Les flâneuses

 

 

À l’heure où le plaisir s’abat sur les faubourgs

Tel un vol de corbeaux assombrissant l’espace,

Docile et résigné, cheminant à pas sourds,

Voici, comme les bœufs que l’on presse aux labours,

Le troupeau harassé des flâneuses, qui passe.

 

Voici venir, drapée en des atours flatteurs,

Une forme indolente et de désirs chargée...

Sous tous les cieux connu, cet être migrateur

Propose à l’homme errant sa grâce saccagée.

 

S’il était vrai, pourtant, que ces femmes aient faim ;

Pourtant, s’il était vrai qu’au fond de sa mansarde,

Pût gémir un vieillard tout proche de sa fin !

Que du moins, du mépris, la charité te garde !

 

Serais-tu sans faiblesse ou de bronze pétri,

Toi qui dans leurs bras chauds a cherché de la joie ?

N’as-tu pleuré jamais après avoir souri ?

N’as-tu mis ton baiser sur leurs formes de soie ?

 

Qui n’a pas supporté l’esclavage à son tour,

L’esclavage du sang, des folies et des jours

– Il est une heure opaque où l’on cède à la bête –

Qui n’a pas envié l’image de l’amour,

En manière d’oubli, de tendresse ou de fête ?

 

Devant ce simulacre et devant ce délire,

On discerne, passant, de la morgue en ton œil.

Et pourtant, ô mortel, il sonne faux ton rire.

Quel est-il celui qui, sans mentir, pourrait dire

Que sa vie est sans trouble et son front sans orgueil ?

 

Un cœur bat, sache-le, sous le sein de ces femmes

Que, du haut de sa croix, le Dieu d’amour savait ;

Sous leur pâleur poudrée ou leurs rites infâmes,

Oui, du Mont Golgotha, le soir du sombre drame,

Jésus voyait déjà ces âmes à sauver.

 

 

 

 

Georges BARRELLE.

 

Recueilli dans Les poètes de la vie :

œuvres inédites d'auteurs contemporains,

choix de Louis Vaunois et Jacques Bour, 1945.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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