EUGENIO CORTI

 

 

LE CHEVAL
ROUGE

ROMAN

 

 

TRADUIT DE L’ITALIEN
PAR FRANÇOISE LANTIERI

PRÉFACE DE FRANÇOIS LIVI

SUIVI DE

DANS LE TOURBILLON DE L’HISTOIRE
PAR FRANÇOIS LIVI

 

 

 

 

 

L’AGE D’HOMME

1996

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Depuis sa publication discrète, en 1983, chez Ares, un petit éditeur milanais, Le Cheval rouge est devenu en Italie un véritable phénomène littéraire. Car dès sa parution, et au fil des rééditions qui se sont succédé sans discontinuer, Le Cheval rouge, bien qu’ignoré en raison de son anticonformisme idéologique par la " critique officielle ", a captivé un très large public. Dans une enquête publiée en 1986 sur le plus beau roman italien des dix dernières années, Eugenio Corti et Le Cheval rouge distançaient Sciascia, Morselli, Moravia... Son succès a rapidement dépassé les frontières : il a déjà été traduit en espagnol et en lituanien ; la traduction anglaise va paraître en Amérique ; les traductions japonaise et roumaine devraient être prochainement publiées. Une adaptation à la télévision, en douze émissions, est actuellement à l’étude.

Comme peu de livres de notre temps, Le Cheval rouge a su créer, entre son auteur et ses lecteurs, un formidable courant de sympathie. Cela tient d’abord au caractère de témoignage que revêt ce roman : non seulement les personnages historiques qui le traversent, mais tous les évènements historiques relatés – de la campagne de Russie aux manifestations de la barbarie nazie, de la découverte du goulag communiste aux épisodes de la Résistance en Italie du Nord, à la vie politique des années cinquante et soixante – sont absolument et rigoureusement vrais. Ce monde fourmillant de personnages, de drames, de grandioses scènes collectives baigne dans la complexe luminosité de la vérité. Ce qui explique la multiplication des points de vue, l’absence de catégories et de clivages définitifs entre personnages " positifs " et " négatifs ", mais aussi la lumière crue, nullement convenue, qui éclaire des pages d’histoire trop souvent faussées par bien des demi-vérités. Cette force de la vérité est la charpente qui soutient Le Cheval rouge. Mais Eugenio Corti a écrit aussi un très grand roman. Son souffle épique, la variété des registres stylistiques, la vérité et la puissance des passions emportent le lecteur dès les premières pages.

Grand roman historique dans un pays où l’arbre romanesque a donné peu de fruits durables, Le Cheval rouge est fait pour résister à l’usure du temps. L’ampleur et la profondeur des sujets abordés, la saisissante vérité des personnages et des situations font de ce roman un point de repère fondamental dans la littérature italienne du XXe siècle.

Né en 1921 en Lombardie, Eugenio Corti est envoyé en 1940 sur le front russe. Après la capitulation de l’Italie fasciste, il s’engage dans le Corps de Libération italien qui combat les Allemands en Italie. De son expérience de la tragique retraite de Russie, Eugenio Corti tire une chronique hallucinante : La plupart ne reviendront pas. La campagne des soldats du Corps de Libération italien – ces laissés-pour-compte de l’Histoire – inspire une autre chronique : Les derniers soldats du roi. En 1962, sa pièce Procès et mort de Staline est mise en scène par Diego Fabbri. Elle sera traduite, sous le manteau, en russe et en polonais.

Le Cheval rouge, composé durant les années soixante-dix, est le fruit d’un travail immense. Pour l’écrire, l’auteur a dû ordonner ses souvenirs, en vérifier l’exactitude et rassembler la documentation la plus fiable sur l’histoire si commentée et pourtant si mal connue de ce siècle.

