Per Crucem...

 

CHEMIN DE HAINE ET D’AMOUR

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Louise ANDRÉ-DELASTRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DÉDICACE

 

 

Le poète, ô mon Dieu,

Que Tu entouras de si tendres affections

Et qui doit à ses fidèles amis

Tant de reconnaissance,

Ne dédiera qu’à Toi ces nouveaux chants.

 

À Toi, Sauveur des hommes, ainsi qu’à cette Croix

Que Tu nous appris à porter

Et devant laquelle nous serons jugés.

 

Ces fleurs, nul avant Toi ne les as respirées,

Et ton disciple en témoignage

De reconnaissance et d’amour

Les jette sous tes pas sanglants, ô Rédempteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE STATION

_____

 

 

Jésus est condamné à mort

 

*   *   *

 

 

PILATE

 

 

Il est juste cet homme. Je n’avais pas besoin du songe de Claudia

Pour deviner que nul forfait n’abritait sa noirceur derrière ce front-là.

Des yeux pareils, les yeux d’un scélérat ? J’ai tout de même un peu l’habitude des hommes,

Moi qui rends la justice au nom de l’Empereur de Rome !

Un criminel, ont dit les Juifs. Si l’on écoutait tout ce qu’ils disent !

Contre quelqu’ennemi il faut que leur fureur s’entretienne et s’aiguise.

Aujourd’hui c’est contre Jésus. Tant mieux. Ce pourrait être aussi contre César

– Ou contre moi. Ce peuple est toujours dressé comme un dard.

 

 

Mais qu’ont-ils donc à vociférer de la sorte ? Que je condamne leur prophète,

Celui qu’ils acclamaient hier, vêtus de leurs habits de fête ?

Le vent tourne. Quelque discours du thaumaturge aura froissé ces cœurs changeants...

Je parierais bien qu’il s’agit encore de questions d’argent !

 

 

Oh ! oh ! l’orage monte. On s’impatiente et voici l’heure des menaces.

Tant pis pour ce juste après tout. Je n’ai pas envie de perdre ma place.

– Non qu’elle soit ici de tout repos, mais elle me vaut d’être considéré, d’être assez bien payé...

Je ne m’exposerai tout de même pas pour une histoire de prophète à me voir destituer !

 

 

Il est juste pourtant. Que ne cherche-t-il donc à confondre la multitude,

À se défendre au moins ? Ce silence et ces yeux baissés, quelle attitude !

Et comment le sauverai-je si lui-même a juré de se faire condamner ?

Ah ! Minerve m’inspire. Soldats, emmenez l’homme, et qu’il soit flagellé.

 

 

*   *   *

 

 

Est-ce que son histoire me trouble ? quelle question lui ai-je posée tout à l’heure

À cet illuminé qui nomme Dieu son père et nous parle des cieux comme de sa demeure.

La vérité ? Nos philosophes et nos sages à son sujet ne se sont jamais entendus,

Et je la demande à ce Juif, ce rabbin de village dont ses compatriotes eux-mêmes ne veulent plus !

 

 

Question dangereuse. La vérité, c’est une maîtresse insatiable et altière.

On lui jette en passant un appel curieux, on cherche à se distraire,

C’en est fait aussitôt du repos, des plaisirs, des amours.

À la poursuivre sans jamais l’étreindre, j’ai vu des insensés consumer tous leurs jours.

 

 

La Vérité. Mais qu’est-ce qu’on veut bien que cela me fasse ?

Être juste et bon ? Moi, je tiens d’abord à garder ma place.

Surtout ma place. Et l’amitié de Tibère-César dont elle dépend.

 

 

La Vérité ? – Le prophète m’a regardé sans répondre... Heureusement !

 

 

*   *   *

 

 

Peuple choisi, voici ton roi. Es-tu satisfait ? Voilà l’Homme.

Encore des cris. C’est donc sa mort que vous voulez ? Oh ! pas besoin d’alerter Rome.

Je vais vous l’accorder. (Je ne tiens pas du tout à une sédition.)

Mais votre race et vos épaules en porteront la malédiction.

 

 

Serviteurs, versez l’eau. Ma conscience est pure du sang de ce prophète.

La conscience ? Un luxe que l’on s’offrirait bien après fortune faite,

Seulement aujourd’hui je suis fonctionnaire, je pourrais être révoqué...

Allons qu’on en finisse. Emmenez-moi ce juste, et qu’il soit crucifié.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME STATION

_____

 

 

 

Jésus est chargé de sa croix

 

*   *   *

 

 

BARABBAS

 

 

C’est pour me préférer à Lui qu’ils m’ont tiré, tout vociférants, de ma geôle.

Ils acclament le scélérat ; le Juste, ils ont couvert d’opprobres ses épaules.

Mais l’orgueil du triomphe hésite sur ma lèvre ; voici que je prends peur du geste qu’ils ont fait,

Et voici que je tremble, parce que l’humanité vient de se mettre en marche pour l’éternel forfait.

