À Notre-Dame de La Salette

 

COMMENT ON PAIE UNE DETTE...

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Colette YVER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

COMME on paie une dette bien douce, je viens ici raconter tout simplement à la gloire de la Vierge Marie le bienfait qu’elle a, sous les traits de Notre-Dame de La Salette, accordé à ma petite enfance.

Dans la charmante ville de Segré (Maine et Loire) vivait, voici soixante et quelques années, une petite fille qui en comptait à peine trois, fort gâtée par ses quatre frères et sœur aînés et qui avait beaucoup de vivacité, m’assure-t-on. Sa mère l’appelait « Vif Argent ». Elle ne pouvait demeurer en place. Elle riait et jouait sans arrêt.

Cette benjamine qui a connu dans une famille chrétienne toute la vraie chaleur du nid et qui, devenue maintenant une vieille femme de lettres, a gardé toutes vives encore les images de cette première enfance – souvenirs si indélébiles, ceux-là et si vibrants ! – est heureuse aujourd’hui de recueillir pieusement dans le frémissement de ces souvenirs reculés – comme une pierre précieuse dans une maison écroulée – un fait merveilleux, un doux miracle de la Sainte Vierge.

... Je revois encore la grande chambre de mes parents : le lit au baldaquin élevé d’où retombaient de longs rideaux de mousseline qui l’enveloppaient comme un sanctuaire : où le Crucifix qui régnait était un grand tableau dessiné au fusain par le plus âgé de mes frères ; la table ronde du milieu sous laquelle je passais debout ; et mon petit fauteuil d’osier. Oui, tout cela est devant mes yeux, surtout le petit fauteuil ajusté à ma taille. Il était, de mon mobilier personnel, la principale pièce. Je le revois encore en fermant les yeux. J’y jouais assise, à la poupée, presque au ras du plancher. Un jour, ma mère m’appela. J’essayai de me mettre debout : impossible ! Mes jambes étaient devenues inertes...

Ma mère insista, crut à une désobéissance de ma part et je lui répondis : « Je suis collée à ma chaise ! » Rien en effet ne peut mieux exprimer l’impossibilité où je me trouvais de me lever sur mes pieds.

On peut toujours croire à une certaine comédie, à un jeu, en pareil cas, chez un enfant. Mes parents, dans une anxiété naissante (on était allée chercher mon père dans son bureau du rez-de-chaussée), essayèrent de répandre sur le parquet des pastilles de chocolat en me disant de venir les chercher : « Mais puisque je suis collée à ma chaise, répondais-je, comment voulez-vous que je me lève ? »

On s’en fut alerter le médecin de la famille, le bon docteur Poitevin, qui demeura sidéré en me voyant. On renouvela devant lui l’épreuve des pastilles de chocolat. Il palpa mes genoux et articulations. Son diagnostic était sombre. Le pire est que je ne souffrais pas. Aucun rhumatisme ne pouvait être incriminé. Force lui était bien de reconnaître la paralysie. C’était le temps où l’électricité n’avait pas pénétré dans le domaine de la thérapeutique. À quoi se raccrocher humainement ? La petite étourdie, à tête de linotte et bougeante comme l’oiseau, qu’on voyait frappée de la cruelle immobilisation des paralytiques, était-elle condamnée sans recours ? Le docteur hochait la tête, réconfortait de son mieux mes parents.

Quant à moi, je n’ai gardé le souvenir d’avoir, si peu que ce fût, souffert. C’était bien le caractère le plus inquiétant du mal...

 

 

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Ces choses-là se passaient en 1877. C’était donc trente-et-un an après que, sur la montagne de La Salette, en 1846, la Sainte Vierge, déchirant pour deux petits enfants le voile qui nous cache l’invisible, était venue visiter la terre, et la terre de France qu’on dit être son domaine. Le pays agité encore de sentiments divers et de luttes d’opinion, connaissait les assauts de ce qu’on appelait la Libre Pensée. Mais, au cœur de cette province tranquille, pondérée, souriante de l’Anjou régnait, dans le terroir même, cette sérénité, cette tranquille paix qu’on a si bien appelée la « douceur angevine ». La foi chrétienne y demeurait infrangible. Le curé, M. l’abbé Villette, – était-ce à la suite d’un vœu de la population, était-ce le don d’une pieuse paroissienne ?, je l’ignore, – avait fait venir récemment, pour la déposer à la chapelle du cimetière, une statue qui me semblait monumentale de Notre-Dame de La Salette, coiffée de sa manière de turban, entre Maximin et Mélanie, les deux enfants de la montagne. Arrivée, il se trouva que la statue était trop lourde être haussée au-dessus d’aucun autel, au faîte d’aucune colonne.

