Le témoignage des saints

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maria WINOWSKA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ÉGLISE en tient compte en se prononçant et ils corroborent le jugement de l’Église : ce n’est certes pas un hasard que les saints et les mystiques sentent pour La Salette un attrait irrésistible qui, dans certains cas, oriente leur vocation. Leur témoignage unanime est d’un tel poids que nous ne saurions le passer sous silence. Ils sont si nombreux que c’est à peine si nous pouvons ne point nous borner à un simple répertoire, dans un article strictement limité. Une étude approfondie de leur filiation salettine exigerait un exposé autrement détaillé, et encore y aurait-il embarras de richesse avec une documentation sans cesse grandissante ! Car, depuis un demi-siècle, il n’y a point de décade qui ne voie monter sur les autels quelque ami fervent de La Salette. Nous sommes loin d’avoir exploré les retentissements spirituels de l’Évènement du 19 septembre 1846, d’autant plus efficaces et profonds, que silencieux ou même contredits. Car, la grâce de La Salette a un caractère propre. Elle appelle des saints, mais surtout des victimes, vouées à « Celle qui pleure » à la vie et à la mort 1. Témoins dans la pleine acception de ce terme 2, ce n’est pas « pour rire » qu’ils s’engagent dans les rangs de la garde d’honneur de la Reine des Alpes. Qui fait un pacte avec Elle, assure Léon Bloy, verra l’épreuve foncer sur lui comme un aigle sur sa proie. La grâce de La Salette est éminente et par là même crucifiante. C’est au fond la cause secrète de cette crainte qu’elle suscite chez les « bien-pensants », désireux d’accommoder l’évangile au petit train de leurs vies médiocres. Comme son Fils en Galilée, Marie sur la Montagne est un signe de contradiction : on ne saurait la suivre sans prendre sa croix, non point comme un gibet que l’on traîne, mais comme un trophée que l’on embrasse (« o bona Crux » de Saint André). Son message est un cri de guerre : trêve de pactes avec le mal déchaîné ! Pour l’endiguer il faut des poitrines vivantes et des âmes consentantes – toute une armée faisant contrepoids ! Être chrétien, c’est « compléter ce qui manque à la Passion du Christ », avec Elle, en Elle, par Elle. Donc, appel à la pénitence, cet a b c de l’Évangile, mais aussi aux plus pures et plus viriles joies.

« C’est ainsi que je traite mes amis », nous dit-elle. Avec Sainte Thérèse, osons lui répondre : « C’est à cause de cela, Notre-Dame, que vous en avez si peu... »

Mais ce « peu » compte : âmes d’élite, âmes de saints.

 

*

 

Il y eut, tout d’abord, le saint Curé d’Ars, que « l’affaire de La Salette » fit cruellement souffrir. Par suite de certains faits concrets (gaffes de cet étourdi de Maximin, intrigues de l’entourage que « l’opposition » ne fût que trop heureuse de faire rebondir), il douta pendant huit ans de l’Apparition.

« Je ne saurais vous exprimer – disait-il à son ami de Grenoble, l’abbé Gérin – par quelle angoisse, par quels tourments mon âme a passé à ce sujet. J’ai souffert au-delà de tout ce que l’on peut dire. Pour vous en donner une idée, imaginez un homme dans un désert, au milieu d’un affreux tourbillon de sable et de poussière, ne sachant de quel côté se tourner 3... »

C’est curieux que les historiens de La Salette n’aient pas étudié « l’incident d’Ars » dans le contenu de la vie tourmentée du grand thaumaturge. Nous savons les assauts que lui livrait l’enfer. Le passage que nous venons de lire a tous les traits d’une obsession bien caractérisée. L’effet est incommensurable avec la cause ! Nous savons fort bien que l’apparition de La Salette n’est pas un article de foi, bien qu’elle soit reconnue et approuvée par l’Église. On peut se refuser à croire à La Salette ou à Lourdes sans de ce fait cesser d’être catholique. Or le Saint Curé d’Ars souffre une agonie qui accompagne d’habitude les grandes épreuves contre la foi. Il l’a tant de fois répété à diverses personnes que l’on ne saurait mettre en doute ses paroles – ni s’empêcher de voir se profiler sur ces sombres années l’ombre de son bourreau : le Grappin. Mgr Devie, son Évêque, l’avait bien deviné lorsqu’au début de 1851 il adressait ces paroles au supérieur des Maristes : « La chose qui s’est passée à Ars n’est qu’une épreuve et une tempête suscitée par le démon : le nom de La Salette en ressortira plus éclatant 4. »