 

 

*   *   *

 

 

Voici que le père choisit une route où le fils aîné ne passera point,

Voici que le frère a maudit son frère et qu’il le menace en criant de loin,

Voici que la mère et deux de ses filles sont pour la victime,

Tandis qu’à leurs pieds le plus jeune enfant brandit une pierre de son bras infime,

Voici que les uns, tendres et courbés, se rangent derrière le porteur de Croix,

Tandis que les autres au bord du fossé blasphèment la horde et son triste roi.

Prophète Jésus qui baises ce bois et lui tend l’épaule,

Ignores-tu donc cette tragédie qu’annonce ton rôle ?

De mes partisans n’entends-tu déjà l’insolent éclat

Étouffer la plainte de ces insensés qui pensent te suivre jusqu’au Golgotha ?

 

 

*   *   *

 

 

Nous ne t’en aurions pas voulu de mourir seul. Ta mort n’eût été qu’une anecdote insignifiante,

Mais d’avoir divisé son fief, de tirer après Toi cette humanité chancelante

Le Prince de ce monde ne te le pardonnera pas.

Et tes amis succomberont sous les insultes des amis de Barabbas !

La lice est ouverte. Les deux étendards se sont affrontés. Le combat s’apprête.

Jésus, qu’on nomme Christ, combien résisteront avec Toi jusqu’au faîte ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TROISIÈME STATION

_____

 

 

Jésus tombe pour la première fois

 

*   *   *

 

 

UN JEUNE DISCIPLE

 

 

Eh quoi, Seigneur, si tôt vaincu ? si tôt par terre ?

Nous qui n’avons point su tes affres solitaires

Et n’avons point caché dans un suaire blanc

Ton visage où perlait une rosée de sang,

Qui n’avons point reçu le choc atroce et sourd des verges de Pilate

Ni tenté d’écarter les fleurons acérés du diadème écarlate.

Nous voici tout déconcertés de cette faiblesse précoce,

Et nous ne savons que répondre à tous ces valets qui se gaussent.

 

 

Mais déjà d’un pas ferme Tu montes à nouveau sous les regards surpris,

Et tant de fronts courbés se dressent à présent, que nous avons compris.

 

 

Sois béni de prendre en pitié celui qui tombe sur le chemin d’un noble rêve,

Et de lui montrer comment en dépit des sarcasmes on se relève,

Sois béni, sois loué de n’avoir point oublié en l’instant solennel

Ce disciple de chair, ce disciple du temps qui s’efforce à monter vers un peu d’éternel,

Ni ces malades qu’un feu secret dont ils ne veulent point parler dévore

Et que la vue de ton seuil entr’ouvert ne sait pas réjouir encore,

Ni ces jeunes des temps troublés dont le pas trébuche – promis aux faciles conquêtes –

De ne plus fouler qu’une montagne austère avec une croix sur le faîte.

 

 

Sois béni de tomber pour la première fois, Dieu fort,

Et de faiblir sous la douleur, Toi qui pour nos péchés avais choisi la mort.

 

 

Nous t’adorons et nous te bénissons à cause de cette énergie qui t’abandonne,

Ô Fils de Dieu, qui voulus succomber d’angoisse comme un enfant des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

QUATRIÈME STATION

_____

 

 

Jésus rencontre sa Sainte Mère

 

*   *   *

 

 

MARIE

 

 

Est-ce bien mon Jésus ? Soutiens-moi, Madeleine,

Le cœur sans s’arrêter de battre ne peut endurer si affreuse peine.

Soutiens-moi ! Son regard se détourne, aveuglé par le sang.

Je ne veux pas que mes pleurs rendent plus douloureuses les larmes de mon fils agonisant.

 

 

*   *   *

 

 

Mon Jésus, me voici. Voici les bras qui vous bercèrent.

Le visage qu’autrefois vos mains de bébé caressèrent...

Ah ! la douleur et la pitié montant sur vos traits adorés !

Mon fils, ne regardez pas ces bras tombants, ce front navré,

Ne regardez pas ces yeux avec cette ride au coin qui les tire.

 

 

C’est une pauvre femme qui pleure, celle à qui l’on prend tout, celle que l’on déchire,

Celle qui n’avait qu’un fils, son orgueil, son amour, sa douceur,

– Et l’on a condamné ce fils ; on l’a tranché sous le couteau du Moissonneur.

 

 

C’est une pauvre femme qui pleure. Mon Dieu, ce n’est pas votre mère.

Votre mère ? Depuis trente-trois ans elle ne vit que pour le calvaire,

Depuis trente-trois ans elle a coulé son cœur dans le creuset de cette croix

Où votre sang divin jaillira tout à l’heure vermeil et par cinq fois...

Je ne suis pas venu pleurer sur vous mon Jésus broyé, ma tendre victime,

Ni vous ôter ce reste de courage qu’il faut pour la montée dernière et pour l’offrande ultime.

Je suis venue seulement pour vous voir et que, me rencontrant,

Vos yeux enfiévrés puissent boire à quelqu’amour désaltérant.

Je suis venue poser la ferveur et la foi sur ce chemin de haine,

À vos lèvres gercées, de ma compassion tendre la grappe pleine.

J’ai mis dans la noirceur des casques l’espoir de mes longs voiles blancs,

Et parmi les rictus mon visage de mère qui veut sourire encore à son petit enfant...

