JOACHIM BOUFLET

 

 

Quand la Gestapo
traquait les apparitions

 

 

C.L.D.
é d i t i o n s

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Quand la Gestapo
traquait les apparitions

Ouvrant une importante réunion nazie, Julius Streicher, éditeur de la revue des SS Stürmer, s'écriait, provoquant l'hilarité de la salle : " J'apparais devant vous comme la Madone de Heede. "

Complètement méconnues du public francophone, les apparitions de la Vierge Marie (1933-1945) dans l'Allemagne nationale-socialiste sont pourtant des événements remarquables à plus d'un titre.

Les unes ont été discrètes, éclairant la route d'un petit nombre de fidèles dans leur lutte contre le nazisme. D'autres ont troué la nuit, tels des phares de plus en plus puissants qui, aujourd'hui encore, attirent des dizaines de milliers de pèlerins chaque année.

Toutes, à l'exception de deux ou trois d'entre elles, ont amené leurs protagonistes et ceux qui en étaient témoins, à s'engager contre le régime, parfois au péril de leur vie.

Elles ont été pour beaucoup de chrétiens – pas seulement des catholiques – source de réconfort et d'espérance dans l'épreuve, et ont permis aux fidèles de faire une lecture spirituelle de leur histoire et de celle de leur patrie, les encourageant à en défendre les valeurs contre le totalitarisme nazi.

Joachim Bouflet, historien, se consacre à l'étude des mentalités religieuses. Consultant auprès de postulateurs de la Congrégation pour les causes des saints, il est l'auteur d'ouvrages sur plusieurs grandes figures spirituelles et sur les phénomènes mystiques, notamment Édith Stein (rééd 2002) et Faussaires de Dieu (2000).

 

 

Avant-propos

Les mariophanies (1) signalées en Allemagne entre 1933 et 1945 sont peu connues du grand public. Non qu’elles ne soient suffisamment attestées – pour certains cas, le chercheur dispose même d’une solide documentation –, mais divers facteurs les ont reléguées à l’arrière-plan, dont le moindre n’est pas l’a priori avec lequel est abordée l’histoire du catholicisme allemand durant la période. Aux uns, la seule éventualité d’un fait d’apparition mariale dans l’Allemagne du Troisième Reich semble un non-sens : comment, dans un pays qui a perdu son âme, de tels faits seraient-ils possibles ? Pour d’autres, cela est simplement impensable : la répression exercée dès 1934 par le national-socialisme contre les chrétiens exclut l’éventualité de phénomènes de cet ordre, que d’emblée le régime aurait étouffés dans l’oeuf dès lors qu’on en eût fait état. Surtout, pour le grand nombre, le caractère éminemment tragique de l’histoire de l’Allemagne et du monde à cette époque ne saurait, sous peine d’une forme d’indécence ou pour le moins d’incongruité, s’accommoder de ce type de manifestations fort secondaires, sinon marginales. À l’inverse, d’aucuns, mus par des considérations étrangères à toute méthode de critique historique, opposent à ces arguments l’adage à situation d’exception, remèdes exceptionnels, qui les amène à tenir pour opportune, voire évidente, l’existence de mariophanies dans toute région du monde où serait menacée l’identité chrétienne, à l’instar des apparitions des temps mauvais du XIXe siècle étudiées par Philippe Boutry (2). Un exemple récent de cette approche de la question s’est vu dans la lecture qu’ont faite certains auteurs des apparitions mariales alléguées au Liban dans les années 1976-1985, au plus fort de la guerre qui ravageait alors ce pays (3).