 

 

 

PRÉFACE

Les " cas littéraires " sont nécessaires – semble-t-il – au bon fonctionnement de la société littéraire dans son ensemble : éditeurs, auteurs, critiques, médias, et, last but not least, public. Du moins font-ils partie de son rituel. Le monde littéraire italien n’est pas une exception, qui a régulièrement créé, au cours des dernières décennies, ses " cas ". Rappelons-en trois des plus connus, car ils ont vite franchi les frontières de la péninsule.

Dans les années cinquante, le " cas " le plus spectaculaire a sans doute été la publication du Guépard (1957). C’est dans la solitude que le prince Giuseppe Tomasi di Lampedusa, combattant des deux guerres, antifasciste, fin connaisseur des littératures européennes, mais étranger à l’establishment culturel italien, l’avait rédigé, en 1955-1956. Cette fresque admirable, ruisselante de pessimisme et de vérité, de la Sicile pendant l’épopée garibaldienne et dans les années qui suivent l’unification, ne trouva point grâce auprès d’Elio Vittorini, qui dirigeait alors chez Einaudi la collection " I Gettoni ". Éminence grise de la littérature italienne de l’après-guerre, Vittorini estimait que ce roman historique arrivait avec quelque cinquante ans de retard. Tomasi di Lampedusa mourut en 1956, à l’âge de soixante ans, sans avoir vu son livre imprimé. C’est l’éditeur milanais Feltrinelli qui, suivant l’avis de Giorgio Bassani, le publiera l’année suivante. Le triomphe du Guépard, en Italie et dans le monde entier, fut un camouflet pour les néoréalistes et les idéologues de la " littérature engagée ".

La perspicacité d’un autre éditeur milanais, Adelphi, ne fut assurément pas étrangère, en 1974, à la naissance du " cas " Guido Morselli. Il est vrai que la fin tragique de l’écrivain, qui s’était donné la mort le 31 juillet 1973, à l’âge de soixante et un ans, se prêtait à un transformation mythique de l’homme en " écrivain maudit " et de son œuvre romanesque, décidément trop dérangeante et anticonformiste, en superbe tombeau. Si Morselli avait réussi à publier ses essais, il avait essuyé refus sur refus pour ses romans. Accepté en un premier temps, l’un de ces manuscrits fut même imprimé, sur épreuves, avant d’être rayé des programmes éditoriaux. Tous ses romans – ironiques réécritures de l’histoire, réflexions désabusées sur les institutions, le mal –, paraissent donc, à partir de 1974, posthumes. Rappelons, pour mémoire, Le Passé à venir (1975), Divertimento 1889 (1975), Le Communiste (1976), Dissipatio (1977).

Tous les " cas " ne sont pas liés au refus d’un manuscrit, à l’une de ces erreurs d’appréciation – vite réparées dans les deux cas évoqués – qui jalonnent inévitablement l’histoire littéraire. Au début des années quatre-vingt, le " cas " Umberto Eco marque l’éclatante entrée d’un philosophe dans le domaine romanesque, le passage – savamment préparé et accompagné par une exceptionnelle campagne publicitaire – de la sémiotique au roman. En sémiologue averti, Eco déchiffre les signes des temps : le regain d’intérêt pour le Moyen Âge, dont une abondante production scientifique et de vulgarisation – essais, biographies romancées, etc. – ouvre les portes au tourisme de masse, l’inusable succès du roman policier, d’habiles concessions aux modes ambiantes. Bref, Le Nom de la rose (1980) est un produit parfaitement confectionné, qui relève autant – sinon plus – de la sociologie du goût que de la littérature. Le succès des deux autres romans confirme l’exceptionnelle aptitude de Umberto Eco, soutenue par une culture encyclopédique, à écrire des best-sellers.