 

 

Ô mon Jésus, il n’y a pas chez l’homme que ces renégats qui vous crucifient,

Il y a tous ceux qui vous aimeront jusqu’à perdre pour vous en se riant leur vie,

Il n’y a pas que le péché dont votre cœur sans tache d’horreur est soulevé,

Il y a toute la pureté des vierges, et des époux vous apportant leur premier-né...

Il y en aura de l’amour pour ce Dieu saignant, sur la terre !

– Je le sais. Du fond des âges ils m’apportent cela parce que je suis leur mère.

 

 

Et c’est afin d’étendre sous vos pas ce tapis royal et triomphant,

Cette jonchée de la reconnaissance et de la fidélité de vos enfants,

Que j’ai couru, mon fils, et que je suis debout au carrefour horrible

Où votre Douleur et la mienne se sont tendues à la Justice comme des cibles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CINQUIÈME STATION

_____

 

 

Simon le Cyrénéen aide Jésus à porter sa Croix

 

*   *   *

 

 

LE CYRÉNÉEN

 

 

Cette lourde croix que j’ai posée sur mon épaule en maugréant, contraint par la force romaine,

Tous les bourreaux me sont témoins, les passants et nies fils qui rentraient à la maison prochaine

Que je n’aurais guère voulu m’en charger, et que ce n’est pas la moindre pitié

Qui me fait soulager ta faiblesse haletante, homme de rien, ô condamné !

N’agrandis pas ainsi ta plaie, la plaie de ton épaule, à retourner la tête et tenter de me regarder :

Tu ne m’attendris pas. Je suis un honnête homme, moi, et je n’ai rien à voir avec cette sorte de gibier !

 

 

*   *   *

 

 

Pourquoi me fixes-tu quand même ? Pourquoi considérer avec cette douceur, comme avec gratitude

L’aide imprévu que nulle compassion ne guida mais qu’un ordre brutal vint ravir à sa quiétude,

Qui te maudit tout bas – et même à haute voix – qui te maudit de faire qu’il soit là,

Privé de goûter le repos avec ses fils, au retour du jardin devant lequel tu trébuchas.

Pourquoi me regarder de ces yeux là. – Mais c’est vrai qu’ils sont beaux sous les larmes... Hélas !

Homme souffrant, ô condamné, de me fixer ainsi, pitoyable et muet, de quoi te servira ?

 

 

*   *   *

 

 

Détourne de mes yeux, ô Victime, tes yeux. Ce regard est un feu qui remue et qui creuse.

Qui donc es-Tu et que vas-Tu me demander. Que cherche en moi cette prunelle douloureuse ?

Je suis un homme simple, moi, qui n’entend rien aux affaires des Juifs et de tous ces Romains.

Je suis un ignorant qui ne sait rien de Toi, ni si, te condamnant, ils ont servi le bien.

Étrange supplicié, détourne-Toi... La pitié m’envahit, et quelque chose à quoi je ne comprends plus rien...

Que T’ai-je fait ? Juste ou franc scélérat, ne peut-il te suffire que je sois fort et que je t’aie tendu les mains ?

 

 

*   *   *

 

 

Pour la troisième fois, douloureux inconnu, Tu es tombé. Sans moi la croix brisait ton corps tant elle était pesante.

Relevé par les bourreaux ivres, Tu m’as regardé de nouveau. Un trait s’est échappé de Ta paupière agonisante,

Et ce trait m’a percé. Les enfants qui, sur le chemin. T’acclament comme le Fils de Dieu,

Cet écriteau qui se balance en tête du cortège, clamant ta royauté en trois langues et pour tous les yeux,

Est-ce qu’ils diraient vrai ? – Seigneur, ce bois sur mon épaule, que je croyais ignominieux,

Serait-il donc le trône où siégera le Roi et que je porterais, Simon, valet important et pieux ?

 

 

*   *   *

 

 

La montagne d’horreur a fondu sous nos pas. Nous sommes arrivés au sommet du Calvaire.

Ta Croix va se dresser au milieu de deux croix. Je vois des femmes avec des linges funéraires.

Ton regard m’a quitté : le Ciel l’attire. Mais dans ma chair et dans mon âme il est gravé.

Écoute, mon Seigneur, voici qu’en ton Cyrénéen un miracle s’est opéré,

Voici que devant Toi, maugréant tout à l’heure, je suis prêt à me prosterner.

Voici que mon épaule délivrée, l’allègement commence à lui peser

... Et qu’elle appellera sans trêve désormais ce fardeau crucial que je refusais de porter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SIXIÈME STATION

_____

 

 

Une femme pieuse essuie le visage du Sauveur

 

*   *   *

 

 

VÉRONIQUE

 

 

Quand je t’ai vu passer, ceint d’une horrible garnison,

Maître, je suis rentrée en pleurs dans ma maison.

Et pour ôter de ton visage les crachats de la trahison

J’ai pris ce voile de lin pur, soigneusement plié aux rayons de l’armoire.

C’était mon voile d’épousée, le petit drap de mon aîné... Je ne sais plus. Le chagrin trouble ma mémoire.

C’était du moins ce que j’avais de plus fin, de plus doux.

Et me voici, t’offrant cette pitié blanche à genoux.