Tant que dura l’épreuve, elle fut cause de grandes perplexités pour les amis et dévots de M. Vianney – c’était bien ce que voulait le Grappin – comme il avait voulu, pour des raisons apparemment saintes et nobles, l’arracher à sa paroisse, le faire fuir... Mais ces triomphes apparents se résolvent en échecs : les doutes du saint Curé d’Ars, comme ceux de l’apôtre Thomas, ne servent qu’à affermir notre foi. Au bout de huit ans, n’en pouvant plus « de tant souffrir », il demanda à la Sainte Vierge « de le délivrer en preuve de la vérité de l’Apparition » et « fut aussitôt exaucé » (procès de béatification). Et nous lisons dans les souvenirs de l’Abbé Gérin : « Enfin, dit-il, au milieu de tant d’agitations et de souffrances, je me suis écrié tout haut : credo, et à l’instant même c’était comme une pierre qui tombe : j’ai retrouvé la paix, le repos que j’avais entièrement perdus. Maintenant il ne me serait plus possible de ne pas croire à La Salette 5. »

« Il en fut déchargé comme si on lui avait enlevé un sac de plomb de dessus les épaules », écrit dans son rapport le chanoine Guillemin, chargé par le cardinal De Bonald de « s’enquérir auprès de M. Vianney des constances qui avaient amené son changement relativement à La Salette ». Seuls ses amis les plus intimes prirent de lui les signes qu’il avait demandés à Notre Dame de La Salette et qui lui furent accordés : ce prêtre venant lui demander « ce qu’il pensait de La Salette » comme pour lui donner l’occasion de professer bien haut sa foi retrouvée et un miracle éclatant qu’il cachait avec une pudeur ombrageuse. S’étant trouvé un jour « sans un liard » et devant de grosses échéances, il en appela à « Celle qui pleure » et trouva le lendemain sa table couverte de pièces d’or ; ceci à deux reprises ! « Puis-je après cela douter de La Salette ? » demandait-il candidement à ses confidents 6.

Depuis ce temps et jusqu’à sa mort, le saint Curé d’Ars ne vacilla plus dans sa foi en l’Apparition de La Salette. Quand on l’interrogeait sur ce point, il répondait « avec des pleurs de joie » : « Non seulement on peut mais on doit y croire. » Son brusque revirement fit sensation : on accourait de toutes parts « pour se réchauffer à sa joie » et l’entendre « porter témoignage ». Après l’avoir si cruellement éprouvé, Dieu l’enrôla comme ardent apôtre de sa Mère en larmes : l’une de ses dernières paroles, peut-être sa suprême pensée, fut pour Notre-Dame de La Salette 7.

 

*

 

Le Bienheureux Pierre-Julien Eymard, fondateur des Prêtres du Très Saint Sacrement, fût un des premiers témoins de l’Apparition. « J’ai examiné, j’ai vu, j’ai cru », écrivait-il à M. Mélin le 8 décembre 1848. Et le 18 août 1852, il traçait ces lignes sur l’album du Pèlerinage : « Si je n’avais pas le bonheur d’être mariste, je viendrais demander à mon évêque comme la plus insigne faveur de me consacrer corps et âme au service de Notre-Dame de La Salette. »

C’est à ses pieds qu’il conçut le dessein de son Institut. C’est Elle qui guérit sa fille spirituelle, Marguerite Guillot, première supérieure générale des Servantes du Très Saint Sacrement (« La guérison de Mlle Guillot – écrira-t-il à l’abbé Perrin, curé de La Salette – est un de ces faits à convaincre les plus sévères examinateurs). Il avait une grande confiance en l’efficacité de l’eau miraculeuse et en portait toujours sur lui, « pour guérir ou soulager les malades ». Plus d’une fois on le vit en prière dans le ravin de l’Apparition. À la demande des Missionnaires de La Salette, il prêcha à plusieurs reprises sur la Montagne. Voici un passage bien remarquable d’un de ses sermons :