Le " cas " Eugenio Corti, l’un des plus significatifs des années quatre-vingt, est sensiblement différent : le roman Le Cheval rouge (1983), publié – heureusement – du vivant de l’auteur, lance un défi à la culture dominante et, contre toute attente, l’emporte. Qu’un écrivain débute comme romancier à soixante-deux ans, en publiant un livre de plus de mille pages, qui lui a coûté onze années de labeur solitaire, peut faire réfléchir aux enjeux d’une telle entreprise. Certes, les débuts tardifs – et probants – dans le roman ne sont pas exceptionnels dans la littérature italienne contemporaine : songeons à Tomasi di Lampedusa et à Gesualdo Bufalino. Pour cerner la nature du " cas " Corti, autrement plus intéressant, un détour par la biographie s’impose.

Né le 21 janvier 1921 à Besana, en Lombardie, Eugenio Corti appartient à une génération qui a connu la guerre. Il est d’abord envoyé sur le front russe. Après la capitulation de l’Italie fasciste, Corti sait quel est son devoir : il s’engage dans le Corps de Libération italien qui, aux côtés de la Ve armée américaine, combat les Allemands en Italie. De son expérience de la tragique retraite de Russie, Eugenio Corti tire une chronique hallucinante : La plupart ne reviennent pas. Journal de vingt-huit journées dans une poche sur le front russe, hiver 1942-1943. Publié en 1947 par l’éditeur milanais Garzanti, traduit en plusieurs langues, La plupart ne reviennent pas a atteint, au début des années quatre-vingt-dix, la dixième édition. La campagne des soldats du Corps de Libération italien – ces laissés-pour-compte de l’Histoire –, inspire une autre chronique : Les derniers soldats du Roi (I poveri Cristi, 1951). En 1962, sa pièce Procès et mort de Staline est mise en scène par Diego Fabbri. Elle sera traduite, sous le manteau, en russe et en polonais.

Pendant les années soixante-dix, dans sa " haute solitude " de Besana, Eugenio Corti travaille au Cheval rouge. Ce roman historique lui a demandé un travail immense : ordonner ses souvenirs, en vérifier l’exactitude, s’appuyer, pour étayer le récit des évènements dont il n’a pas été le témoin oculaire, sur une documentation fiable, de première main. Le livre dont l’épicentre se situe dans la campagne lombarde, comporte trois grands volets, aux titres empruntés à l’Apocalypse de saint Jean : Le Cheval rouge, Le Cheval livide, L’Arbre de la vie. Le romancier suit l’histoire d’un groupe de jeunes gens du hameau de Nomana de 1940, date à laquelle l’Italie entre dans la Deuxième Guerre mondiale, à 1974, un tournant dans la société italienne. La guerre est le premier détonateur qui diversifie les destinées individuelles. Ambrogio, Michele, se retrouvent sur le front russe. Manno est en revanche envoyé en Libye, puis en Grèce. Après la débâcle, il s’engagera dans le Corps de Libération italien. Après le tournant de 1948 et l’échec du front populaire (communistes et socialistes) aux élections italiennes – dont la victoire aurait transformé l’Italie en une république socialiste –, le récit se ramifie en plusieurs directions, pour suivre l’évolution des destinées particulières, pour en déchiffrer les messages. Ce monde fourmillant de personnages, de drames, de grandioses scènes collectives – on songe en particulier à la défaite des troupes de l’Axe sur le front russe – baigne dans la complexe luminosité du vrai. Ce qui explique la multiplication des points de vue narratifs, l’absence de catégories et de clivages définitifs entre personnages " positifs " et " négatifs ", ainsi que la lumière crue, nullement convenue, qui éclaire la guerre sur le front russe, sur les autres fronts, la résistance dans le Nord de l’Italie – les rivalités entre les différentes obédiences politiques –, l’histoire politique et sociale des premières années de l’Italie démocratique et républicaine, bref, des pages d’histoire trop souvent altérées par des demi-vérités, par un commode irénisme. Comme toile de fond, la perversion foncière des totalitarismes nazi et communiste, dont la racine, selon Eugenio Corti, tient au refus d’une notion spirituelle de l’homme.

