La kasba

 

 

MON cœur connaît une kasba mystérieuse,

Ceinte de hauts murs blancs sous un large ciel bleu,

Tendant de minces tours vers le zénith en feu...

– Telles les pâles mains d’une princesse un peu

                              Frileuse... –

 

La porte a de gros clous de fer dans ses vantaux,

Et personne jamais n’a pu la voir ouverte :

Les passants y blessent leurs poings en pure perte.

Elle domine les chemins, la plaine verte,

                              Les eaux.

 

Des cèdres, des palmiers, dépassant la clôture,

Disent aux voyageurs que des jardins sont là :

De beaux jardina secrets que, jaloux, on voila.

Et l’haleine des fleurs monte vers l’au-delà,

                              Très pure...

 

Le rire des jets d’eau s’égrène en un bassin

Dont les marbres rosés sont chauds comme une joue.

Les pétales des lis que la brise secoue

Viennent voguer sur le courant qui jase et joue

                              Sans fin !...

 

Les ramiers blancs ou bleus font des rondes furtives

– Sitôt que l’horizon se remplit de lueurs, –

Autour des minarets, sveltes comme des fleurs,

Et des cloîtres que l’aube dore en frôlant leurs

                              Ogives.

 

Chaque aurore suspend aux roses du décor

De longs fils arrachés à la chape fleurie

Que porte dans son ciel Notre-Dame Marie ;

Et sur les tours, chaque crépuscule charrie

                              De l’or.

 

Tout est doux, tout est pur, imprégné de tendresse ;

La kasba bien fermée est pleine de douceur,

Et nous n’ouvrons jamais le lourd portail, de peur

Qu’un étranger jaloux de son rire railleur

                              Nous blesse.

 

Un tout petit enfant joue au bord des ruisseaux

Avec des cygnes dont le cou souple se penche ;

Du monde il ne connaît que cette kasba blanche,

Ces jardins et ces cieux de rose et de pervenche,

                              Si beaux !...

 

Mon cœur se plait en la kasba mystérieuse

Dont nos mains ont bâti les remparts vigilants,

Dressé les tours, planté les jardins odorants

Où l’eau rapide fuit en remous frissonnants,

                              Peureuse...

 

Et lorsque, descendant sur un ciel éclairci

Dont le bleu pâlissant se fane et s’atténue,

Un heureux jour de plus décline et diminue,

Je joins les mains et dis, regardant vers la nue :

                               « Merci !... »

 

 

 

Marie BARRÈRE-AFFRE.

 

Paru dans la revue Le Noël du 22 juin 1916.

 

 

 

 

 

 

 

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