 

 

Non. Ne m’adresse pas de ton regard divin ce surprenant merci.

Mon mérite ? Il est nul. Les femmes sont ainsi.

Elles ont peur d’une ombre sur le mur, d’une souris.

Mais lorsqu’il s’agit de leur amour, du Bien-Aimé à qui elles ont voué un culte,

Elles renverseraient des remparts de guerriers, des murailles d’insultes.

La honte leur est vaine, la douleur et la mort, ça ne les intimide pas.

Elles passent et vont à leur amour. J’ai fait ainsi : nous autres femmes, nous sommes toutes comme cela.

 

 

Maître, Maître adoré, est-ce que la douleur obscurcit ma raison ?

Au voile déplié quelle est soudain cette sanglante floraison ?

Mon Seigneur et Mon Dieu... C’est ton portrait que je rapporte à la maison !

Elle ne méritait pas ce merveilleux salaire, la plus humble de tes servantes.

C’était si naturel ce geste d’une femme aimante.

– Et si naturelle sera la tendre compassion des femmes à venir

Tendant le voile de pitié à Celui qui pour elles et pour leurs fils s’en va mourir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SEPTIÈME STATION

_____

 

 

Jésus tombe pour la deuxième fois

 

*   *   *

 

 

JÉSUS

 

 

La seconde chute est pour les pécheurs.

Depuis longtemps la croix pèse sur mon épaule et la creuse,

Et le sommet du Calvaire n’apparaît pas encor, baigné de sinistres lueurs...

La seconde chute est la plus douloureuse.

 

 

Comme un fruit ulcéré le Père m’a rejeté dans sa juste colère.

Je n’ai pu supporter son courroux et je suis tombé sur les mains.

Mes ennemis l’ont vu : ils se sont réjouis et m’ont jeté des pierres.

Et pas un des miens, pour me secourir, qui n’ait fait un geste sur le chemin.

 

 

Ils ont, sur ma faiblesse, lié le fardeau de crimes sans nombre.

Leur avarice, la convoitise de la chair et la révolte de l’esprit,

La haine fratricide, l’envie et la rancune à la mémoire sombre,

Ce flot hideux monte à mes lèvres. Mon amour et tout mon courage en ont faibli.

 

 

La seconde chute est pour les grands pécheurs,

Les pécheurs endurcis qui ne veulent point sortir de leurs voies tortueuses.

C’est la chute dont le fouet du bourreau vous relève, et non pas quelque aide pieuse,

Celle qui m’eût fait regretter, sans mon immense amour, d’être votre Sauveur...

La seconde chute est la plus douloureuse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HUITIÈME STATION

_____

 

 

Jésus rencontre les filles de Jérusalem

 

*   *   *

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Voici le jour qu’Il a prédit, le jour sanglant, le jour unique

Où Dieu dans sa colère disperse les brebis et livre le Pasteur.

Le Juste va mourir. Dénouons nos cheveux, déchirons nos tuniques,

À sa douleur sans fond mêlons notre douleur.

 

 

JÉSUS

 

 

Il ne faut pas pleurer sur moi.

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Comment ne pas se lamenter sur votre sort, ô Triste Roi.

Roi couronné d’épines, dont nous n’attendrons plus le terrestre royaume ?

 

 

JÉSUS

 

 

Pleurez plutôt sur ceux qui m’ont ainsi traité, pleurez sur Gomorrhe et Sodome.

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Est-ce donc en nos mains que fut remis, Seigneur, le salut de la cité ?

 

 

JÉSUS

 

 

Vos portes et vos toits, ne devez-vous, ô femmes, les garder ?

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Vigilance inutile ! Nos époux sont au rang de ceux qui vous lacèrent.

 

 

JÉSUS

 

Votre âme, pour leur âme fut-elle aussi toujours la lampe qui éclaire ?

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Nos serviteurs festoient avec ceux des païens. Ils nous haïssent et blasphèment votre Croix.

 

 

JÉSUS

 

 

N’avez-vous banni de ces tristes cœurs la résignation qui naît de la foi ?

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Nos Fils eux-mêmes, hélas ! méprisent vos sentiers et s’entre-tuent pour les couronnes de la terre.

 

 

JÉSUS

 

 

Leur avez-vous appris l’unique nécessaire ?

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Seigneur, votre parole est dure. Comme un breuvage amer vous repoussez toute compassion.

 

 

JÉSUS

 

 

Qui dit : « Seigneur, Seigneur », n’aura point de part en Sion.

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Ah ! nous ne savions pas que vous étiez un Maître austère et difficile...

 

 

JÉSUS

 

 

Ce sont des œuvres qu’Il me faut. Ce sont des pierres pour ma Cité. Non des lamentations stériles.

 

 

LES FILLES DE JÉRUSALEM

 

 

Parlez donc, ô Seigneur, une dernière fois à vos servantes inutiles.

 

 

JÉSUS

 

 

Pour façonner le corps et l’âme de mes élus, ô Femmes, je vous avais faites.

Mais vous m’abandonnez pour danser plus légères autour des idoles de bois,

Et, leurs pas dans vos pas, les vôtres ont délaissé la voie sûre et secrète

Qui mène à Moi.