« La Salette est le Pèlerinage de l’univers : Vous le ferez passer à TOUT mon peuple », disait la Vierge. Partout on en parle, plus au loin que de près, comme les vagues qui vont toujours en se gonflant... C’est la Sainte Vierge qui fait tout : quel bon Prédicateur ! Elle ne se laisse pas voir, mais on la sent... La Salette est la grande chaire de l’expiation : un chemin de croix aussi, qui conduit au ciel... »

Dans ses Notes sur le Pèlerinage, le Père Perrin écrit : « Le Père Eymard ne manque jamais de venir à La Salette quand il peut, parce que, dit-il, c’est son plus grand bonheur. Hier soir... il a prêché et a montré Notre-Dame de La Salette guérissant les trois grandes plaies de notre époque : le rationalisme, le sensualisme et le naturalisme... »

L’emprise mystérieuse que la Vierge en pleurs exerça sur lui pendant toute sa vie reçut avant sa mort une exquise confirmation : il célébra sa dernière messe à l’autel de Notre-Dame de La Salette dans la chapelle de ses Missionnaires à Grenoble, en la fête de la grande Pénitente de l’Évangile, le 22 juillet 1868.

 

*

 

En 1846, Don Giovanni Bosco avait à peine 30 ans. Il se débattait avec des difficultés inouïes pour faire accepter son œuvre naissante et trouver où abriter ses turbulents « birichini » lorsqu’il eut bruit de l’Apparition de la Vierge : et aussitôt il y adhéra avec toute la fougue de son âme de saint et d’apôtre. Notre-Dame de La Salette répondait à ses plus profondes aspirations ; ne rêvait-il pas depuis sa jeunesse d’aller au peuple et de le ramener, par ses enfants, au Christ-Roi ? Et voici qu’elle apparaît vêtue comme une paysanne ; son message s’adresse tout d’abord aux petites gens de la campagne, elle choisit pour confidents des enfants déshérités et parle le patois de la montagne. Toute son attitude ne marque-t-elle pas une profonde pitié pour le bas peuple qu’Elle vient sauver de sa misère et de son ignorance ? Ne justifie-t-elle pas les plus vastes ambitions en lançant son appel au monde entier ?

L’Apparition de La Salette confirma Don Bosco dans sa vocation et il s’en fit aussitôt l’ardent apôtre en la prêchant sans se lasser à son petit monde. Quels accents inoubliables devait prendre ce récit sur les lèvres d’un tel prêtre, puisque des années après, des témoins l’évoquaient avec une profonde émotion. « Il parlait de la Madone comme s’il l’avait vue, tant était grande la vivacité de ses paroles... »

Il ne se contenta pas d’en parler, mais lui voua sa plume. Voyant « grand comme le monde », il décida de « faire passer le message », par l’un des moyens les plus efficaces et les plus redoutables dont dispose l’homme moderne : la presse. On peut dire que Don Bosco fût l’un des premiers « propagandistes » salettins, car ses deux opuscules – dont le tirage de 30 000 exemplaires était un record à cette époque – remontent aux toutes premières années qui suivirent l’Apparition 8. Lui qui fut toute sa vie un confident de la Vierge Auxiliatrice n’hésita pas à se prononcer d’une façon nette et sans appel en taxant de « fait certain et merveilleux » sa visite sur la Montagne.

Vers 1886, donc deux ans avant sa mort, Don Bosco était de passage à Grenoble. Comme il aurait été heureux de monter à La Salette qui depuis quarante ans exerçait sur son cœur un mystérieux attrait ! Mais les saints ne disposent plus de leur temps, ceux-là surtout « qui ont l’imprudence de semer sur leur route des miracles ». Du moins eut-il la grande consolation de dire la messe à l’autel de Notre-Dame de La Salette dans la chapelle de ses Missionnaires, rue Chanrion.

Le célèbre biographe de Don Bosco, le Père Auffray, aime à rappeler son amour pour la Vierge en pleurs qu’il médita surtout dans son attitude royale de céleste Ambassadrice : « Allez, enseignez, faites-le passer à tout mon peuple. »

« Ah ! La Salette ! – dit-il un jour à un de ses missionnaires – elle a eu une influence immense sur toute la vie de Don Bosco ! Surtout dans ses fameux “petits mots” du soir, il en parlait sans cesse et cela faisait tant de bien à ses jeunes gens ! La Salette ! Mais Don Bosco y a marché à fond 9. »

 

*

 

Ce ne fut pas un hasard qui mit sur le chemin de l’Abbé Philibert de Bruillard – l’un des sept prêtres des « dernières prières » qui suivaient les charrettes des condamnés à l’échafaud pour leur donner l’absolution – la future fondatrice des Dames du Sacré-Cœur, Sophie Barat.