Autant d’approches erronées de la question. Certes, des apparitions ont lieu en des époques troublées – on pensera à Pontmain (1871) lors de la guerre franco-prussienne, à Fatima (1917) pendant la Première Guerre mondiale –, mais les ères de paix et de prospérité en connaissent tout autant. Le phénomène est pour partie indépendant du seul contexte historique : étant par définition une grâce gratis data, donnée en vue de l’édification ou de la conversion de la communauté au sein de laquelle il se produit, il rejoint au-delà des accidents de l’histoire la dimension transcendante de cette communauté, qui est son enracinement dans le mystère du Christ et son cheminement sous la conduite de l’Esprit. Ainsi, à l’inverse de ce que l’on croit et écrit couramment, une apparition surnaturelle n’est pas générée par un milieu spécifique, ni même motivée par une situation particulière. Dans le premier cas, l’événement serait réductible à une projection (mentale, psychique ou autre) du groupe humain qui, en quelque sorte, la sécréterait : les parapsychologues parleraient d’égrégore. Dans le second cas, il traduirait une interférence du divin dans le déroulement de l’histoire humaine : une telle " intention " prêtée au ciel irait à l’encontre du caractère de gratuité des authentiques apparitions et illustrerait un providentialisme de mauvais aloi. On objectera à ce dernier argument l’exemple de Pontmain, cité précédemment : le 17 janvier 1871, à un moment crucial du conflit franco-prussien, la monstrance de la Vierge Marie dans le ciel étoilé de ce paisible village breton aurait " stoppé " la marche de l’armée ennemie. Cette lecture de l’apparition infléchissant le cours de l’histoire est un non-sens : l’événement n’explique ni ne justifie la mariophanie, c’est cette dernière qui permet au croyant de resituer l’événement dans le cadre plus vaste d’une économie salvatrice donnant sens à l’Histoire. En clair : la Vierge Marie n’est pas apparue pour repousser les Prussiens (ils ne l’ont d’ailleurs pas vue), mais pour montrer que l’espérance placée en elle par les fidèles n’était pas vaine. Il est significatif que, spontanément, les fidèles de Pontmain aient invoqué la Vierge sous le vocable Notre-Dame d’Espérance, et non pas Notre-Dame de la (des) Victoire (s), un titre pourtant traditionnel.

S’inscrivant dans un contexte donné qui, si particulier qu’il soit, n’est jamais qu’un aspect – paroxystique parfois – de la lutte entre les deux cités exposée magistralement par saint Augustin, la mariophanie l’assume et lui (re)donne sens, un sens que, le plus souvent, on découvre ou comprend a posteriori. Cette fonction signifiante permet une lecture théologale de l’Histoire : critère de discernement du fait apparitionnaire, elle ne saurait être réduite aux seuls " bons fruits " attribués à l’intervention mariale alléguée. De fausses apparitions – certaines fameuses, dénoncées comme telles par l’autorité ecclésiastique compétente en matière de jugement – ont produit, durant un temps parfois assez long, de ces bons fruits bien attestés, avant de retomber peu à peu dans l’oubli. Connaît-on encore, aujourd’hui, les prétendues apparitions d’Ezkioga qui, durant les années 1931-33, attirèrent dans cette modeste localité du pays basque espagnol des dizaines de milliers de pèlerins et de curieux ? Qui se rappelle les spectaculaires extases des visionnaires de Voltago (Italie, 1937), suivies en direct par des foules enthousiastes ? Ces événements eurent, à l’époque qui fait l’objet de ce livre, un retentissement international, ils suscitèrent de réels mouvements de prière et de conversion. Il n’en reste aujourd’hui plus rien, hormis la nostalgie d’une poignée de dévots irréductibles dont le nombre, par la force des choses – le temps qui passe et la mort des témoins – va s’amenuisant. Au contraire, si discret qu’en ait été le déroulement, les apparitions mariales signalées en Allemagne entre 1933 et 1945 ont surmonté l’épreuve du temps, elles ont survécu aux témoins – les voyantes sont mortes dans les années 1985/96 – et elles sont à l’origine d’un solide courant de dévotion ininterrompu et de réalisations pastorales et caritatives qui attestent leur fécondité.

Notes

1. Mariophanie : ce néologisme forgé par Jean Guiton sur le modèle de théophanie, est désormais d’usage courant pour désigner une apparition de la Vierge Marie.

2 Joachim BOUFLET – Philippe BOUTRY, Un signe dans le ciel – Les apparitions de la Vierge, Paris, Grasset, 1997, p. 165-208.

