JEAN MADIRAN

  

 

 

"Le Monde"
et ses faux

 

 

 

Éditions de Présent
Diffusion Difralivre

1997

 

 

 

Introduction

 

Les pages que voici n’ont pas pour intention de tracer un portrait du Monde ni d’analyser ce qu’a été sa vie pendant plus d’un demi-siècle.

Elles ne traitent que d’un objet très précis, très restreint, très particulier : le faux et l’usage de faux dont ce journal, de Beuve-Méry à Colombani, est incorrigiblement coutumier.

On peut contester beaucoup de choses dans Le Monde. Les contestations, par nature, sont elles-mêmes contestables, et les débats les plus justifiés n’aboutissent pas toujours à des conclusions assurées.

Les faux, en revanche, ont un aspect matériel qui en rend la constatation incontestable.

Bien sûr, épingler une collection de faux n’est pas faire œuvre de doctrine politique ou de philosophie morale : mais on ne néglige pas ces grandes disciplines quand on estime qu’un faussaire ne mérite pas d’être attaqué de si haut.

L’usage de faux n’est pas au Monde, comme il pourrait l’être ailleurs, un accident innocent et regretté.

Il y est coutume et tradition.

Mais il n’est pas convenable de le dire. Il n’est pas convenable de s’en apercevoir. Il n’est pas convenable de seulement y penser. Tels les augures de la décadence romaine, les notables de l’univers politico-médiatique doivent être accoutumés à se regarder entre eux sans se sentir gagnés par une irrésistible envie de rire ; ou de mutuellement se mépriser. Tout le monde a besoin du Monde dans le système oligarchique qui gouverne la République, sa politique, son économie, son financement culturel, ses autorités morales et religieuses.

Il faut être un marginal, excommunié, exclu, paria, comme le quotidien Présent depuis quinze ans, et votre serviteur depuis plus d’un demi-siècle, pour avoir l’indépendance matérielle et la liberté d’esprit de tenir sur Le Monde un langage sans entraves. Nous l’avons toujours fait, sans nous encombrer outre mesure d’un tel souci ni en faire une obsession. Nous avons dans la vie d’autres objets d’action et de contemplation.

Ainsi jusqu’en 1996.

Cette année-là s’est produit un fait nouveau.

Le Monde a entrepris de nous interdire, par la voie judiciaire, de parler et d’écrire librement sur lui.

Sa position dominante dans l’univers médiatique ne lui suffisait apparemment plus. L’énorme disproportion de puissance sociologique et matérielle entre lui et nous avait, semble-t-il, cessé de le rassurer. Si mince en décibels que soit notre voix, il lui fallait à tout prix nous faire taire. Peut-être en essayant d’abord de nous intimider par la menace d’une répression judiciaire, presque assurée d’avance par l’incroyable préjugé favorable dont Le Monde jouit encore auprès d’un grand nombre de magistrats. L’intimidation ne marchant pas, il n’avait plus qu’à pousser les procédures.

J’ai eu d’abord du mal à croire que Le Monde ne s’estimait pas assez enivré par sa position dominante et par les abus qu’il en pouvait faire. Il ne lui suffisait pas d’être Goliath. Il voulait nous acculer à n’avoir plus d’autre issue de survie que de nous essayer au rôle de David dans le champ clos de prétoires où presque tout, d’avance, nous est hostile. Ce que n’avaient fait ni Le Monde de Beuve-Méry, ni Le Monde de Jacques Fauvet, ni Le Monde d’André Laurens, ni Le Monde d’André Fontaine, voici qu’en 1996 Le Monde de Colombani l’a entrepris, et l’opération est en voie d’exécution : en trois procès simultanés il nous réclame, pour avoir librement dit ce que nous pensions de lui, plus de deux millions de dommages et intérêts.

Je dis bien : plus de deux millions de francs. Deux cents millions de centimes.

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*    *

Pourtant j’avais prévenu Colombani qu’il valait mieux ne pas me provoquer, et il avait eu le temps d’y réfléchir. Je suis toujours lent à entrer dans une vraie dispute. J’aime la paix, le loisir, la poésie récitée en solitaire ou à plusieurs voix, le farniente rêveur dans l’archipel, le long des rivages inchangés qui virent passer Ulysse, l’ouzo glacé sur la plage de Callinissos en compagnie d’Homère, de Virgile, de Nausicaa, fille d’Alcinoos, et du Maurras des vergers sur la mer ; et de saint Jean à Patmos. Mais il vient un point au-delà duquel on ne peut plus se laisser faire. Je sacrifie ce bel été 1997. Je remets à plus tard le livre que j’étais en train d’écrire. J’en entreprends un autre. Je me mets à la composition d’un recueil des faux du Monde. J’en ai beaucoup en mémoire, et plusieurs dont je n’ai jamais parlé, mais il va falloir retrouver les textes, les dates, les faits. Cela prend du temps, beaucoup, et du travail, pas mal. Cinquante ans de faux et d’usages de faux. Colombani en aura obtenu le recueil. Pas tous certes, ce serait un travail de bénédictin. Mais les plus caractéristiques dans les divers genres, le faux matériel, le faux littéral, le faux chiffré, le faux par amputation ou par exérèse. Aux diverses époques. Mais bien sûr en insistant sur la période Colombani.