Devenu son directeur, il l’orienta définitivement vers cette montée à pic qu’est le chemin de la sainteté.

C’est ainsi que Mère Barat se trouva prise d’emblée dans le rayonnement de l’Apparition sur laquelle l’évêque de Grenoble, Mgr de Bruillard, eut l’honneur redoutable de se prononcer. Quoi d’étonnant si, dans sa claire droiture, elle se sentit immédiatement conquise ? D’autant plus que certaines « coïncidences » durent faire réfléchir le directeur et la dirigée. Mère Barat avait choisi Grenoble pour sa deuxième fondation, à Sainte-Marie d’en Haut, en 1826. Cette maison ayant été supprimée « par suite de tracasseries de l’administration », ce n’est qu’en 1846, le 19 septembre, à l’heure exacte où la « Belle Dame » apparaissait aux petits bergers, que les Dames du Sacré-Cœur purent rentrer à Grenoble pour occuper l’ancien couvent des Sœurs de Saint-Pierre, à Montfleury, où résidaient encore quelques religieuses de cet ordre dont la dernière s’éteignit le 19 septembre 1893. La nouvelle fondation de Grenoble semblait donc naître et se développer sous les auspices de Notre-Dame de La Salette. Un de ses fervents de la première heure, Mgr l’Abbé Rousselot, historien de l’Apparition, « ne cessait de témoigner à la maison de Montfleury des preuves d’un dévouement sans bornes ». C’est là que mourut en 1860 Mgr de Bruillard, chargé d’années et de gloire, en sa quatre-vingt-seizième année et sept ans après sa démission.

Le premier monument en l’honneur de Notre-Dame de La Salette, en dehors de la chapelle construite sur la sainte Montagne, fut érigé à Montfleury. C’est un groupe de l’Apparition établi sur un petit tertre, au fond d’une belle allée de marronniers, qui a toute la valeur d’un témoignage des « amis de la première heure ».

 

*

 

Sainte Émilie de Rodat, canonisée en 1950, n’avait jamais gravi la sainte Montagne, mais de cœur elle y était présente. Elle engageait ses filles « à faire en esprit le saint Pèlerinage », pour s’imprégner de sa grâce. Peu de temps après l’Apparition, elle changea le vocable de la statue que l’on honorait dans le jardin du couvent en celui de Notre-Dame de La Salette et allait y prier tous les jours, « en union avec les pèlerins de la sainte Montagne ».

Elle vécut, littéralement, de l’esprit de La Salette qui est un esprit de prière et de pénitence. En méditant le message de la Vierge en Larmes, elle se préparait à cet état de victime qui fut le sien pendant la dernière période de sa vie et qui la consomma dans la gloire. Peu d’âmes pénétrèrent plus en profondeur dans le mystère de la Compassion que cette grande contemplative du Rouergue. Elle répondit à l’invitation de la Reine Victime de tout son cœur généreux et ardent et eut la joie d’en être assistée à l’heure du suprême sacrifice, à son agonie. Elle mourut le 19 septembre 1852, six ans après l’apparition, après avoir longuement contemplé « la merveilleuse histoire ». Quelques heures avant sa mort, elle dit : « J’y ai trouvé une grande consolation ; quand la Sainte Vierge est apparue aux enfants, Elle pleurait, et moi j’ai confiance, quand je la verrai, de la trouver toute joyeuse »...

Quelle jolie façon de dire l’accueil là-haut de Notre-Dame à ceux qui, ici-bas, auront partagé ses larmes !

Juste un an après sa mort, le 19 septembre 1853, une guérison miraculeuse fut obtenue après une neuvaine à Notre-Dame de La Salette par l’intercession de la Mère Émilie...

En l’élevant sur les autels, l’Église a scellé à jamais l’alliance mystérieuse entre « Celle qui pleure » et Sainte Émilie de Rodat, dont la fête se célèbre à l’anniversaire de l’Apparition.