L’auteur du Cheval rouge n’était donc rien moins qu’un inconnu. Il le redevient, pourtant, dès qu’il s’agit de trouver un éditeur pour ce roman. Car les grands éditeurs se dérobent. Moins effrayés par la " démesure " de ce livre, d’ailleurs imposée par l’ampleur des perspectives, qu’embarrassés par son profond anticonformisme culturel et littéraire : par sa dimension de témoignage irrécusable, par sa composante " prophétique ", Le Cheval rouge heurte de front nombre de " vérités officielles " et de préjugés idéologiques de l’intelligentsia italienne, plus lents à s’effriter que le mur de Berlin. L’inspiration chrétienne de Corti ne fait qu’aggraver son cas.

Bref, la culture italienne, encore largement influencée par un marxisme plus ou moins délayé, réserve à Eugenio Corti – toute proportion gardée –, le même sort qu’elle assigne à Soljénitsyne : défiance, silence – dans toute la mesure du possible –, des traductions tardives. Le Cheval rouge paraît enfin, en mai 1983, chez Ares, une petite maison d’édition de Milan, dont le catalogue s’ouvre pour la première fois à la littérature romanesque. Aucune campagne publicitaire ne peut accompagner la sortie du livre. Et c’est ici que le " cas " Corti commence et qu’il acquiert sa signification exemplaire.

Car, dès sa parution, et au fil des rééditions qui se sont succédé sans discontinuer depuis 1983 – déjà dix au début des années quatre-vingt-dix –, Le Cheval rouge, pourtant ignoré par une partie de la " critique officielle ", a captivé un très large public. De quoi agacer, en 1986, les responsables du supplément littéraire d’un quotidien turinois qui avait lancé une enquête sur le plus beau roman des dix dernières années. Eugenio Corti et Le Cheval rouge y occupaient une place anormalement bonne, distançant Sciascia, Morselli, Moravia... Les grands éditeurs volent enfin au secours de la victoire : en 1986 l’éditeur Mursia a adapté pour les lycées un large volet du roman. Le Cheval rouge a dépassé rapidement les frontières : il a déjà été traduit en espagnol et en lituanien ; la traduction anglaise va paraître en Amérique ; les traductions japonaise et roumaine devraient être prochainement publiées. Une adaptation à la télévision, en douze émissions, est actuellement à l’étude.

On peut s’interroger sur les raisons de cet étonnant succès de librairie d’un livre qui ne s’accorde aucune facilité et qui a su créer, entre son auteur et ses lecteurs, un formidable courant de sympathie. Le nombre exceptionnel de lettres reçues par Eugenio Corti l’atteste. Cela tient d’abord au caractère de témoignage que revêt ce roman : non seulement les personnages historiques qui le traversent, mais tous les évènements historiques relatés – de la campagne de Russie aux manifestations de la barbarie nazie, de la découverte du goulag communiste aux épisodes de la Résistance en Italie du Nord, à la vie politique des années cinquante et soixante – sont absolument et rigoureusement vrais. Cette force de la vérité est la charpente qui soutient Le Cheval rouge. Mais Eugenio Corti a écrit aussi un très grand roman. Son souffle épique, la variété des registres stylistiques, la vérité et la puissance des passions emportent le lecteur dès les premières pages. Sans doute destiné à résister à l’épreuve du temps, Le Cheval rouge fait songer à Manzoni, ainsi qu’aux grands romanciers russes, à Tolstoï en particulier.

Le " cas " Eugenio Corti montre en définitive que la passion de la vérité – fût-elle anticonformiste – peut encore gagner des batailles culturelles. La liberté d’esprit n’a pas totalement déserté la littérature : un auteur peut avoir confiance en l’intelligence des lecteurs et de son éditeur. Le message est réconfortant. Que Vladimir Dimitrijević ait voulu que la traduction française de cet admirable roman paraisse à l’Âge d’Homme, en est une éclatante confirmation.

François LIVI
Professeur à la Sorbonne

 

 

 

 

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