On l’avait déposée là, à même les dalles, au bas de la nef, adossée au mur, à droite. Ma mère, qui était un modèle de chrétienne, désolée de l’infirmité qui frappait sa petite fille, résolut après quelques jours de recourir à la Sainte Vierge et spécialement de l’implorer sous cette figure un peu byzantine dont Marie a voulu se revêtir en 1846.

L’enfant paralysée que j’étais devenue ne pouvait se rendre au cimetière sur ses petits pieds inertes. On reprit au grenier ma voiture du premier âge, une belle voiture tout en osier selon la mode du temps, et la nourrice de ma sœur fut chargée de pousser le carrosse aux fortes roues de bois et un peu lourd, jusqu’à la chapelle du cimetière.

À la porte de la chapelle on acheta un beau cierge de quatre sous, on me le mit en mains et, me posant à terre on me dit :

– Va porter ce cierge à la Sainte Vierge.

Et j’y courus.

Depuis lors, nul trouble, nul signe de paralysie n’a jamais rappelé ces jours tragiques où finalement, le miracle de Marie a fait de moi une femme infatigable à la marche.

Deux ans plus tard, mon père, fonctionnaire, était nommé à Rouen. Je quittai Segré et la chère image de la Vierge au miracle.

 

 

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Il y a dix ans que se passa l’épilogue de cette belle histoire lointaine. Je me trouvais dans les Basses-Alpes, en vacance chez un ami segréen, vieil incroyant mais sensible pourtant au surnaturel et qui n’avait pas, après plus d’un demi siècle oublié la miraculeuse guérison de sa petite voisine d’Anjou, guérison dont tout le monde avait parlé dans le pays.

– Cela vous ferait-il plaisir d’aller à La Salette ? me demanda-t-il un jour.

Si cela me ferait plaisir ? Ah ! tellement que je ne pouvais y croire.

Mais le rêve se réalise bien dûment.

Et nous partîmes au matin du plus prochain dimanche, par un temps d’une clarté solaire merveilleuse. Ce fut le train, ensuite l’autocar, dans une fête de lumière. Puis, à mesure que l’on s’élevait, la luminosité du soleil sembla s’atténuer. Le paysage se transformait. Plus un arbre, mais des vallonnements herbeux. De plus en plus la lumière devenait étrange et comme lunaire. Un jour de demi-éclipse. Et la montagne affectait aussi des lignes, des formes arrondies, dépourvues d’arêtes et de traits droits, comme on se plaît à en imaginer dans l’astre de la nuit.

C’était là, à cet endroit même, sur ces gazonnements en pente douce, s’achevant dans un à-pic terrifiant, que la Dame mystérieuse avait promené ses pas bénis ; c’est là qu’elle s’était assise, non loin de la chute verticale du terrain. C’est là que le front dans ses douces mains, elle avait amèrement pleuré, dit son amour pour notre pays – ses craintes aussi – ; et son désir de le voir renaître.

Cela s’était passé voilà cent ans...

Maintenant nous comprenons pourquoi la Sainte Vierge a versé des larmes ; nous croyons du moins le deviner : le siècle qui vient de s’écouler a vu trois guerres qui furent de ressaut en ressaut de plus en plus affreuses ; et les bombardements se sont à peine tus qu’on n’hésite plus à en craindre de plus cruels. Une sorte de folie a saisi les hommes. Le règne de la haine fraternelle, s’établit sur les lambeaux de l’Évangile déchiré. « Priez ! nous murmura Notre-Dame de La Salette, Priez ! mais priez donc ! Vous savez bien que je puis obtenir des miracles, mais il faut que vous m’aidiez. J’ai tant de peine à soutenir le bras de mon Fils ! »

Mais je pense que ce ne serait rien de prier si à notre prière ne se joignait la Charité, la Charité fraternelle qui est la vertu fondamentale exigée du chrétien évangélique et sans laquelle, selon saint Paul, nous ne serions que cymbales retentissantes.

Notre-Dame de La Salette, guérissez toutes les paralysies engendrées par l’égoïsme comme vous avez guéri la petite fille qui ne savait plus marcher...

 

 

 

Colette YVER.

 

Paru dans la revue Marie

en mai-juin-juillet 1951.

 

 

 

 

 

 

 

 

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