 

*

 

Ce fut le Père Giraud qui, l’un des premiers, mit en lumière les traits saillants de la spiritualité de sainte Émilie, « âme victime comme Dieu les aime » et toute dévouée par la faim de sa gloire. Il la cite sans cesse dans ses écrits et l’offre comme modèle de cet esprit de sacrifice « consumant et consommant » dont il fut l’inlassable champion. S’il l’avait reconnue à travers les pages admirables du livre de l’Abbé Barthas, c’est que lui-même, depuis le jour de la rencontre décisive sur la Montagne, s’était offert à la Justice outragée en vivant holocauste. Nul ne pénétra plus en profondeur les exigences crucifiantes de la Vierge des Douleurs, nul ne s’appliqua à vivre plus fidèlement son message.

Pour comprendre « l’esprit de La Salette », ce qu’il implique et à quoi il engage, il suffit de lire ses œuvres, devenues classiques dans les milieux de haute spiritualité, manuels des noviciats et des grands séminaires qui continuent à orienter les âmes vers les cimes du suprême dépouillement. Ce missionnaire de La Salette représente à merveille l’âme profonde de son Institut, dont la raison d’être est bien de « passer le message » au monde entier, mais à ses propres dépens, c’est-à-dire au prix des plus crucifiants sacrifices. S’il progresse et se répand, c’est toujours à l’instar du « grain qui meurt » et n’obtient le « cent pour un » qu’à cette condition. La vie merveilleuse et trop peu connue du Père Giraud en est une magnifique illustration et nous espérons ardemment qu’un jour la Voix infaillible le proposera à l’Église tout entière comme exemple de cet esprit de réparation qui seul peut faire contrepoids au mal déchaîné sur le monde.

 

*

 

Le Père Berthier, fondateur de la Congrégation de la Sainte Famille, n’avait que sept ans lorsque sa grand-mère lui raconta l’histoire de la Belle Dame, apparue aux deux petits bergers des Alpes. Il en fut à tel point frappé que, devenu sous-diacre, il fit le pèlerinage de La Salette – et y laissa son cœur.

L’accueil du Père Archier, premier supérieur des Missionnaires, ne fut rien moins qu’encourageant :

– Mon ami, lui dit-il en souriant, j’espère que vous ne craignez pas les croix, car la Sainte Vierge en a semé tout plein à La Salette.

– C’est cela que je cherche – répondit le jeune abbé – si la Vierge sème des croix, Elle enverra aussi du soleil pour les faire croître et fructifier...

Devenu missionnaire de Notre-Dame de La Salette, il se dépensa sans compter. Le Père Killers, S.J., l’appelle dans le Dictionnaire de Spiritualité « le plus grand missionnaire des temps modernes, qui avait le génie de l’apostolat ». Il a écrit plus de trente-six volumes qui prolongeaient la portée de sa parole ardente. On a pu calculer jusqu’à un million les exemplaires de ses ouvrages, vendus de son vivant, ce qui, en ce temps-là, n’était pas un mince record. La Bonne Presse parle de « l’arsenal du Père Berthier ».

Fondateur d’une nouvelle famille religieuse, il ne cessa pas pour autant de se sentir et d’être « un fils de La Salette ». « Je quitte la maison, dit-il, mais mon cœur y demeure attaché. » Il maintint en effet jusqu’à sa mort des relations cordiales avec les Missionnaires de Notre-Dame de La Salette qui l’aidèrent à surmonter les difficultés des débuts. Dans son livre Les merveilles de La Salette, il considère son Institut comme « un des beaux fruits de l’Apparition ». Ces fils portent le même crucifix, avec tenailles et marteau, et célèbrent l’anniversaire de l’Apparition comme leur fête patronale. Le Fondateur – dont la cause est introduite – légua son esprit, tout imprégné du message de Notre-Dame de La Salette. « C’est à Elle que nous sommes redevables de tout ce que nous sommes, répétait-il, c’est à Elle que je dois le peu de bien que j’ai pu faire... »

 

*

 

La dévotion à Notre-Dame de La Salette contribua grandement à promouvoir le culte du Sacré-Cœur dont la fête, au temps de l’Apparition, n’était qu’un privilège concédé sur demande à de rares églises. La Mère semblait frayer la voie à la reconnaissance universelle du Cœur de son Fils « qui a tant aimé le monde et n’est payé en retour que d’ingratitude ». Toutes les dévotions réparatrices du XIXe siècle se rattachent, de façon plus ou moins étroite, au message angoissé de la Vierge en larmes. Monsieur Dupont, « le saint Homme de Tours », accomplit en juillet 1847 son premier pèlerinage sue la Montagne et devint par la suite un de ses plus fervents propagandistes. « Je puis dire, écrivait-il la même année, que j’ai donné mon cœur tout entier à l’Apparition du 19 septembre. »

Sa dévotion si chère de la Sainte Face se rattache étroitement à La Salette où une Mère en pleurs plaide la cause de son Fils outragé. Nous connaissons le rôle de la Sœur Saint-Pierre, carmélite de Tours, qui semble avoir été mystérieusement prévenue de la Visite sur la Montagne 10.