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Face au poids écrasant de l’installation sociale, de l’argent, des connivences oligarchiques, je n’ai que ma plume, du moins pour le moment, en attendant d’être mis en prison pour dettes, car où donc trouver deux millions de francs, ou trois, si Colombani réussit son coup judiciaire. C’est peut-être à la prison pour dettes qu’il a pensé pour moi, un 14 juillet, en fêtant mais en regrettant la prise de la Bastille.

Les faux du Monde sont-ils tous des faux au sens propre ? On pourra en discuter. Le seul qui n’en discutera pas, c’est Le Monde précisément, il substitue la répression judiciaire à la libre discussion. Peut-être plusieurs de ses faux avaient-ils des circonstances atténuantes, pourquoi pas ? tous les crimes peuvent en avoir. Mais il refuse de s’expliquer. Peut-être certains faux n’étaient-ils des faux qu’en un sens figuré, voire métaphorique. Pourtant le vieux Littré et le Grand Robert s’accordent à peu près pour définir le faux comme une altération frauduleuse de la vérité de nature à porter préjudice à autrui ; ce peut être l’altération d’un écrit ou celle d’une signature. Attribuer à Pierre une parole de Paul est un faux par (fausse) attribution. Et ainsi de suite. Voilà en tout cas défini ce que nous appelons un faux.

Je n’instruis pas à charge et à décharge cette question des faux et usages de faux dans Le Monde. D’ailleurs, même les juges d’instruction n’instruisent plus aujourd’hui à charge et à décharge dans les procès de presse et les procès politiques. Je n’ai pas recherché non plus les circonstances atténuantes. Il me suffit de rester attentif à tout ce qui pourra être dit de la part du Monde ou pour sa défense, comme j’ai été attentif au dernier mot de Beuve-Méry sur le faux Fechteler.

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*    *

Nous ne ferons cependant pas semblant de n’avoir point aperçu la philosophie ou plutôt l’idéologie qui sous-tend et prétend justifier le comportement constamment désinvolte du Monde, de Beuve-Méry à Colombani, à l’égard de la vérité. C’est la notion même de vérités objectives, immuables, universelles qui s’est atténuée et quasiment effacée.

Le Monde rectifie et ne rectifie pas : selon les cas. Non pas selon la vérité. Non pas selon la justice. Il n’a que mépris pour ce qui lui apparaît comme les survivances du passé en voie de disparition, il estime ne leur devoir ni justice ni honnêteté, et s’il utilise contre elles une information ou un document qui soit un faux, eh bien tant pis pour elles, on ne va pas pleurer ; ni s’excuser ; ni rectifier. Il a au contraire une révérence profonde et active pour ce qui est nouveau, pour ce qui se développe, pour ce qui est dans le sens de l’histoire et de l’avenir. Le 17 avril 1945, c’était sa sentence restée fameuse : " L’heure slave a sonné à l’horloge de l’histoire. " En 1945, l’heure ainsi dite " slave " était évidemment l’heure communiste (stalinienne). En ce mois d’août 1997, pour le décès de l’empereur Bao Daï, Le Monde rappelle que " la victoire de Diên Biên Phu " avait porté un dernier coup aux tentatives de restauration de l’empire. Où était alors la vérité, où était la justice, où étaient l’honneur et la fidélité en Indochine ? Pour Le Monde importait plutôt le sens de l’histoire, et sa dévotion était pour le futur vainqueur, se plaçant en esprit dans son camp au point de pouvoir écrire avant-hier, aujourd’hui et à jamais : la " victoire " de Diên Biên Phu. Comme il avait écrit la " libération " de Phnom Penh par Pol Pot.

