PIERRE BLET, s. j.

 

 

Pie XII
et la Seconde Guerre mondiale
d’après les archives du Vatican

 

PERRIN

1997

 

Le pape Pie XII fut au lendemain de sa mort, le 9 octobre 1958, l'objet d'un concert d'hommages admiratifs et reconnaissants. Quelques années plus tard, il devint le héros d'une légende noire : durant la guerre, il aurait assisté impassible et silencieux aux crimes contre l'humanité, qu'un discours de ses lèvres aurait arrêtés (!). Pour revenir de la fiction à la réalité, de la légende à l'histoire, il n'existe qu'un moyen : recourir aux documents originaux, qui expriment directement l'action du pape. D'où la décision prise en 1964 par Paul VI d'autoriser la publication des documents du Saint-Siège relatifs à la guerre. Les archives de la Secrétairerie d'État conservent en effet les dossiers dans lesquels on peut suivre, souvent au jour le jour, parfois d'heure en heure, l'activité du pape et de ses services. C'est ce matériel qui a été rassemblé et publié de 1965 à 1982 par le père Blet et trois de ses confrères dans les 12 volumes des Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Mais le contenu, sinon même l'existence de cette publication, a encore échappé à beaucoup de ceux qui écrivent sur le Saint-Siège pendant la guerre. C'est pourquoi l'auteur s'est attaché à donner une idée de leur teneur en un seul volume, accessible au grand public. Fidèle aux documents, évitant de se faire juge et avocat, se gardant de tout a priori et de tout anachronisme, le père Blet apporte une contribution majeure à l'Histoire.

Après son doctorat ès lettres en Sorbonne (juin 1958), Pierre Blet, entré en 1937 dans la Compagnie de Jésus, a été appelé à Rome comme professeur d'histoire moderne à la faculté d'histoire ecclésiastique de l'Université pontificale grégorienne. Il a enseigné pendant dix-sept ans l'histoire diplomatique à la Pontifica Accademia ecclesiastica. Spécialiste de l'histoire des relations entre l'Église et l'État au XVIIe siècle, il apporte aussi dans ses ouvrages et ses publications de textes une importante contribution aux études sur la diplomatie du Saint-Siège, à quoi s'ajoute sa collaboration aux Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Il a été élu en 1985 correspondant de l'Institut.

 

Avant-propos

En décembre 1965, les éditions du Vatican publiaient le premier volume des Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Il existait déjà plusieurs collections d’histoire diplomatique dont de nombreux volumes étaient consacrés à la Seconde Guerre mondiale, Documenti diplomatici italiani, Documents on British Foreign Policy, Foreign Relations of the United States, Diplomatic papers, Akten zur deutschen Auswärtigen Politik (1918-1945). En regard de ces collections, il avait paru bon de permettre aussi l’étude sur pièces du rôle et de l’activité du Saint-Siège durant cette période, critique entre toutes, en portant à la connaissance des historiens les documents du Vatican.

Facilement, l’historiographie des temps modernes passe sous silence le rôle de la papauté dans la vie internationale, ou se contente de quelques allusions. Ainsi, les ouvrages généraux ne consacrent le plus souvent que des mentions assez sommaires aux démarches de Benoît XV pour limiter la guerre de 1914 et pour en hâter le terme, malgré les quelques études approfondies qui lui ont été consacrées.

Dans le cas de la guerre de 1939, au silence de l’historiographie s’ajouta dès les années 1964-1965 une vague de dénigrements systématiques de la personne et de l’action de Pie XII. Le pape Pacelli avait été, au lendemain de sa mort le 9 octobre 1958, l’objet d’un concert d’hommages admiratifs et reconnaissants. Quelques années plus tard, il était devenu le héros d’une légende noire: durant la guerre, par calcul politique ou par pusillanimité, il aurait assisté impassible et silencieux aux crimes contre l’humanité qu’un discours de ses lèvres aurait arrêtés (!).

Pour revenir de la fiction à la réalité, de la légende à l’histoire, il n’existe qu’un moyen: recourir aux documents originaux, qui expriment directement l’action du pape. D’où la décision prise en 1964 par le pape Paul VI, qui avait été, comme substitut de la Secrétairerie d’État, l’un des plus proches collaborateurs de Pie XII, d’autoriser la publication des documents du Saint-Siège relatifs à la guerre.

