L’urne d’albâtre

 

 

 

                                              À M. et Mme Joseph Mélon.

 

 

 

Voici le crépuscule, au champ des asphodèles.

Dans le vaste océan, moins grand que mes regrets,

                Divin Soleil, tu disparais !

Ta mourante splendeur, qui fait roses les stèles,

Auréole de feu les fuseaux des cyprès.

Je n’entends plus, là-bas, que la flûte d’un pâtre ;

Un charme lumineux tombe du ciel serein.

Je porte aux chers tombeaux ce blanc vase d’albâtre,

        Où j’ai placé cette lampe d’airain.

                Regardez : aux passants profanes,

Ce vase semble froid, sans art et sans beauté.

Mais j’allume la lampe et les flancs diaphanes

De l’urne, tout à coup, s’emplissent de clarté.

À vous, qui méditez près des ombres heureuses,

                Chers morts, que prit le dernier soir,

Je dédie en pleurant les sublimes veilleuses

                Du Souvenir et de l’Espoir !

 

 

                                      *

                                   *    *

 

                Mon cœur est pareil à cette urne ;

                Vous le croyez vide et glacé,

Vous ne comprenez pas son rêve taciturne,

                Vous qui n’avez jamais pensé.

Mais vous, pour qui le corps est moins réel que l’âme,

Vous, qu’appellent l’amour et la tendre amitié,

Vous savez faire en lui naître une pure flamme,

                Qui l’illumine tout entier.

Un flamboiement divin le pénètre et l’embrase,

Il concentre tous les rayons de l’univers

En sa clarté ; de tous les maux qu’il a soufferts,

                Naît une lumineuse extase.

                Il devient un vivant flambeau,

                Une torche brûlante, un phare,

Qui voudrait projeter le Vrai, le Bien, le Beau ;

                En lui se lève, tel Lazare,

                Une ardeur qui sort d’un tombeau...

 

                Mais est-il blessé d’un sarcasme,

                L’ombre d’un deuil le touche-t-il,

                Voici que meurt ce feu subtil

                Et que s’éteint l’enthousiasme.

 

Et l’œil indifférent du passant ne voit plus

Que la morne blancheur de cette urne d’albâtre,

            Où refroidit, ainsi qu’au fond de l’âtre,

La cendre des bonheurs à jamais révolus...

 

 

 

Henri ALLORGE.

 

Paru dans La Muse française en 1924.

 

 

 

 

 

 

 

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