Veiller à choisir non plus le vrai contre le faux, non plus le juste contre l’injuste, non plus l’honneur contre la félonie, mais l’avenir contre le passé, le nouveau contre l’ancien, c’est une substitution de critères qui est marxiste. Et non point d’un marxisme subtil, élégant et distingué, mais du marxisme-léninisme le plus sommaire, le plus brutal, le plus primaire. Voici ce que Staline en personne écrivait de sa main pour le manuel de formation des vrais communistes (dans l’esprit de Lénine qui voulait que tout vrai communiste soit un bon tchékiste). Lisez Staline :

Contrairement à la métaphysique, la dialectique part du point de vue que les objets et les phénomènes de la nature impliquent des contradictions internes, car ils ont tous un côté négatif et un côté positif, un passé et un avenir, tous ont des éléments qui disparaissent ou qui se développent ; la lutte de ces contraires, la lutte entre l’ancien et le nouveau, entre ce qui meurt et ce qui naît, entre ce qui dépérit et ce qui se développe, est le contenu interne du processus de développement, de la conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs. "

Le " négatif " est ce qui vient du " passé " et qui est supposé " dépérir " ; le " positif " est ce qui " se développe ", comme le communisme de 1917 à 1989, c’est " l’avenir ". Le Monde n’est pas seul à juger pour ainsi dire mécaniquement de la valeur des choses, des personnes et des idées selon le sens supposé de l’histoire : c’est l’orthodoxie la plus stalinienne qui a formé les esprits à un tel sous-marxisme primaire selon lequel ce ne sont pas la vérité et le mensonge ni le juste et l’injuste qui s’opposent en réalité, mais dialectiquement ce qui meurt et ce qui naît, ce qui dépérit et ce qui se développe ; ce qui freine ou ce qui accélère la disparition de l’ancien et la naissance du nouveau. Tout est permis pour combattre ce qui freine le supposé sens de l’histoire, tout est justifié pour l’accélérer. La clé idéologique est là.

Dans cet esprit, juger qu’une idée nouvelle, une nouvelle loi ou un comportement nouveau (par exemple que l’avortement volontaire, baptisé IVG), n’est pas un droit mais un crime est d’un anachronisme et d’un asocial relevant non pas de la réfutation mais de la compassion (ou de l’indignation) et finalement de la médecine psychiatrique : les communistes soviétiques sont allés jusqu’au bout de cette sorte de logique, et Bernanos l’avait prophétiquement annoncé. Le vrai et le bien, le juste et l’injuste sont devenus des " valeurs " purement subjectives, des opinions de la conscience individuelle, respectables seulement en tant que telles et interdites de séjour dans la vie publique. Le domaine de la pensée objective en matière politique et sociale se limite désormais à la dialectique de l’ancien et du nouveau, et aux catégories pratiques de l’" aller trop loin " et de l’" aller pas assez loin " (ou trop vite et pas assez vite). " Cela va trop loin " demeure le seul énoncé socialement supportable d’une pensée retardataire ou timorée face au " progrès ", à la différence du jugement, réputé haineux et intolérant, qui prétendrait déclarer : – Cela est mauvais, cela est injuste, cela est une erreur. Le jugement inverse (cela est vrai, juste et bon) a encore cours à titre d’ornement rhétorique, mais sans effet réel ; la seule exigence morale ayant une consistance objective reconnue est du type : – Cela ne va pas assez loin, ou assez vite. Il importe d’accompagner le changement du monde ; de s’y adapter ; de l’anticiper. Sans se poser la question de savoir à qui donc, à quelle puissance, à quelle volonté on se soumet, quand on se soumet à l’anonyme changement du monde.

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*    *

Comme si le changement incessant du monde était le tout du monde.

Marcel Pagnol y a répondu par quelques lignes au dos de son livre Le château de ma mère :

" Cette histoire est vraie, mais elle s’est passée il y a bien longtemps... À cette époque, quand une auto arrivait, on l’entendait venir de bien loin... Alors les chevaux prenaient le mors aux dents, et les gens couraient s’abriter sous les portes cochères... C’est pour vous dire que le monde change vite... Mais il y a une chose qui ne changera jamais : c’est l’amour des enfants pour leur mère, et j’ai écrit ce livre pour apprendre aux petites filles comment leurs fils les aimeront un jour... "

Les sentiments naturels, la loi (morale) naturelle, la vérité révélée ne sont pas soumis, sinon par artifice et arbitraire, au changement du monde ; encore moins au faux changement, à la dialectique marxiste de l’ancien et du nouveau, du passé et de l’avenir, du réputé négatif qui disparaît et du prétendu positif qui se développe.

Il y aurait à dire.

Mais une chose après l’autre.

On s’en tiendra dans ces pages à la question des faux et usages de faux dans Le Monde.

Selon la morale de Lénine, le mensonge est bon, il est louable, il est obligatoire quand il sert la cause du communisme.

En quoi la morale des faussaires du Monde se distingue-t-elle de celle de Lénine, c’est maintenant à eux de le dire, si toutefois il y a une différence.

