux par la prière.

» Le mariage n’est pas non plus considéré comme un sacrement. Il n’y a à cette occasion ni rites ni cérémonies 10. Le consentement des deux époux est jugé suffisant. Les parents, n’attachant aucun prix à la fortune ou au rang, laissent toute liberté à leurs enfants de s’allier à leur choix.

» Le célibat, lorsqu’il a la chasteté pour but, est considéré comme une vertu de premier ordre.

» Les Doukhobortsy ne prient pas pour les morts. On ne parle jamais parmi eux de la mort d’un chrétien, mais de son délogement, de son changement de demeure.

» Quant à l’état des âmes après la mort, ils enseignent que l’état actuel d’une âme fixe son sort pour l’éternité et qu’au-delà de la mort il n’y a pas de repentance. Si sur la terre l’âme porte le ciel en elle-même, le ciel deviendra sa patrie éternelle. Elle est entre les mains de Dieu, elle ne peut périr. L’âme injuste est destinée à l’obscurité, puis à une destruction finale. L’enfer consiste dans les tourments d’une mauvaise conscience.

» Les Doukhobortsy n’ont pas de dogmes précis sur la résurrection.

» Ils ne croient pas qu’il soit nécessaire de faire partie de leur association pour être sauvé. Tout homme qui a compris la volonté de Dieu et qui la fait est sur la voie du salut.

» Les Doukhobortsy tiennent beaucoup à la propreté dans leurs maisons. En cela, ils se distinguent de tous les autres paysans. Ils ne bannissent pas de leurs demeures les images des saints, mais ils ne se prosternent pas devant elles. »

Nous citerons encore un acte d’adoration dont les Doukhobortsy se servaient dans leurs assemblées :

« Combien ne t’aimerai-je pas, ô mon Dieu ? N’es-tu pas ma vie, mon salut, ma louange et ma gloire ? N’es-tu pas ma richesse, mon trésor éternel ? N’es-tu pas mon espoir et ma confiance, ma joie et ma paix pour l’éternité ? Te préférerai-je les plaisirs mauvais, les choses vaines de ce monde, les choses périssables et celles qui n’ont pas de réalité ? Les aimerai-je plus que toi, ma vraie vie ? Tu es ma vie et mon salut ; c’est pourquoi j’espérerai en toi seul. Sur toi seul, je fonde ma foi, vers toi seul tendent tous mes désirs. Je t’invoquerai de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute ma pensée. Je pénétrerai profond en toi. Je répandrai mon âme en ta présence. Je serai entièrement en toi et toi en moi. En toi, le seul vrai Dieu, je contemplerai Jésus-Christ, que tu as envoyé. Dans ta lumière, je verrai la Lumière, par la grâce de ton Saint Esprit. »

C’est ainsi que se termine le vieux manuscrit russe. Ne nous semble-t-il pas avoir fait une visite aux anciennes colonies des Doukhobortsy ? Quoi de plus beau que cette invocation s’élevant d’un cœur sincère et pieux ? Quoi de plus intéressant que l’histoire de ces humbles disciples de Jésus-Christ, témoins de la vie de l’esprit, au sein d’une population grossière et d’une Église formaliste ? N’avons-nous pas songé, en lisant ces pages, aux communautés bénies de Herrnhut, ou bien à la petite société modèle de l’île Pitcairn ?

Mais c’est aux Doukhobortsy d’il y a cent ans que tout cela se rapporte. Ceux d’aujourd’hui sont-ils dignes de leurs pères ? L’épisode que nous avons relaté au commencement de notre récit, les détails donnés sur les persécutions qu’ils souffrent actuellement montrent assez qu’ils n’ont dégénéré en rien pour le courage et la fermeté des convictions. Les principes fondamentaux qui furent leur raison d’être n’ont pas varié. Nous verrons dans une autre étude si l’on peut en dire autant de leurs vues religieuses.

 

E. WARD-DE CHARRIÈRE.

 

Paru dans La Liberté chrétienne en 1898.

 

 



1 Traduit littéralement, ce mot signifie « ceux qui luttent par l’Esprit ».

2 Dans son intéressant livre sur la Russie, M. Mackensie Wallace, qui étudie en détail les sectes russes, ne prononce pas même le nom des Doukhobortsi. Peut-être fait-il allusion à eux lorsqu’il parle des Christoviyé Luidi (peuple de Christ). « De toutes les sectes, nous dit-il, celle-ci est la plus hostile à l’organisation politique et sociale existante. Non contents de condamner la conscription militaire, le paiement des taxes (nous verrons que cette assertion-là est fausse), l’usage des passeports et de tout ce qui concerne l’autorité ecclésiastique et civile, ces gens considèrent comme un péché de vivre en bonne harmonie avec les orthodoxes et d’être en affaires avec ceux qui ne partagent pas leurs vues extrêmes. »

3 Recueil des lois russes, tome I, page 87, d’après l’Église de Russie, par L. Boissard. Paris, 1867.

4 Henke. Histoire générale de l’Église, continuée par Vater.

5 Lenz, de Duchortsis. Annales nationales de Swinine, etc., ouvrages cités par M. Boissard.

6 Les Doukhobortsy, leur histoire et leur religion, par Oreste Novitsky, 2e édition, 1882.

7 Ce mot peut être traduit en russe par Christoviyé Luidi. Voir la note de la colonne 210, sur Mackensie Wallace.

8 De nos jours, les mahométans ont été très frappés de la haute moralité des Doukhobortsy et de leur fidélité à certaines ordonnances qu’ils ont en commun avec les sectateurs de Mahomet.

9 L’Église orthodoxe grecque. Son credo est celui de Nicée.

10 C’est pour cela que les Doukhobortsy ont été accusés de libertinage et que leurs enfants sont regardés comme illégitimes.

 

 

 

 

 

 

 

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