Assomption

 

 

LES étoiles luisaient sur la paix des collines,

Au-dessus du vallon obscur et du tombeau,

Comme vous scintillez, coupoles byzantines,

Sur la nef et l’autel vus d’un haut chapiteau.

L’exhalaison des fleurs embaumait la nuit pure ;

Un vent léger du ciel descendait au gazon ;

Tes murs, ton humble dôme, heureuse sépulture,

D’un blanc vague, élevaient leur mystique maison.

Entre les oliviers, cet oiseau solitaire

Qui voit dans l’ombre, au loin jetait parfois son cri,

Annonçant que partout, sans fin, veille l’Esprit

Même quand le soleil a glissé sous la terre.

 

Les constellations tournent si lentement

Qu’on reconnaît leur grand mouvement qui déferle

Quand il est accompli, puis s’éteignent, semant

Leur foule en diamant au fond d’un ciel de perle.

Ô limbe de l’éther, globe entre nuit et jour.

Seule au faîte d’un bois querelle une corneille.

Silence. Et des oiseaux tout l’orchestre s’éveille

En hymne universel d’espérance et d’amour.

Au bas de l’ample voûte, ô sphère fraîche et grise,

L’aube sur l’horizon naît comme un champ de lis,

S’élance comme un vol de colombes que grise

La liberté. Nul pied sur les cailloux pâlis

 

N’annonce l’homme. On vit dans un secret immense.

Le sentier court, descend jusqu’au sépulcre. Hélas !

Peut-on, de sa raison certain, et sans démence,

Te croire ensevelie et glacée et les bras

Allongés à la pierre en l’ombre souterraine,

Ô Mère de la vie éternelle en mon cœur ?

La Faucheuse eût dû fuir la force souveraine

Du Dieu né de tes os et qui fut son vainqueur.

La Grâce qui te comble à la Mort est contraire.

Le Seigneur avec toi, quel mal pouvait venir ?

Chacun des mots de l’Ange, ô porte funéraire

Que je heurte, annonçait que tu dois bien t’ouvrir !

 

Des jeunes hommes beaux font un petit cortège.

Ils sont sept. À leur front lui comme un doux éclair.

Leur blanche robe imite un grand lys ou la neige.

La pure sainteté flotte sur eux dans l’air.

Le premier est Michel, qui doit peser les âmes ;

Le second Gabriel, céleste messager ;

Raphaël, le troisième, ouvre les yeux sans flammes ;

Les quatre autres sont tels que le divin berger.

La foi, l’espoir, l’amour, brillent dans les sept frères ;

Prudent, tempérant, fort, juste, apparaît chacun.

Mais l’une des vertus toujours domine en l’un ;

Et chacun est chargé d’une des sept lumières.

 

La porte en cèdre lourd tombe sur le gazon.

Ils remplissent, tout blancs, la chambre sépulcrale,

Tels des ramiers chassés par l’arrière-saison.

Michel et Raphaël ont enlevé la dalle

Couvrant le sarcophage à peine décoré,

Et sur la couche froide, auge en pierre banale,

Soutiennent par les bouts comme un hamac sacré

Le linceul où je vois la Mère virginale

Telle qu’une statue, un chef-d’œuvre du Ciel.

J’entends de Nazareth le salut, ô merveille !

Qui parle ? Le genou fléchi, c’est Gabriel,

Des quatre anges suivi. La Vierge alors s’éveille.

 

Comme une biche qui dormait, prompte a bondi

Tout au haut d’un rocher, sentant qu’approche l’homme,

Ainsi, debout dans l’air, sur le toit arrondi

Qu’elle n’effleure pas, Marie apparaît, comme

Dans un soleil ovale, étranger au ciel, d’or !

Cette coque de gloire est la Grâce. Splendides,

Les trois anges premiers font les cariatides

Et les quatre autres font les anses sur le bord.

Nef extraordinaire allant à l’Empyrée,

Ostensoir de la Femme où Dieu s’est incarné !

Dans l’herbe et les cailloux je tombe prosterné.

La chute d’Ève, oh ! quel triomphe ! est réparée.

 

À genoux, mais levant le front, je suis des yeux

La lente Assomption de la Vierge Marie.

Les archanges montaient ; mais non audacieux

D’élever dans leurs mains la Mère de l’Hostie

Ni même de toucher ses pieds ressuscités,

De leurs bras irréels, symbole de leur force,

Ils soulevaient le nimbe, inconcevable écorce,

Comme on touche à l’autel non les Réalités

Mais la double apparence où chacune réside.

Un chant qu’on entendait seulement par l’esprit

Montait, continuel, nu, perçant comme un cri,

Imposant le silence ainsi qu’on fait le vide.

 

Je regarde et j’entends comme un homme qui dort.

La Femme a joint ses mains comme deux tourterelles.

Ses yeux sont deux miroirs des clartés éternelles.

La Reine sans péché, dans sa lumière d’or

Et son cadre angélique, entre en béatitude.

Elle s’éloigne en haut. Du zénith blanchissant,

Comme un immense envol, toute une multitude

Se déploie, entourant le nimbe éblouissant.

C’est très loin dans l’abîme à donner le vertige.

Neuf cercles palpitants planent sur l’univers.

Le ciel impénétrable absorbe le prodige,

Tels les nageurs, l’été, s’enfoncent dans les mers.

 

L’aurore se levait. La voûte orientale

De roses se parait, d’écharpes mauves, d’or,

Ou vertes comme l’eau qu’un lac des monts étale,

Pourpres ; muet cantique à l’éclatant accord.

Le tiers du vaste ciel, au-dessus des collines,

Brillait et souriait en buisson d’églantines.

Le reste bleuissait, d’un bleu toujours plus sûr,

Pour se fixer là-haut en immuable azur.

De frais parfums montaient, gloire à la nouvelle Ève.

Le soleil apparut, feu bondissant et beau.

Venez, vous qui, pleurant, l’aviez mise au tombeau.

C’est le troisième jour, ce matin, qui se lève !

 

 

 

Serge BARRAULT.

 

Paru dans la revue Marie

en septembre-octobre 1949.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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