 

 

 

Ouvrages du même auteur

1955

Ils ne savent pas ce qu’ils font. La non-résistance au communisme dans la presse catholique. 192 pages. Nouvelles Éditions Latines.
Ils ne savent pas ce qu’ils disent. Réponse aux polémiques qui ont accueilli l’ouvrage précédent. 192 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1957

On ne se moque pas de Dieu. 208 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1958

Brasillach. 260 pages. Nouvelles Éditions Latines. Réédité en 1985.

1961

De la justice sociale. 96 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1963

Le principe de totalité. 96 pages. Nouvelles Éditions Latines.
Les principes de la réalité naturelle de saint Thomas d’Aquin : introduction, traduction française, texte latin en regard et notes. 128 pages. Nouvelles Éditions Latines.
L’intégrisme, histoire d’une histoire. 288 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1966

La vieillesse du monde, essai sur le communisme. Première édition (épuisée) : 240 pages. Nouvelles Éditions Latines.
Pius Maurras, une plaquette de 20 pages in 12 grand aigle illustrée en frontispice de la statue de Charles Maurras exécutée par Maxime Réal del Sarte. Dominique Martin Morin. Épuisée.

1968

L’hérésie du XXe siècle, tome I [celle des évêques]. Première édition (épuisée) : 312 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1974

L’hérésie du XXe siècle, tome II : Réclamation au Saint-Père. 304 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1975

La vieillesse du monde, essai sur le communisme. Seconde édition (épuisée,) 144 pages. Dominique Martin Morin.

1977

La droite et la gauche. Nouvelle version des chapitres I à III de On ne se moque pas de Dieu. 128 pages. Nouvelles Éditions Latines.
Les deux démocraties. Nouvelle version des chapitres IV et V de On ne se moque pas de Dieu. 208 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1982

La République du Panthéon. Explication de la politique française. 178 pages. Dominique Martin Morin.

1983

Éditoriaux et chroniques, tome I : De la fondation d’"Itinéraires" à sa condamnation par l’épiscopat (1956-1966). 320 pages. Dominique Martin Morin.

1984

Éditoriaux et chroniques, tome II : Le catéchisme, l’Écriture et la messe (1967-1973). 332 pages. Dominique Martin Morin.

1985

Éditoriaux et chroniques, tome III : La France à la dérive et la décomposition de l’Église (1974-1981). 320 pages. Dominique Martin Morin.
Le concile en question. Correspondance Congar-Madiran sur Vatican II et sur la crise de l’Église. 176 pages. Dominique Martin Morin.

1987

L’hérésie du XXe siècle, tome I [celle des évêques]. Seconde édition augmentée d’une post-face (épuisée). 320 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1988

Les droits de l’homme DHSD. 160 pages. Éditions de Présent. Réédité en 1995.

1990

Quand il y a une éclipse : tout le monde est à l’ombre. 208 pages. Éditions Difralivre.

1992

L’Adieu à Israël, suivi d’un conte lexicographique et policier. 28 pages. Édition d’Itinéraires. Diffusion Difralivre.
Gilson, chroniques philosophiques. 176 pages. Éditions Difralivre.
Maurras. 236 pages. Nouvelles Éditions Latines.

1995

– En collaboration avec Jules Monnerot et Georges-Paul Wagner : Le soi-disant anti-racisme. Édition définitive (5e édition ; la 1re est de 1983). 104 pages. Édition d’Itinéraires. Diffusion Difralivre.
Court précis de la loi naturelle selon la doctrine chrétienne. 48 pages. Édition d’itinéraires. Diffusion Difralivre.

 

 

 

 

Table des matières

Introduction

Chapitre premier
– La malédiction initiale

Chapitre II
– Le faux par amputation

Chapitre III
– Le faux fiscal

Chapitre IV
– Le faux électoral

Chapitre V
– Le faux inculte

Chapitre VI
– Le faux absurde

Chapitre VII
– Le faux par référence

Chapitre VIII
– Le faux par exérèse

Chapitre IX
– Le faux par soi-même

Chapitre X
– Le faux procédurier

Chapitre XI
– Le faux par attribution

 

Appendice 1
– Le faux Fechteler

Appendice 2
– Le faux par amputation

Appendice 3
– Le faux fiscal

Appendice 4
– Le faux électoral

Appendice 5
– Le faux inculte

Appendice 6
– Le faux absurde

Appendice 7
– Le faux par référence

Appendice 8
– Le faux par exérèse

Appendice 9
– L’autofalsification

Appendice 10
– Le faux procédurier

Appendice 11
– Le faux par attribution

Appendice 12
– Comme le scorpion

Appendice 13
– Le dernier mot

 

 

 

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