Peu de temps après, le Carmel de Tours a essaimé à Lisieux : est-ce une simple coïncidence si l’âme ardente de sainte Thérèse se soit vouée d’une façon toute spéciale au mystère de la Sainte Face, « couverte de crachats et d’opprobres » ? Ne s’est-elle point constituée « victime de l’Amour Infini » ? Ne pourrait-on pas suivre de Lisieux à Tours, de Tours à La Salette, de mystérieuses attaches ?

 

*

 

La place nous manque pour citer tous les témoignages de saints et mystiques qui se reconnaissent redevables à l’égard de Notre-Dame de La Salette.

En instituant l’œuvre de la Propagation de la Foi, Pauline Jaricot se sent mystérieusement encouragée par l’appel d’apostolat universel, lancé sur la Montagne par la Reine des Apôtres. Elle en parle, elle en vit, elle s’en sert pour promouvoir ses idées, riches de conversions providentielles. Bientôt s’établit entre elle et les Missionnaires de La Salette la plus cordiale collaboration. Ils puisent aux mêmes sources « pour passer le message ».

Dès 1847 elle distribue généreusement l’eau de La Salette, qui opère des miracles dont certains, dûment attestés.

 

*

 

Quoi d’étonnant que le « Père des Pauvres » et le fondateur du Prado, le vénérable Antoine Chevrier, se soit senti à jamais conquis par la Vierge Paysanne qui porte un tablier d’humble ménagère et s’adresse à de petits pauvres, les plus abandonnés et les plus déshérités de la contrée ? Dès le premier anniversaire de l’apparition, il était monté sur la Montagne et y revenait pour ses retraites annuelles. En d’ardents colloques, la Dame du Haut-Lieu lui donnait ses consignes : la chose sociale ne saurait être guérie que par l’amour qui répare et qui paie : tout sauvetage commence par une Conversion.

 

*

 

Et M. le Prévost de Paris, Fondateur des Frères de Saint-Vincent de Paul, prosterné devant Notre-Dame de Chartres avec ses plus intimes collaborateurs au moment précis où Notre-Dame apparaissait sur la Montagne ?

Bien vite il vit entre le Message et ses plus ardentes aspirations un lien organique, divinement fécond : ne se sentait-il pas chargé de « passer » la Bonne, la grande Nouvelle à tout le peuple, en commençant par les pauvres et les petits ?

Notre-Dame de La Salette scella le pacte par des miracles retentissants : trois guérisons, coup sur coup, attirèrent sur l’humble maison de la rue du Moulin (aujourd’hui rue de Dantzig) l’attention de tout Paris. C’est Elle qui aplanit les obstacles et envoya l’argent pour l’achat du terrain adjacent où se dresse aujourd’hui son sanctuaire. L’histoire de ces prodiges, si récents et rigoureusement contrôlés, évoque des pages de la Légende Dorée. Les Frères de Saint-Vincent de Paul vouèrent à la Vierge en Pleurs une reconnaissante et tendre ferveur qui trouva son expression dans les décrets du Chapitre Général de 1889. Nous y lisons :

« Considérant la piété particulière de notre Père fondateur envers la miséricordieuse Apparition de Notre-Dame Réconciliatrice de La Salette ; la faveur providentielle accordée presque dès l’origine à notre maison-mère d’être le centre de cette dévotion à Paris ; les rapports frappants et les convenances intimes de cette dévotion avec l’esprit et les œuvres de notre vocation ;

« Considérant le devoir de réparation qui incombe à nos Frères et membres de nos œuvres à l’égard des péchés du peuple et en particulier du blasphème et du travail du dimanche, signalés par la Très Sainte Vierge comme les causes principales des châtiments envoyés par son Fils ;