Les archives de la Secrétairerie d’État conservent en effet les dossiers dans lesquels on peut suivre souvent au jour le jour, parfois d’heure en heure, l’activité du pape et de ses services. On y trouve les informations reçues au Vatican, les propositions du secrétaire d’État et de ses collaborateurs, les décisions prises par le pape, les instructions expédiées aux nonces, les notes remises aux ambassadeurs. L’essentiel de ces pièces peut se classer en cinq catégories: 1° Les messages et discours du pape. 2° Les lettres échangées entre le pape lui-même et des dignitaires civils et ecclésiastiques. Ces lettres sont ordinairement conservées sous forme de minutes, que le pape a corrigées de sa main. 3° Des notes de la Secrétairerie d’État, notes de service, rédigées par les subalternes à l’intention des supérieurs pour communiquer des informations ou des propositions, et par surcroît des notes privées, en particulier celles de Mgr Tardini qui avait l’habitude, fort heureuse pour les historiens, de réfléchir la plume à la main. 4° Les notes diplomatiques échangées entre la Secrétairerie d’État et les ambassadeurs ou ministres accrédités près le Saint-Siège. 5° La correspondance échangée entre la même Secrétairerie d’État et les représentants du Saint-Siège à l’extérieur, nonces, internonces et délégués apostoliques. Beaucoup de ces documents sont signés du secrétaire d’État ou du secrétaire de la première section de cette Secrétairerie d’État, et très peu par le pape lui-même: cela n’empêche qu’ils traduisent les intentions non du signataire, mais du pape, à qui appartient l’ultime décision.

C’est ce matériel qui a été publié dans les onze tomes en douze volumes des Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, qui offrent à l’historien un moyen de connaître ce que furent réellement l’attitude et l’action du pape et du Saint-Siège pendant la guerre. Cette documentation fait voir la situation dans laquelle la guerre plaça le pape, avec les informations plus ou moins complètes qui lui parviennent, les recours que l’on fait à son influence morale et religieuse, que d’aucuns s’imaginent illimitée et que chacun cherche à utiliser dans l’intérêt de sa cause, ses efforts pour sauver ce qui peut encore être sauvé, en gardant l’impartialité entre les partis en lutte, ses démarches pour détourner le fléau, les tentatives pour le contenir et, quand il fut déchaîné à l’échelle européenne puis mondiale, ses efforts pour adoucir les souffrances et secourir les victimes.

Sans doute aucun fonds d’archives, même le plus complet, ne rend-il jamais compte de la réalité totale. Par exemple, ce n’est que de façon exceptionnelle que les documents du Vatican révèlent le déroulement d’une audience et les propos échangés entre le pape et celui qu’il a reçu. Ces documents nous disent bien, par exemple, que, le 30 juin 1944, Pie XII a donné audience au général de Gaulle, et l’Osservatore Romano précise qu’elle était fixée à 9 heures, mais ces documents ne nous rapportent pas un mot de la conversation: ce sont les Mémoires du général qui nous renseignent à cet égard. Il s’en faut aussi de beaucoup que les nonces rendent compte au jour le jour de toutes leurs activités. Les documents qui témoignent des démarches multipliées pour le sauvetage des victimes de la persécution raciale fournissent très peu d’indications sur les résultats obtenus : à cet égard, on se trouve le plus souvent réduit aux remerciements adressés à tel ou tel nonce en particulier ou au Saint-Siège et au pape par les bénéficiaires de cette action. En dépit de ces limites, auxquelles sont habitués les historiens qui travaillent sur pièces d’archives, ces documents n’en demeurent pas moins la source essentielle et irremplaçable de l’histoire du Saint-Siège pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais l’expérience des quinze années écoulées depuis la parution du dernier volume montre que le contenu, sinon même l’existence de cette publication, ont encore échappé à beaucoup de ceux qui parlent et écrivent sur le Saint-Siège pendant la guerre. C’est pourquoi nous avons essayé de donner une première idée de leur contenu en un volume plus maniable. Chacun des onze tomes précités est précédé d’une introduction où se trouve déjà indiqué l’essentiel des documents imprimés. Avec l’autorisation de la Secrétairerie d’État, éditrice des douze volumes, nous avons repris ces introductions, sous une forme néanmoins plus synthétique, mais sans nous interdire de reproduire les textes que nous avions déjà publiés.

Pour rendre plus accessible le résultat de ce travail, nous avons voulu en réduire les dimensions, quitte à sacrifier bien des détails, et même des volets entiers de l’activité du Saint-Siège durant la guerre, comme les secours envoyés aux camps de prisonniers et aux régions éprouvées, les efforts inutiles pour atténuer les blocus qui affamaient les populations, les efforts laborieux pour établir le service de renseignements entre les prisonniers de guerre et leurs familles. En cela nous avons considéré que tous ceux qui voudront des informations plus complètes ou des précisions de surcroît, et nous souhaitons qu’ils soient nombreux, pourront facilement recourir à ces douze volumes. C’est dans le même esprit que nous avons allégé le présent ouvrage de l’apparat des références aux sources, en nous limitant à indiquer au début de chaque chapitre le ou les volumes dans lesquels ces documents sont publiés: l’ordre chronologique et la date devraient rendre la vérification aisée. Ajoutons que, par souci de fidélité à ces documents, nous avons pris soin, dans tout ce que nous avons récrit, de nous en tenir à leur vocabulaire, qui demeure parfaitement intelligible aujourd’hui et nous avons soigneusement évité un vocabulaire postérieur, qui traîne facilement avec soi des conceptions anachroniques.