 

 

L’homme apprend tout de la femme, son épouse et sa mère.

Ces cœurs virils, à vous je les ai confiés,

S’ils s’égarent aujourd’hui, c’est qu’ils n’ont pas reçu de vos cœurs la science austère

D’un Dieu crucifié.

 

 

Femmes, le plaisir passe, le temps et la jeunesse, et la face du Monde.

Ce qui ne passe point c’est mon Sang répandu et l’appel douloureux que ma lèvre a jeté,

Ce qui ne passe point c’est le dépôt d’amour, dont le juste Juge demandera compte,

À vous confié.

 

 

Vous pleurez ? Moi, je monte. Et je m’en vais mourir sous vos plaintes stériles.

Vous vous tordez les mains ? Mais ceux que vous n’avez pas gardés dressent ma Croix.

Si vous m’aimez songez à ce Calvaire pour tant des vôtres inutile,

Revenez à ma Loi.

 

 

Donnez-moi des disciples ayant dans votre lait aspiré ma doctrine,

Des foyers purs, exempts des blasphèmes du jour et du péché des nuits,

Tendez vos mains, vos cœurs, sur la route sanglante où mon amour s’obstine,

Chargés de fruits.

 

 

Et s’il vous plait alors de bercer ma douleur inhumaine et sacrée

De ces pleurs de femmes qui ne sont pas les plus fortes mais ont fait tout ce qu’elles ont pu,

En vérité Je vous le dis, vos larmes à mes larmes et à mon Sang seront mêlées

Dans le Calice du Salut !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NEUVIÈME STATION

_____

 

 

Jésus tombe pour la troisième fois

 

*   *   *

 

 

LE CHRÉTIEN FAIBLE ET TOUJOURS PARTAGÉ

 

 

Fermant les yeux sur le tumulte bigarré des préoccupations humaines,

J’ai tourné mon regard vers le dedans de moi, vers l’obscurité de moi-même

Pour contempler mon âme en son troublant, en son continuel mystère.

 

 

– Tu étais dans cette âme appesanti, mon Dieu, les deux genoux en terre,

Mes fautes sur le dos comme une horrible croix sous laquelle on succombe.

 

 

– Pour la troisième fois dans sa marche au Calvaire le Fils de l’Homme tombe.

 

 

*   *   *

 

 

Chaque infidélité, chaque marche en arrière,

Chaque abdication était une lanière

Dont mon bras insensé labourait comme un champ d’épis ton Corps tendu.

Et je frappais, Seigneur – le ciel noir, le rocher, l’herbe l’ont entendu –

Tout en pleurant de ton supplice et te baisant,

Et t’appelant mon Maître, et moi me méprisant.

 

 

– Triste dualité que n’entache pourtant nulle duplicité,

Ultime trahison pensant bien au départ être fidélité,

Qui pleurera sur la honte et sur la douleur de ce chrétien

Dont la sereine sainteté n’est pas le chemin quotidien ? –

 

 

Mon Seigneur bafoué, mon Seigneur accablé, vais-je encor sans hypocrisie murmurer que je t’aime ?

Ta loi, dans ses inexorables et grandes prescriptions, Tu sais pourtant que je la préfère à moi-même

(Tout en me reprenant seconde par seconde !)

Tu sais que j’ai voté pour Toi contre le Monde,

Qu’au seul nom de ta gloire et de ta Royauté le rythme de mon cœur s’avive,

Que ces lointains hommages à ton Hostie rendus, ton Règne qui sur nous arrive,

Tout cela double et charme à la fois mon exil – comme ce voyageur sur la route qui brille

Qui, cherchant sur ses doigts la date d’aujourd’hui, s’aperçoit que chez lui c’est fête de famille.

Ta gloire ? Tu sais qu’elle est ma vie, ma passion. Mais que la mienne, hélas !

Risible gloriole du pauvre en ses haillons, Seigneur, je n’en ai pas

Quitté le souci pour autant...

 

 

Et le second commandement

Tout semblable au premier, me l’opposeras-tu dans ta juste rigueur ?

Mes frères ? Tu sais bien que j’userais ma vie à panser leur douleur,

Que j’userais nies jours à chanter pour leurs âmes,

Mon souffle à ranimer de ma flamme leur flamme,

Mes lèvres à transmettre à leur faim ce message

Que Tu confies à nous, poètes, d’âge en âge,

Mais que si leur contact ou me gêne ou me blesse,

Oublieux du commandement j’ai la faiblesse

De libérer ce trait, ce geste dur qui peut de moi les écarter,

Et loin de Toi, Seigneur, dont à leurs yeux je suis disciple, les jeter.

 

 

Mais quoi ? Tu connais mieux que moi cette misère

Dont la mort – ou peut-être irrésistible, amère,

Quelque grâce, demain, viendra me délivrer.

Ton regard pour jamais va-t-il se détourner ?

 

 

Tu es tombé sous mes trahisons éternelles,

Et me voici lavant de larmes fraternelles

Ces plaies dont mon orgueil a labouré ton dos.

On peut n’être pas plus un Judas qu’un héros !

Mes jours mauvais, pour eux rayeras-tu les autres ?

