Sacré-Cœur

 

 

Le soir du grand combat livré sur le Serpent,

J’attends, sur le plateau, devant l’Arbre funèbre

Qui, sous le gonflement du nuage rampant,

Géométrique, élève en la demi-ténèbre

Ses bras carrés, sa poutre et le doux Mort qui pend.

 

Jean me dit à voix basse : « Approche de la plaie. »

À la Mère je fais ma génuflexion ;

Elle est Médiatrice. Incliné, je bégaie :

« Ô Vierge, ton amour, et sa contrition »

Montrant la Madeleine écroulée. Âpre haie

 

Séparant terre et cieux, l’épine, au vaste front,

Saigne. En trois pas je crois faire une longue marche.

Oui, c’est un grand voyage, un repentir profond.

L’aisselle de mon Dieu m’abrita sous son arche,

Tel que le mendiant arrivé sous un pont.

 

Ma main, par quelle grâce ? ose, sous la blessure,

Prendre au bout de ses doigts un peu de Sang et d’Eau.

Je m’en lave les yeux de toute flétrissure

Et sens dans mes regards vivre un pouvoir nouveau :

Le don de contempler plus loin que la nature.

 

Ô tourment ! Hosannah ! Gloire, adoration !

Du saint Côté percé j’approche mes prunelles

Comme l’on fait la bouche à la communion,

Espérant découvrir les beautés éternelles

De l’amour inventeur de la rédemption.

 

La plaie est une grotte en pente, humble et tarie,

Œuvre du fer cruel jusqu’au bois enfoncé.

Et comme s’ouvre, au fond d’une âpre galerie

Qui monte, un palais d’or sous le coteau creusé.

Je vois, par le dedans, le Cœur où l’Amour prie,

 

La splendeur qui revêt les dômes byzantins

Et la mysticité des grandes Notre-Dame,

Cette limpidité vibrante des matins,

Un astre éblouissant l’œil de sa vive flamme,

Vertige des sommets, profondeur des lointains,

 

Douceur et passion de l’amour le plus tendre,

Incendie en furie, incroyable chaleur

Où la pierre fondrait, chant si haut qu’à l’entendre

On meurt, joie infinie, immortelle douleur,

Ô bienheureux enfer à vous réduire en cendre

 

(S’il n’était feu de vie et non pas feu de mort),

Cœur du Fils éternel, ô ciel, ô purgatoire,

Je chancelle aveuglé par ton flamboiement d’or

En fusion, frappé de souffrance et de gloire,

Ivre d’amour, d’angoisse ; à la fois faible et fort ;

 

Brûlé, foudroyé, nu, néanmoins plein de vie ;

Embrasé, contenant à peine un feu pareil.

Une exaltation tient mon âme ravie

En sa sphère invisible, en un secret soleil.

Je comprends, ô mes sens, qu’elle vous purifie.

 

 

Serge BARRAULT.

 

Extrait de La Voie Royale.

 

 

 

 

 

 

 

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