Adieux à Rome

 

 

VILLE illustre entre toutes les villes, adieu ! Voyageur d’un moment, ne ressemblé-je pas à ces autres voyageurs qui sont nés sur ce sol, et qui y sont morts ? Mon voyage, qui n’a été qu’une circonstance dans ma vie, est comme leur vie entière. Voyageur d’un moment, donne-leur des larmes ; car tu ne peux leur donner que cela : donne-leur des larmes en passant. C’est avec leurs sueurs, c’est avec leur sang qu’ils ont élevé tant de monuments, qu’ils ont, pour ainsi dire, creusé cet abîme d’admiration dans lequel tu te perds. Chacune des pensées que tu as eues leur a coûté du sang, des larmes, leur vie. Ils sont morts de fatigue, de douleur, de misère, pour qu’un jour il te fût donné de dire : Ville illustre entre toutes les villes, adieu !...

Je me sépare sans peine de la ville des Brutus et des César. Pour elle, ce mot d’adieu sort de ma bouche sans émouvoir mon cœur. Il n’en est pas ainsi de la ville où saint Pierre vint en voyageur ; seul, mais accompagné de la force de Dieu. Religion née dans un hameau, cachée ensuite dans des catacombes, puis éclatante parmi toutes les pompes du pouvoir, parmi toutes les merveilles des arts, que tu es belle ! Que tu es belle dans la crèche de Bethléem, dans les cachots des martyrs, dans la basilique de Saint-Pierre ! Ton deuil, religion de Jésus-Christ, religion du pauvre et du malheureux, véritable religion de l’homme, ton deuil est ta parure ! Cette magnificence d’hier, et qui n’est plus aujourd’hui, ravit toutes les puissances de l’âme. Rome, qui fut la maîtresse du monde profane, restera la capitale du monde chrétien. Ville de saint Pierre, je ne te dis point adieu !

 

 

BALLANCHE.

 

Recueilli dans L’Académie française au XIXe siècle

et la foi chrétienne, nouvelle édition, refondue

et continuée jusqu’en 1896.

 

 

 

 

 

 

 

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