Prélude aux « Poèmes de la Mer »

 

 

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant !

 

Une âme immense en nous respire,

Elle soulève notre sein ;

Soue l’aquilon, sous le zéphyre,

Nous sommes la plus vaste lyre

Qui chante un hymne au trois fois Saint.

 

Amoncelés par les orages,

Rendus au calme, tour à tour,

Nous exhalons des cris sauvages

Qui vont bientôt sur les rivages

S’achever en soupirs d’amour.

 

C’est nous qui portons sur nos cimes

Les messagers des nations,

Vaisseaux de bronze aux mâts sublimes,

Aussi légers pour nos abîmes

Que l’humble nid des alcyons.

 

Sur ces vaisseaux si Dieu nous lance,

Terribles nous fondons sur eux ;

Puis nous promenons en silence

La barque frêle qui balance

Un couple d’enfants amoureux !

 

C’est nous qui d’une rive à l’autre

Emportons les audacieux ;

Le marchand, le guerrier, l’apôtre,

N’ont qu’une route, c’est la nôtre,

Pour changer de terre et de cieux.

 

Nos profondeurs, Dieu les consacre

À son mystérieux travail ;

Dans nos limons pleins d’un sel âcre,

Il répand à deux mains la nacre,

L’ambre, la perle et le corail.

 

Pelouses, réseaux de feuillages,

Arbres géants d’hôtes remplis,

Monstres hideux, beaux coquillages,

La vie est partout sur nos plages,

La vie est partout dans nos lits.

 

Nous vous aimons, bois et charmilles,

Qui sur nous versez vos parfums !

Nous vous aimons, humbles familles,

Dont sur nos bords les chastes filles

Attendent leurs fiancés bruns !

 

Vaisseaux couverts de blanches toiles,

Reflets des villes et des monts,

Jours de printemps purs et sans voiles,

Nuits d’été, riches en étoiles,

Nous vous aimons ! nous vous aimons !

 

Mais nos amours sont inquiètes,

Et nous vous préférons souvent

Le ciel noir, le vol des tempêtes,

Et le chant des pâles mouettes

Que berce et qu’emporte le vent.

 

Nous aimons voir l’éclair dans l’ombre

Que déchirent ses javelots,

Et l’effroi du vaisseau qui sombre

En jetant à la grève sombre

Le dernier cri des matelots !

 

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant.

 

 

 

Joseph AUTRAN, Les Poèmes de la Mer, 1852.

 

 

 

 

 

 

 

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