Il me faut, en terminant cet avant-propos, rendre justice à mes collègues et confrères avec qui j’avais travaillé, de 1965 à 1982, à cette édition des Actes et Documents, et dont j’utilise ici le labeur, les pères Robert A. Graham, Angelo Martini et Burkhart Schneider. Deux sont pour ainsi dire morts à la tâche: le P. Burkhart Schneider, professeur à la faculté d’histoire ecclésiastique de la Grégorienne, qui ajouta à ses tâches d’enseignement et d’administration l’édition des lettres de Pie XII aux évêques allemands (volume II), et travailla spécialement aux volumes VI, VIII et IX, jusqu’au jour où la maladie nous l’enleva en 1976, et le P. Angelo Martini, collaborateur de la Civiltà Cattolica et spécialiste reconnu en histoire contemporaine, qui consacra les quinze dernières années de sa vie à cette œuvre, sans en voir l’ultime achèvement. Il lui fut seulement donné d’avoir en main les dernières épreuves du douzième et dernier volume. Le P. Robert Graham, qui nous avait rejoints en 1967, était demeuré à Rome jusqu’en juillet 1996, date à laquelle il regagna sa Californie natale, pour y mourir le 11 février 1997. Bien qu’il fût notre doyen d’âge, il avait pu travailler jusqu’à l’achèvement de la collection et même la compléter tout au long de ces quinze dernières années, par des publications parues le plus souvent sous forme d’articles dans la Civiltà Cattolica. C’est là encore une source de renseignements que pourront consulter avec profit les historiens de la Seconde Guerre mondiale.

 

Table

Avant-propos 7

I. LA DIPLOMATIE VATICANE CONTRE LA GUERRE

Le pape Pacelli et ses ministres, 13. – La situation internationale et les menaces de guerre, 16. – Le projet de conférence à cinq, 19. – Bons offices et avertissements, 23. – La crise de Dantzig et le pacte germano-soviétique, 26. – L’appel du 24 août, 29. – Ultimes efforts et propositions pour la paix, 31.

II. PIE XII, ROOSEVELT ET MUSSOLINI

La neutralité italienne, 36. – Messages de Noël de Pie XII et de Roosevelt, 40. – Lettre de Mussolini à Hitler; Pie XII et les généraux allemands, 42. – Taylor, Welles et Ribbentrop à Rome, 45. – Lettres de Pie XII et message de Roosevelt à Mussolini, 50. – L’offensive allemande et les télégrammes du 10 mai, 53. – Entrée en guerre de l’Italie: tentatives de bons offices pour la France et pour l’Angleterre, 59.

III. LE PAPE ET L’ÉGLISE D’ALLEMAGNE

La persécution religieuse en Allemagne, 63. – Délibérations et rapports sur la situation religieuse dans le Reich, 66. – Préoccupations et politique de Pie XII, 71. – Enseignement des lettres aux évêques, 76. – Pie XII et l’épiscopat, 78.

IV. L’ÉGLISE DANS LA POLOGNE ENVAHIE

Pie XII et la Pologne envahie, 83. – L’administration pastorale des diocèses, 85. – Radio vatican et Pologne, 89. – Occupation soviétique et occupation nazie, 91. – Les plaintes des Polonais, 95. – Réponses du Saint-Siège aux évêques et note à Ribbentrop, 101. – Miranda del Ebro, 107.

V. AU TEMPS DU REICH TRIOMPHANT

Expulsion des nonces et des délégués, 109. – La question des nominations épiscopales en temps de guerre, 111. – Les problèmes de la radio du Vatican, 114. – La presse italienne, 121. – La question du bombardement de Rome, 123. – Le nouvel État croate, 125. – Réélection de Roosevelt et bons offices du Vatican en faveur de l’Espagne, 117.

VI. DE LA GUERRE EUROPÉENNE
À LA GUERRE MONDIALE

Croisade antisoviétique?, 134. – Le cas de conscience des catholiques américains: l’aide à Staline, 138. – Relations diplomatiques entre le Saint-Siège et le Japon, 146. – Premiers sondages allemands pour la paix, 151. – Jubilé épiscopal de Pie XII, 157.

