Intermezzo

 

 

Morte ! cela fut dit comme un souffle et frappa

Comme un boulet d’airain au cœur du fier papa.

D’abord le désespoir régna seul sur son âme,

Il fut comme sans vie ; en son regard sans flamme,

Pas un pleur, dans sa voix étouffée aucun cri ;

Dans son cerveau la nuit ; longtemps ce fut ainsi ;

L’obus ne fait qu’un trou, c’est la fosse et le vide,

On se jette à genoux, on voit le ciel lucide,

La nature sereine, on paraît consolé,

Puis soudain c’est l’éveil, on répète accablé

Des éternels destins les thrènes de détresse.

Merci mon Dieu d’avoir limité ma faiblesse

Et de m’avoir donné ta sainte volonté,

Elle qu’en sa pensée il faut toujours garder ;

C’est par elle qu’il faut entendre toute chose

Puisqu’elle a fait l’amour aussi vain que la rose ;

Volonté magnanime engendrant notre espoir,

Qui fait de la douleur l’ouvrier du vouloir.

 

 

                                         *

                                      *    *

 

Car nous n’avons qu’un jour, aujourd’hui fils de l’homme,

Demain fils de la terre, elle est la mère en somme

Cette terre pour qui la tombe est un berceau

Et qui fait sur nos deuils croître le renouveau

Et pourquoi tant frapper ton front sur le mystère,

Comme la voix l’esprit aussi gagne à se taire.

Oui mon Dieu je m’incline et quand je vois monter

Le silence en mon cœur, c’est ton éternité

Que j’entrevois dans l’ombre et je crois que j’embrasse

Ma fille en cette paix, et qu’en rêve elle passe

Dans le calme infini ; qu’elle est dans ce repos,

Douce métempsycose, ainsi que vont les flots

Se mêlant dans la mer, les morts auxquels on pense

Nous apparaissent dans la paix et le silence ;

Dans le recueillement nous les sentons partout,

Leur amarre est brisée, ils sont dans le Grand Tout.

Ils sont doux comme un chant, clairs comme les étoiles.

Le rêve universel les endort sous ses voiles.

 

 

                                         *

                                      *    *

 

Nous aussi comme un train qui ralentit près du port,

Nous sentirons bientôt la vieillesse et la mort,

Et nous approcherons du repos et de l’ombre.

L’aube pour nous sera pour d’autres la nuit sombre,

Le soleil quand il meurt s’éveille en d’autres cieux.

La paisible nature au calme harmonieux,

Comme un vaste rocher sur la mer en calence,

Sur nos souffrances règne avec indifférence ;

Tout autant que sa paix notre trouble est certain.

Par notre seul esprit le réel est atteint,

Mais il faut qu’au creuset de l’épreuve il s’accroisse.

 

 

                                         *

                                      *    *

 

Seigneur je t’ai cherché dans ma suprême angoisse,

J’ai lancé vers le ciel tous mes disques d’airain,

J’en entendis vibrer, ils l’ont peut-être atteint,

Je ne sais... quel homme est au-dessus de son frère ?

Lequel a plus de six pieds sur ou sous la terre ?

L’homme est un apprenti, son maître est l’infini

Et par l’amour divin toute ombre s’éclaircit.

Oui j’attendrai Seigneur au pied des tabernacles,

Et pour parer ma fille aux célestes cénacles,

Donne, donne à mes vers l’éclat soyeux et fin

Du drap souple et moelleux d’un riche baldaquin.

Sur mes rêves détruits verse ton espérance

Et l’acceptation, fille de la souffrance,

Nimbant de ses rayons faits d’immortels halos

La terre et son silence et l’homme et ses sanglots.

 

 

                                         *

                                      *    *

 

Il n’est pas ô mon cœur de saison éternelle,

Et l’on ne voit qu’en rêve une fleur immortelle.

Seigneur de ma pensée aide et soutiens l’essor,

Protège son élan contre les coups du sort ;

Que mon âme formée à ton vouloir unique

Soit comme la nature éternelle et stoïque.

 

 

 

W.-A. BAKER, Les disques d’airain, 1918.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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