Beau ciel de la Provence...

 

 

Avignon, 19 juillet 1866

 

Beau ciel de la Provence, douce terre des amours, le souvenir que j’emporte ne s’effacera jamais de mon cœur. J’ai vu Nîmes et Marseille, j’ai vu Arles et Avignon : je ne sais s’il y a des villes plus belles au monde.

Oh ! terre de promission, oh ! Provence bien-aimée, Dieu te garde de tout mal ! Vive la Provence ! Vive Mistral !

Je connais la fleur et la crème de tes trouvères galants : Aubanet et Roumanille, Roumieux, Mathieu et Mistral ; car il y a longtemps que mes lèvres apprennent à murmurer la langue de ton pays, les chants de tes félibres.

Oh ! terre de promission, oh ! Provence bien aimée, Dieu te garde de tout mal ! Vive la Provence ! Vive Mistral !

J’ai vu les vertes prairies que le Rhône majestueux arrose nuit et jour d’ondes d’argent et d’or ; j’ai vu ta fontaine de Vaucluse et les bosquets pleins de fleurs qui furent témoins des amours de Laure et de Pétrarque.

Oh ! terre de promission, oh ! Provence bien-aimée, Dieu te garde de tout mal ! Vive la Provence ! Vive Mistral !

Terre la plus favorisée qu’il puisse y avoir au monde, il n’est ciel plus bleu ni plus beau que le tien, Provence, ni brises plus délicieuses, ni fleurs plus parfumées, ni filles plus séductrices ni trouvères plus enchanteurs.

Oh ! terre de promission, oh ! Provence bien-aimée. Dieu te garde de tout mal ! Vive la Provence ! Vive Mistral !

Dans ta terre splendide chaque champ est un bosquet de fleurs, chaque mas un nid d’amours, chaque oiseau un rossignol ; il est embrasant et ardent comme celui d’Afrique, ton soleil, et chaque regard de tes filles est un rayon de feu.

Oh ! terre de promission, oh ! Provence bien-aimée. Dieu te garde de tout mal ! Vive la Provence ! Vive Mistral !

Et ton nom est plus doux pour moi, et ton soleil plus aimé, parce que tu as des souvenirs de gloire pour le peuple catalan ; car ici vinrent un jour nos aïeux vénérés et depuis lors les Calalans et les Provençaux furent frères.

Oh ! terre de promission, oh ! Provence bien-aimée. Dieu te garde de tout mal ! Vive la Provence ! Vive Mistral !

Et ta comtesse Douce, celle au doux nom et au beau regard, vint un jour dans nos pénates avec ses cavaliers et ses dames, pour donner à notre Comte son cœur, sa dot et sa main. Si bien que s’en souvient encore Saint-Martin-des-Provençaux 1.

Oh ! terre de promission, oh ! Provence bien-aimée, Dieu te garde de tout mal ! Vive la Provence ! Vive Mistral !

Beau ciel de la Provence, douce terre des amours, le souvenir que j’emporte ne s’effacera jamais de mon cœur. J’ai vu Nîmes et Marseille, j’ai vu Arles et Avignon : je ne sais s’il y a des villes plus belles au monde.

Oh ! terre de promission, oh ! Provence bien-aimée, Dieu te garde de tout mal ! Vive la Provence ! Vive Mistral !

 

 

 

Victor BALAGUER.

 

Recueilli dans Contes espagnols,

rassemblés et traduits par

E. Contamine de Latour

et R. Foulché-Delbosc, 1889.

 

 

 

 

 

 



1 C’est un petit village situé à 6 kilomètres au nord de Barcelone, près de la côte de la Méditerranée, et que l’on suppose avoir été fondé par les Provençaux qui s’établirent en Catalogne lors du mariage de la comtesse Douce avec le comte de Barcelone.

On peut citer un fait inversement analogue dans le nom de la ville française de Barcelonnette, qui, fondée en 1231, fut ainsi nommée par Raymond Bérenger, alors comte de Provence, en mémoire de Barcelone, patrie de sa famille.

Mistral l’a rappelé dans son ode Aux trouvères de Catalogne :

             Vers Barcelone tendrement

             Barcelonnette se retourne.