Me sépareras-tu de tes fuyants apôtres ?

 

 

Je suis lâche. Oui, je suis lâche. Ah ! cette vérité m’est dure.

À ton tour, Seigneur bafoué, cingle mon dos de cette injure.

Relève-Toi. Je courbe et la tête et le cou,

C’est moi qui tombe à terre et qui souffre les coups.

Maître châtie-moi, mais conforte-moi par ta sublime passion,

Surtout ne me rejette pas, et ne m’inculpe pas de trahison !

 

 

*   *   *

 

 

La marche au Calvaire s’allonge et s’étire au flanc rude et noir du mont desséché...

Te souviendras-Tu de mon seul amour, te souviendras-Tu de mon seul péché,

Toi qui montes, courbé sous le hideux tumulte ?

Toi, mon Seigneur, que je fustige et que j’insulte Sans pour cela cesser de t’adorer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DIXIÈME STATION

_____

 

 

Jésus est dépouillé de ses vêtements

 

*   *   *

 

 

LE DISCIPLE DE BONNE VOLONTÉ

 

 

La mort n’est plus atroce. C’est un envol, c’est un échappement,

Lorsqu’elle frappe après le total, le suprême dépouillement.

Ce qui est dur, c’est de se voir brusquement ou peu à peu tout enlever

Et qu’on vous tienne bien en vue, debout, devant ces gens qui se mettent à s’esclaffer.

 

 

Seigneur, dans cette montée au Calvaire, sous les crachats et les fouets,

Je n’ai pas eu ta patience, m’agitant, pleurant et tournant la tête

Pour voir si nul secours ne surgirait, et le soulagement et la joie désormais.

Et dans mon cœur je ne souhaitais guère de t’accompagner jusqu’au faîte !

 

 

Mais tu m’as entraîné. Parce que tu m’aimes plus que d’autres, ou parce que ma tête est dure.

Il fallut bien porter la croix. C’est à Gethsémani qu’il doit t’abandonner

Celui qu’épouvante le fiel, et le dépouillement et la lente torture.

Après, ce serait trop tard. On ne se détache pas ainsi d’un Dieu à qui l’on s’est un jour donné.

 

 

Seigneur ! Voici qu’ils ont de leurs mains sales empoigné ta blanche tunique.

Ils l’arrachent du corps où le sang l’a collée, et la chair vient avec.

L’Arbre de vie que les Élus au cours des siècles contemplent d’une extase unique.

N’est plus au sol qu’un Arbre de douleur dont le tronc sans espoir devra subir le sort qu’on réserve au bois sec.

 

 

Seigneur, Seigneur, pas à mon tour ! Je ne veux pas que l’on m’arrache ce manteau,

Je ne veux pas perdre mes biens – (c’est dur quand on ne l’a pas appris de devenir le parent pauvre qu’on invite à peine aux cérémonies,

C’est dur de tant aimer les œuvres de l’esprit et de la main des hommes ou ces merveilles que fit jaillir de notre glèbe ton patient et fin ciseau

Et de ne voir que de très loin, faute d’argent, se profiler sur le décor ces impossibles harmonies !)

 

 

Seigneur, je ne veux pas que l’implacable mort souffle sur ces regards qui furent mon printemps,

Je ne veux même pas que le Temps atténue ou froisse le sourire aux lèvres habituées,

Je ne veux pas qu’il change la cadence des cœurs accordant à ceux de mon cœur leurs tendres battements,

Ni qu’il répande son oubli sur les chemins où ma jeunesse fit résonner les pas d’une attente exaltée.

 

 

Mais quoi, je ne veux pas ? Est-ce vrai qu’un matin j’ai choisi de te suivre,

Est-ce qu’alors je t’ai demandé ce que tu pensais faire de moi, par quelle porte étroite tu me ferais passer ?

Ah ! c’était inutile. Toutes ces choses sont assez clairement exprimées dans ton Livre.

« Qu’il prenne sa croix... » C’est Toi que l’on choisit : la Croix on la supporte en l’embrassant de loin, mais on n’a pas pensé

Que pour mourir sur elle il faut s’y coucher nu. Qu’on devra tôt ou tard subir pareil outrage

Et semblable douleur et même arrachement.

Seigneur, soutiendras-tu le malheureux courage

Qui craint et se dérobe au solennel moment ?

 

 

Tu le veux cependant. Il faut abandonner cet ultime manteau

Qui dans ses plis retient quand on l’arrache quelques lambeaux de chair saignante.

Puis ce seront les clous, rivés par d’horribles marteaux.

Enfin l’ostension dernière, la soif, les os brisés, la suprême agonie dans les ténèbres d’épouvante.

 

 

J’ai peur de ce dépouillement. J’ai peur de tout ce qui va suivre.

Dis-moi Seigneur, puisque je tremble, que ce sera bientôt fini.

Dis-moi qu’après la neuvième heure près de mon Dieu glorifié je commencerai moi-même à vivre.

Seigneur agonisant déjà, penche la tête vers ton disciple qu’on dépouille et promets-lui le Paradis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ONZIÈME STATION

_____

 

 

Jésus est cloué sur la croix

 

*   *   *

 

 

CELUI QUI VEUT MOURIR AVEC SON MAÎTRE

 

 

Montre-moi, Jésus, comme on tend les mains.