« Le Chapitre adopte la dévotion de Notre-Dame Réconciliatrice de La Salette comme la forme particulière de la dévotion de la Congrégation envers la Très Sainte Vierge, aussi bien pour notre sanctification personnelle que pour la fécondité de notre apostolat... »

 

*

 

Nous devons terminer par une sèche nomenclature la liste imposante des amis de La Salette, dont certains ont été marqués par la grâce du message pour la vie. Thérèse Durnerin, fondatrice des Amis des Pauvres, et âme réparatrice que Notre-Darne guérit d’un mal incurable, juste assez pour qu’elle pût travailler et ne cessât point de souffrir. Le Père Marie-Antoine, le « Saint de Toulouse », pèlerin infatigable de la Sainte Montagne et qui aurait voulu attirer la France entière au pied de Notre-Dame en Pleurs, en pèlerinages d’expiation. Maurice d’Hulst, le futur Recteur de l’Institut Catholique, et Just de Brétenières, martyrisé en Corée en 1866. Le Père Colin, fondateur des Maristes et Sainte Marie de Sainte Euphrasie Pelletier, fondatrice du « Bon Pasteur ». Le Père Dehon, fondateur des Pères du Sacré-Cœur de Saint-Quentin. La Baronne d’Hooghvorst, fondatrice de la Société de Marie-Réparatrice, dont la fille fut guérie par Notre-Dame de La Salette. Caroline Lioger, devenue Mère Marie-Véronique du Sacré-Cœur, fondatrice de l’Institut des Sœurs victimes du Sacré-Cœur, qui fut guérie sur la Montagne d’une myélite chronique. Le Père Muard, fondateur de l’Abbaye Bénédictine « La Pierre Qui Vire ». Les Frères Lémann, convertis du judaïsme par l’intercession de Notre-Dame de La Salette, comme en témoigne le récit rédigé de leur main sur la Sainte Montagne, le 22 août 1885, lors d’un pèlerinage d’action de grâce. Le Père Semenenko, fondateur des Résurrectionnistes, et combien d’autres, qu’il serait trop long de citer ou bien dont le nom n’est écrit qu’au ciel ! Les milliers de sanctuaires, à travers le monde, dédiés à Notre-Dame de La Salette, ne prouvent que trop bien son emprise sur les âmes.

Car la grâce de La Salette a ceci de particulier qu’elle s’adresse tout d’abord à l’âme qu’elle arrache à la terre et oriente vers le ciel pour de splendides ascensions : le corps ne passe qu’après ! On monte sur la Montagne pour apprendre que l’on est invité à d’autres records que ceux de l’Alpinisme et que la grande aventure de la sainteté vaut la peine d’être vécue, mieux encore, qu’avec une telle Conductrice et une si tendre Mère elle devient accessible. Et c’est encore Léon Bloy qui a le dernier mot :

« La première fois que je vis La Salette... Elle s’est mise comme un tison dans mon cœur... et il me sembla que mes racines s’étaient tournées en haut... »

N’est-ce point ce contact décisif qui lui a appris, une fois pour toutes, « qu’il n’y a qu’une seule tristesse, celle de n’être pas des saints » ?

Un appel à la sainteté : c’est cela le fin fonds du Message.

 

 

 

Maria WINOWSKA.

 

Paru dans la revue Marie

en mai-juin-juillet 1951.

 

 

 

 



1 Paroles du Père Giraud, à son premier pèlerinage.

2 Témoin, c’est-à-dire « martyr ».

3 Des Garets : Le curé d’Ars et La Salette, p. 54.

4 Lettre du Bx Eymard du 29 janvier 1851. Le saint curé d’Ars avait conscience, par moments, que c’était une obsession  diabolique. « Quand je ne doute plus, disait-il, je retrouve la paix, je suis léger comme un oiseau, je m’envole, je m’envole ! Que le démon me rejette dans mon doute, je me traîne sur les ronces et les cailloux. »

5 Des Garets, op. cit. passim.

6 Déposition de l’Abbé Descôtes du 7 juin 1864.

7 Témoignage de M. Mélin, Laouen, La Grâce de La Salette, p. 190 ss.

8 Giovanni Bosco, Apparizione della Beata Vergine sulla Montagna della Salette.

9 Bulletin des Œuvres, mai 1934.

10 Cf. : Vie Spirituelle, novembre 1943.

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net