Noël 1

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

BALLANCHE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Isaïe a été historien de l’avenir, parce qu’il lui avait été donné de contempler ce grand évènement de l’humanité, la réhabilitation de la race humaine, annoncée au moment même où fut porté l’arrêt de la déchéance ; il lui avait été donné de le contempler dans son immense généralité cosmogonique, dans sa mystérieuse identité avec tout l’ensemble des destinées humaines. Il a donc vu la rosée céleste se former dans la région éternelle, pour produire le Juste lorsque les temps seraient accomplis.

Le mystère universel de la réhabilitation n’étonnait point celui qui, tout abîmé dans une extase divine, tout identifié avec le sentiment ineffable des condescendances de l’amour infini, avait pu pénétrer le principe ontologique de l’homme, avait pu s’instruire intuitivement de ce qu’est l’homme, l’essence humaine, dans l’harmonie de l’univers. Tel fut Isaïe. Et maintenant, il suffit de sentir en soi le retentissement de toutes les traditions, des traditions unanimes, répandues sur la surface de la terre, pour comprendre ces paroles :

 

          Rorate cœli desuper, et nubes pluant justum.

 

Une étoile se détache du firmament, et indique, dans le ciel, la route des rois mages. C’est l’Orient qui s’ébranle, il s’ébranle à cette voix du pressentiment universel : « Le temps vient, il est déjà venu qu’on n’adorera plus ici ou là, mais en esprit et en vérité. » C’est l’Orient, dont le silence sublime va cesser, dont la majesté mystérieuse s’incline, dont les magnificences antiques et solennelles s’humilient ; c’est l’Orient tout entier qui s’est ému, qui vient se faire représenter au berceau de l’Enfant-Dieu, du Fils de la promesse, du Désiré des nations. Ils apportent les trésors de leurs climats, les secrets de leurs sciences. L’Orient révèle donc aujourd’hui à l’Occident qu’il n’y a plus ni Orient ni Occident,

 

 

qu’il n’y a plus immobilité ici et mouvement là, que les climats sont égaux pour la vérité, que les races humaines sont héritières du même avenir. Voyez : l’étoile orientale, fixe et immobile jusqu’alors, marche devant les mages qui l’ont fait sortir de son repos ; elle a visité les royaumes de l’Occident, pour renouveler sa lumière pâlissante. Les hommes des vieux sanctuaires viennent apprendre la science nouvelle dans une crèche ; ils viennent y apprendre la science et l’amour. Ils ont eu, les premiers, l’intelligence de ces paroles :

 

          Rorate cœli desuper, et nubes pluant justum.

 

Tout à l’heure le roi Hérode va trembler sur son trône ; le monde romain est condamne à finir. L’Émancipateur est né.

En même temps que les mages de l’Orient sont conduits par l’étoile merveilleuse, les bergers sont réveillés par les concerts des anges du Très-Haut.

Le ciel s’abaisse pour enseigner aux hommes le cantique de la nouvelle alliance. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »

Si cet Enfant-Dieu était le fils de l’homme, il serait fils de David, puisqu’il doit apparaître avec le signe extérieur de la royauté, de la domination. Il est roi et père du siècle qui commence, et ce siècle durera jusqu’à la fin des temps.

Toutefois, cet Enfant-Dieu est bien réellement fils de l’homme, car il est né de la femme ; et la femme est l’essence humaine individualisée dans sa liberté et sa volonté ; et, vous le savez, la mère de l’Enfant-Dieu, vierge prédestinée, a accepté pour la race humaine les fonctions augustes de la maternité divine. Voilà pourquoi l’office du jour de Noël donne le nom de prophétesse à la vierge par excellence, à la vierge cachée d’abord dans les profondeurs cosmogoniques de la création, puis devenant un rameau de l’arbre de Jessé. Voilà pourquoi enfin l’Église a nommé prophétesse la mère intacte du Sauveur des hommes.

 

          Rorate cœli desuper, et nubes pluant justum.

 

L’office de Noël donne deux noms à Bethléem, la Fille royale, et la Maison du Pain ; c’est que le pacifique dominateur né à Bethléem est celui qui sera le pain eucharistique, celui qui a dit : « Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. »

Ainsi la confarréation universelle, symbole des symboles, immolation perpétuelle et sans fin, sacrifice réel dont les autres ne sont que la figure, est la grande expression de la religion de l’humanité.

Marie met au monde son enfant, le désiré des nations, au sein d’un voyage : l’humanité n’est-elle pas pèlerine sur la terre ?

Admirez la simplicité du récit de tant de merveilles. « Or, est-il dit dans l’Évangile, Marie conservait toutes les choses en elle-même, les repassant dans son cœur. » C’est bien toujours la vierge prédestinée qui a accepté pour la race humaine les fonctions augustes de la maternité divine. Et le rachat de la nature humaine ne pouvait s’accomplir que par l’assentiment de la volonté humaine.

Il est encore dit que l’empereur romain faisait un dénombrement de toute la terre. Ce sera le dernier dénombrement du monde romain : le dénombrement du monde chrétien commence.

Déjà le saint précurseur crie au désert : « Préparez la voie du Seigneur, rendez droits dans la solitude les sentiers de notre Dieu : toutes les vallées seront comblées, toutes les montagnes et les collines seront abaissées, les chemins tortus seront redressés, ceux qui étaient raboteux seront aplanis, et la gloire du Seigneur se manifestera. » Et la parole qui crie dans le désert est la parole ancienne d’Isaïe, l’historien de l’avenir, l’évangéliste antérieur, et cette parole du désert sera entendue dans les bourgs et dans les villages, dans les villes populeuses, dans les capitales des nations.

 

L’Église n’a aujourd’hui que des chants de triomphe. Lorsqu’il en sera temps, elle aura ses jours de deuil. Elle prévoit les terreurs du Golgotha ; elle sait que l’Émancipateur doit mourir du supplice des esclaves, que le roi du siècle futur sera crucifié.

Quant à nous, faisons comme Marie, la vierge intacte, conservons les choses en nous-mêmes, les repassant dans notre cœur.

N’oublions point qu’elle a accepté pour nous toutes les conditions du rachat de la nature humaine.

Répétons de nouveau cette parole toujours ancienne et toujours nouvelle, cette parole qui est, en quelque sorte, un résumé historique et un résumé prophétique de la destinée humaine dans tout le cours des âges, cette parole toujours contemporaine de tous les temps, parce que les mystères de la religion de l’humanité sont des mystères permanents ; cette parole qui, en effet, s’applique à la fois et à l’apparition du verbe sur la terre et à la perpétuité du sacrifice eucharistique :

 

          Rorate cœli desuper, et nubes pluant justum.

 

 

BALLANCHE.

 

Paru dans Écho de la jeune France en 1833.

 

 

 

 

 

 



1 Dans la nuit du 24 au 25, les temples sont restés fermés à Paris.

 

 

 

 

 

 

 

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