Doux Agneau, dis-moi comment on se couche sur la Croix, docile,

Comment sous les épines on garde un front serein.

Comment l’on peut souffrir de longues heures, immobile.

 

 

Dis-moi que l’épreuve est un choix divin, non pas une malédiction,

Que l’arbre du Calvaire porte des fleurs de joie,

Que nulle vie n’est grande qui ne connut le fiel et les clous de la Passion,

Que nul grain ne devient froment si quelque meule ne le broie.

 

 

Maître, dis-moi que l’homme ne sait pas voir les choses comme elles sont.

Enseigne ton disciple ; permets qu’il goûte enfin cette doctrine austère,

Donne à l’allégresse de chasser en moi l’ingrate et gémissante affliction

Lorsque je sentirai ma vie, attachée à la croix, s’élever lentement de terre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DOUZIÈME STATION

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Jésus meurt sur la Croix

 

*   *   *

 

 

LE CHŒUR DES FIDÈLES

 

 

Jésus, tendre Jésus expirant sur la croix pour le salut du monde,

Des ténèbres qui t’enveloppent, du sein de ton noir abandon,

Puisses-tu percevoir le cantique d’amour et la houle profonde

Qui presseront sans fin les flancs de la montagne où pend notre rançon.

 

 

Jésus, tendre Jésus, renié par les tiens et délaissé du Père,

Cœur foulé, vigne vendangée, ô cep que l’orage a tordu,

Maître et soutien du monde à cette heure écrasé par l’angoisse dernière

Jésus, qui ne vois pas encor ton beau royaume et déjà ne nous entends plus,

 

 

Nous voudrions bercer ta mort de l’adoration des hommes et des Anges,

Baigner tes pieds percés des pleurs de nos remords et de notre humiliation.

À tes deux mains liées lier nos jeunes vies comme des fleurs que sur un autel on arrange,

Ton cœur ouvert, y jeter la foule qui se presse, des races et des générations.

 

 

Cependant nous avons péché. Et notre élan se trouble, et nous baissons la tête...

Jésus, tendre Jésus, qu’au long des âges nous crucifierons tant de fois,

Nous n’osons plus, comme fit Pierre, protester d’un amour et d’une foi que rien n’arrête,

Nous n’osons même plus lever les yeux sur ta douleur et sur le salut qui s’apprête,

 

 

Mais nous t’adorons et te bénissons d’unanime voix,

Jésus, tendre Jésus, à cause de ta Croix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TREIZIÈME STATION

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Jésus est remis à sa Mère

 

*   *   *

 

 

MARIE

 

 

Vous qui foulez les siècles, ô vous qui cheminez sur la route des âges,

Suspendez un instant devant cette montagne votre pèlerinage,

Voyez sur mes genoux ce corps ensanglanté que délavent mes pleurs.

Voyez... considérez... Dites s’il est douleur semblable à ma douleur !

 

 

*   *   *

 

 

Mon Jésus ! C’est bien Lui, cette grappe pressée

Dont le vin rougit mes voiles, lentement épandu ?

C’est bien Lui, cette graine par la meule écrasée,

Ce tendre épi que le pas irrité du Seigneur a tordu ?

Femmes, si vous saviez ? Ce Dieu gisant c’était mon fils. Ah ! l’âme éclate

Et ne sait plus dans sa détresse où va la déroute des mots...

C’était le fruit de mes entrailles cet agneau vêtu d’écarlate,

Femmes, c’était mon fils ! Comprenez-vous pourquoi je vais défaillir de sanglots ?

 

 

*   *   *

 

 

Ainsi que le soleil traverse le cristal son Corps jadis m’a traversée.

Si vous l’aviez vu mon Jésus, ma tendre fleur, mon nouveau-né,

Mon seul enfant ! Vermeil comme une pêche sur la paille exposé,

Blond, royal et menu, le monde étreint dans ses deux petits poings fermés !

 

 

Lorsqu’il apparaissait près des autres, poupons, les mères

(Je le nourrissais alors, il était superbe, il venait si bien !)

Disaient avec envie, mais humblement et sans colère :

– Nos fils, ô femme, ont l’air d’être les serviteurs du tien. –

 

 

Plus tard, à Nazareth, je commençai de l’emmener à la fontaine,

Et je voyais les fleurs mortes se redresser comme il passait.

Sa menotte, un matin, juste habile à tenir mes écheveaux de laine,

Guérit le petit d’un ramier qui était tombé du nid et qui agonisait.

 

 

Le soir où nous l’avons trouvé, Joseph et moi, dedans le Temple,

Apprenant leur leçon à ces grands docteurs ébahis,

Le glaive de Siméon et la joie du revoir me percèrent ensemble.

Et mon cœur conservait les mots étranges et solennels qu’Il avait dits.

 

 

Et quand, Dieu poussant l’homme, Il eût franchi le seuil de ma maison de veuve,

Je fis : « Allez, mon Fils. » Puis sans rien ajouter et prenant un manteau

Suivis ses pas. De sa mission sainte Il allait donner preuve.