VII. LOIS ET PERSÉCUTIONS RACIALES

Le souci des prisonniers, 159. – Premiers secours aux persécutés juifs: l’action brésilienne, 161. – L’émigration bloquée, 169. – Vains efforts du nonce Orsenigo en Allemagne, 171. – Les Juifs en Italie, 176. – Le sort des déportés, 181. – Soupçons croissants d’un sort tragique, 185.

VIII. LA DÉPORTATION EN SLOVAQUIE
ET EN CROATIE

Le cas slovaque, 192. – Premières déportations et protestations du Saint-Siège, 193. – Nouveaux périls et nouvelles interventions du Saint-Siège, 197. – Troisième phase: interventions étrangères; la lettre de Tiso à Pie XII, 200-203. – La situation croate, 203. – Succès et échecs du Visiteur Marcone, 204.

IX. LA ROUMANIE ET LA HONGRIE

Interventions du nonce Cassulo, contre les lois raciales, 207. – Les déportés de Transnistrie, 209. – Émigrations d’enfants vers la Palestine, 212. – Le sort des déportés de Transylvanie?, 213. – Inquiétudes pour les Juifs hongrois, 215. – Protestations du nonce Rotta, 217. – Télégramme de Pie XII à Horthy, 220. – Appel aux évêques et nouvelles instances du nonce et du corps diplomatique, 223. – Réactions des communautés israélites, 225.

X. LE SORT DE LA VILLE ÉTERNELLE

Rome menacée de bombardement, 228. – Le Saint-Siège et la question du gouvernement italien, 230. – Bombardement de Rome, 236. – Chute de Mussolini, Rome ville ouverte, 235. – Armistice et occupation allemande, 239. – Les Juifs dans la Rome occupée, 242. – La sauvegarde de Rome, 247. – Entrée des Alliées dans Rome, 253.

XI. LES AFFAIRES DE FRANCE

La question du ravitaillement, 255. – Projet de flotte pontificale, 257. – Le nonce et le maréchal, 260. – Protestations du nonce contre les lois raciales et les déportations, 262. – Protestations des évêques et plans de sauvetage, 266. – Les Juifs de Vittel, 268. – Le nonce Valeri et les derniers temps de Vichy, 271. – Le Saint-Siège et le gouvernement du général de Gaulle, 276. – Le nonce regagne Paris, d’où il doit rentrer à Rome, 281. – Mgr Roncalli nommé nonce en France, 285.

XII. DERNIERS COMBATS
ET DESTINÉE DES PEUPLES

Weizsäcker recherche une paix de compromis, 287. – Pie XII contre la reddition inconditionnelle, 289. – Discussion avec Taylor sur la paix et sur la Russie, 291. – Inquiétude pour les prisonniers, 296. – Entre Taylor et Weizsäcker, 300. – Les soucis du Saint-Siège pour la Pologne, 304. – Le siège de Varsovie, 306. – Les déceptions de Yalta, 308. – L’Extrême Orient, 311. – La mort de Roosevelt et la fin des combats, 313.

Conclusion, 317

Aperçu bibliographique, 327

Index, 329

 

Ouvrages du même auteur

Le Clergé de France et la monarchie. Étude sur les assemblées générales du clergé de 1615 à 1666, Université Grégorienne, Rome, 1959, 2 vol. (ouvrage couronné par l’Académie française et par le CNRS, médaille d’argent).

Les Assemblées du clergé et Louis XIV de 1670 à 1693, Université Grégorienne, Rome, 1972 (ouvrage couronné par l’Institut).

Le Clergé de France, Louis XIV et le Saint-Siège de 1695 à 1715, Archivio Segreto Vaticano, Città del Vaticano, 1989 (ouvrage couronné par l’Institut).

Histoire de la représentation diplomatique du Saint-Siège des origines à l’aube du XIXe siècle, Archivio Segreto Vaticano, Città del Vaticano, 1982, 2e éd., 1990 (ouvrage couronné par l’Institut).

Girolamo Ragazzoni évêque de Bergame nonce en France. Correspondance de sa nonciature 1583-1586, De Boccard, Paris-Université Grégorienne, Rome, 1962.

Correspondance du nonce en France Ranuccio Scotti 1639-1641, De Boccard, Paris-Université Grégorienne, Rome, 1965 (ouvrage couronné par l’Institut).

Le Clergé du Grand Siècle en ses assemblées, Le Cerf, Paris, 1995, (ouvrage publié avec le concours du ministère de la Culture, direction des Archives de France).

Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, en collaboration avec Robert Graham, Angelo Martini, Burkhart Schneider, Libreria Editrice Vaticana, Città del Vaticano, 1965-1982, 12 vol.

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