3. Cf. Gottfried HERZENBERGER et Otto NEDOMANSKY, Erscheinungen und Botschaften der Gottesmutter Maria. Vollständige Dokumentation durch zwei Jahrtausende, Augsburg, Pattloch Verlag, 1993 : articles 1976 Beirut (Libanon), 1980 Deir-el-Ahmar (Libanon), 1984 Jall-el-Dib, Beirut (Libanon).

 

 

TABLE
DES MATIÈRES

Avant-Propos

Des faits inscrits dans une histoire

Un Lourdes allemand manqué ?
Les apparitions de Berg (1933-1934)

Révélation progressive - Apparitions publiques - Un message prophétique - Sobriété et Brièveté - Des apparitions oubliées

Délire ou plagiat ?
Les visions de Marmagen (1934)

Les premières visions - Les visions de 1934 - Un contexte pathologique - Une visionnaire à problèmes - La question de la chapelle - L’inspiratrice - L’échec de l’apparition

Échos de traditions ?
Lippspringe (1933-1959)
Marpingen (1934-1936)

Les révélations mariales à Lippspringe - Les nouvelles apparitions de Marpingen

Telle une légende médiévale :
La Mère Abandonnée (1936)

Un songe - Une mission - La Mère Abandonnée

Les deux Cités :
Les apparitions de Heede (1937-1940)

Et pourtant... - Premiers témoignages -
Les premiers jours - L’examen des voyantes -
La persécution - Interventions de la SS et de la Gestapo - En clinique psychiatrique - Vers une solution - Séjour à Osnabrück - Nouvelles apparitions - Appel intérieur - Un nouveau curé - L’épreuve de la fidélité - La Vierge Marie parle - Pédagogie de la fidélité - Heede et l’Église - Une commission d’enquête - L’influence du professeur Ewald - " Étranges apparitions " - Le secret de Heede - Les dernières apparitions - L’archevêque et Heede - La Passion de Grete Ganseforth - Heede en Église

Annexe

Le texte du message

De discrètes apparitions :
Bochum (1938-1941)

La voyante de Bochum - Un pieuse laïque - D’une guerre l’autre - Une mystique engagée - La apparitions de la Vierge - L’ultime message

D’une église à l’autre :
Les apparitions d’Oberpleis (1938-1955)

Avoir confiance - Celle qui apporte le Christ - Le curé Hans Bernhard Wichert

Marie, Mère Immaculée de la Victoire :
Wigratzbad (1938)

Un songe et ses conséquences - Le texte de la lettre - La grotte et la chapelle - Agression - Une discrétion inouïe - Les anges - La Mère secourable - Enfouissement

La promesse de la Paix :
Marienfried (1940-1946)

La rencontre - Consécration à Marie - Monde intérieur - Épreuves et réconfort - Les deux premières apparitions - Le Signe du Dieu vivant - La Grande Médiatrice des Grâces - Sois témoin - La troisième apparition - L’hymne à la Trinité - Le message public - Communications personnelles - Le pire... et le meilleur - Profanation et rédemption - L’amour plus fort que la mort - Marienfried et l’Église

En guise de conclusion
La signification de ces mariophanies

 

Du même auteur

Petite Vie d’Agnès de Langeac, Desclée de Brouwer, Paris, 1994.

Lumières et ténèbres dans l’expérience mystique de sainte Véronique Giuliani (1660-1727), dans La Nuit, collectif, Éditions Jérôme Millon, Grenoble, 1995.

Les Stigmatisés, collec. " Bref ", Le Cerf, Paris, 1996.

Les Apparitions de la Vierge, Calmann-Lévy, Paris, 1996.

Un signe dans le Ciel – Les apparitions de la Vierge (en collab. avec Ph. Boutry), Grasset, Paris, 1997.

Édith Stem, Presses de la Renaissance, Paris, 1998 ; rééd. 2002.

Une stigmatisée contemporaine, Theres Neumann de Konnersreuth (1898-1962), Éditions du Rocher, Paris, 1999.

Faussaires de Dieu, Presses de la Renaissance, Paris, 2000.

Paire Pio – Des foudres du Saint-Office à la splendeur de la vérité, Presses de la Renaissance, Paris, 2002.

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