Trois ans, sous sa parole, je vis les cœurs s’ouvrir aux mystères d’En-Haut.

 

 

Femmes, éveillez-moi ! Dites, ce n’est pas vrai qu’Il est là, mon Prophète ?

Ces mains auxquelles obéissait la mort et qui enchaînèrent Satan,

Ce n’est pas vrai qu’elles pendent dans ma robe, inertes,

Déchirées, presque froides, avec d’horribles trous dedans ?

 

 

Ah ! nous rentrons nos pleurs, nous les mamans, nous savons écraser nos larmes,

Tant que nos petits sont là qui souffrent – car il faut bien les soutenir.

Mais quand la mort leur interdit de nous entendre, nous ne sommes plus que de pauvres femmes !

Jusqu’à la fin debout, à présent je sens bien que je vais défaillir...

 

 

*   *   *

 

 

Ô mes enfants, qu’avez-vous fait à mon premier-né, votre Maître !

Pourquoi ces mains clouées, ces pieds qui vous ont tant cherchés ?

Si vous avez percé ce cœur, était-ce pour mieux vous y mettre ?

Et ce poids sur mon âme, est-ce le bloc affreux qui l’a broyé, de vos péchés ?

 

 

Mes enfants, mes enfants... Il m’a donnée à vous durant son agonie dernière,

Du haut de son gibet Il vous a jetés dans mes bras.

Ô mes petits, vous apprendrez ce que c’est que le cœur d’une Mère !

Vous l’avez immolé : Moi, dans votre langueur, je ne vous abandonnerai pas.

 

 

Mon Fils est mort. Mais je sais que Dieu va revivre.

On va m’ôter son corps. Mais on ne m’ôtera pas tous ces enfants perclus,

Ni ces péchés, ni ces douleurs que pour la fin des siècles on me livre,

On ne m’enlèvera pas ces hommes qu’en expirant m’a laissés mon Jésus.

Venez à ma douleur vous tous qui souffrez. Vous, les Mères

Qui vîtes comme moi coucher la chair de votre chair dans le tombeau,

Ou dont les yeux, en vain, à guetter le retour d’un prodigue s’usèrent.

Venez aussi brebis frivole, et vous berger qui avez égaré le troupeau...

 

 

Venez, ô mes enfants. Jusqu’à l’appel dernier de l’ange inexorable,

Voici que je serai au pied de cette croix où fut cloué mon Fils,

Offrant au Juge courroucé de longues larmes lamentables,

À cause de ces misères mises en mes bras pour remplacer le doux Agneau que l’on m’a pris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

QUATORZIÈME STATION

_____

 

 

Jésus est déposé dans le tombeau

 

*   *   *

 

 

LA SAINTE ÉGLISE

 

 

Mon Bien-Aimé repose en un jardin fermé. Ô Filles de Sion, prenez garde qu’Il ne s’éveille.

 

 

– Dors, ô mon Jésus. C’est assez souffrir et s’anéantir, c’est assez pleurer.

Ton sang, monnaie divine, a payé de la dette jusqu’à la moindre obole,

Dieu serre l’homme sur son cœur ainsi qu’un enfant retrouvé,

La crainte a fui devant l’amour comme le prédit ta Parole.

 

 

Accordez vos chants pour mon Bien-Aimé. Ô Filles de Sion prenez garde qu’Il ne s’éveille.

 

 

– Me voici veillant près de cet autel où ton Corps sacré daigne reposer.

Fidèle épouse, je dispenserai dans ta Maison le Pain de vie,

Tout le butin de ta Victoire, c’est moi qui en disposerai,

Et Tu réserves l’accueil étincelant de tes cinq Plaies aux Âmes qui m’auront suivie.

 

 

Formez une escorte à mon Bien-Aimé. Ô Filles de Sion prenez garde qu’Il ne s’éveille.

 

 

– Mais le sol frémit. Sur le jardin calme un souffle a passé :

L’heure sonne enfin du véridique et du suprême témoignage,

L’heure où la mort devant la Vie recule, où le sage à son tour rit de l’insensé.

Celui qu’ils ont cloué va recevoir le monde entier pour héritage.

 

 

Criez, battez des mains, ô Filles de Sion. Sur sa couche de gloire mon Bien-Aimé s’éveille !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

P R I È R E

 

*   *

 

Ô Croix qui me fais peur, et dont je sais pourtant le rôle dans nos vies,

Croix, van, meule et pressoir, feu purificateur où fondent nos scories,

Je voudrais te chérir comme le fit Jésus et les saints après Lui,

Et comprendre enfin qu’un chemin sans toi n’est qu’un chemin stérile d’où le Seigneur a fui.

 

Alors, je t’ai chantée – comme on chante parfois ce dont on a le plus peur –

J’ai tressé des guirlandes autour du tronc sacré où pend le Rédempteur...

 

Puisque ton ombre, ô Croix, sur mes jours a pesé, s’y allonge et s’obstine,

Rends-moi, par ta vertu, chère enfin la douleur

Qui vers Jésus et son accueil nous achemine.

 

Ainsi soit-il.

 

 

 

 

 

Louise ANDRÉ-DELASTRE,

Lyon, 1936.

 

 

 

 

 

 

 

 

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