Notre-Dame de La Salette

 

 

NOBLEMENT habillée en dame de campagne,

La femme s’est assise, humblement, sur la montagne.

Son crucifix, qui pend au cou, seul l’accompagne.

 

Elle a caché ses yeux si graves et si doux

Sous les deux longues mains. Et coudes aux genoux,

L’épaule frissonnante, elle pleure sur nous.

 

Elle n’a pour témoins, céleste messagère,

Que ce petit berger, que la jeune bergère,

Et les mornes sommets et la plante légère.

 

Dans la tristesse d’or du long après-midi,

Les enfants à l’écart, debout, l’œil interdit,

La contemplent. Ni l’un ni l’autre n’est hardi

 

(Gauche, les bras ballants, loin de la grande route)

D’interrompre d’un mot le sombre goutte à goutte,

La source de douleur que la montagne écoute.

 

Comme une femme en deuil s’approche et vient causer,

Ou comme on voit aussi l’hirondelle raser

La pelouse, le soir, avant de se poser,

 

La Dame au front couvert d’un bonnet-diadème,

Au court châle croisé d’une pudeur extrême,

Se lève : d’un pied pur qui ne touche pas même

 

L’herbe, elle descend, vive, en dérobant ses mains

Sous les manches, la pente aux gazons gris et nains ;

Et pour le monde parle aux agrestes gamins.

 

                                         *

                                      *     *

 

Maximin, Mélanie oublient toutes les choses

Dont pour eux l’univers alpestre se compose,

Devant la chaîne aux fers et la guirlande aux roses

 

Sur tes épaules, Femme, éclatante, se rivant.

Une seconde chaîne à ton cou s’agrafant

Porte à ses courts anneaux le crucifix vivant.

 

Les bras cloués, il entre, il souffre en ta poitrine.

Il trône, ô Mère, en toi, sa mystique colline.

Puis ce couple enfantin de témoins examine,

 

Plus brillant et plus pur que l’astre à son réveil,

Ton simple tablier tissé d’un fil vermeil,

Ornement de servante et couleur de soleil.

 

Il ne fatigue pas les naïves prunelles.

Il reflète humblement les clartés éternelles.

Enfin, sous les souliers, des roses immortelles

 

Fleurissent leur beauté sous la sainte clarté.

Les deux enfants te voient, Mère de Vérité.

Mais durant leur extase ils avaient écouté.

 

La Belle Dame fait : « Oh ! les tristes merveilles,

Jurons des charretiers déchirant les oreilles,

Abandon de l’église aux femmes un peu vieilles,

 

Les plus jeunes s’ornant sans fin, dansant au son

Des musiques, la lèvre à l’impure chanson ;

Les travaux, le dimanche, accomplis sans raison,

 

L’homme ayant pour autel la planche de l’auberge,

La chandelle éclairant la cave, en fait de cierge,

L’année aux jours égaux : sans Dieu, ni saints, ni Vierge

 

Semaine du premier jour de l’an s’allongeant

Jusqu’à la Saint-Sylvestre, où les moutons, l’argent,

L’accordéon, la foire, avec le ciel changeant,

 

De ces païens nouveaux prennent toute la vie ;

Et les autres péchés d’une conduite impie :

Oubli de la morale, âpre avarice, envie.

 

Rendent la main divine impossible à porter.

Et du Dieu très clément, si lent à s’irriter,

Le bras s’étend. Marie a peine à l’arrêter.

 

À cause du mépris qu’on fait du saint mystère

Et des commandements de la loi salutaire,

Il va faire pourrir jusqu’aux pommes de terre. »

 

                                         *

                                      *     *

 

Aussi la Belle Dame au bonnet merveilleux

D’une reine des champs, au tablier soyeux

D’or comme le soleil, parfait ; et de ses yeux

 

Coulaient les larmes, pluie auguste et printanière

Descendant aux genoux et là, d’une manière

Étonnante s’évaporaient dans la lumière.

 

                                         *

                                      *     *

 

La Vierge est comme un livre empli d’enseignement

Ou comme une bannière au mystique ornement,

Comme une lettre d’or dans un missel roman

 

Décorée avec art de signes symboliques,

Dans sa bouche enfermant saints ou héros bibliques.

Les roses en festons, les chaînes métalliques

 

Qu’aux épaules Marie apporte en ce haut lieu,

Parlent net à l’esprit, s’il veut s’ouvrir un peu,

Et signifient : rosaire et servitude à Dieu.

 

Marie est là, de fers et de festons chargée.

Ainsi l’âme orgueilleuse, à servir engagée,

Voit que l’obéissance est en roses changée.

 

Qu’elle cesse de fuir et de se révolter !

En regardant ici la très Pure accepter

Des chaînes qu’humblement nous devrions porter.

 

La Reine est dans les fers, ô peuple, à notre place.

Nous vivons sous le ciel comme une populace

Qui rit de sa bonté, que sa colère glace.

 

Elle a choisi pour nom : Servante du Seigneur,

Et son tablier d’or définit son honneur,

Ô service divin ! beauté ! gloire ! et bonheur !

 

Ce drap d’esclave est d’or, car un Dieu s’y reflète.

De la suprême reine, il devient la toilette.

Mais elle pleure, hélas !...

 

                                         *

                                      *     *

 

Marie à La Salette est la contrition

Faite femme vivante. Ô peuple, attention !

Un repentir suprême aurait sauvé Sion.

 

                                         *

                                      *     *

 

Comme un nuage alpestre allongé dans un col

Se sépare de l’herbe, ainsi d’un lent envol

La Madone se tourne et s’élève du sol.

 

Ses pleurs qui, dissipés, ont fui dans la lumière,

Sur l’autel empyrée à l’invisible pierre

Scintillent loin de nous, immortelle prière,

 

Victime d’eau qui plaît au Seigneur irrité.

Les roses des souliers montrent dans la clarté

Qu’il faut marcher, courir, voler en charité.

 

Ô Message ! ô bergers ! simple et fragile zèle !

« Vous le ferez passer à mon peuple », dit-elle.

Et la Femme s’en va dans l’air, ange sans aile.

 

 

 

Serge BARRAULT.

 

Paru dans la revue Marie

en mai-juin-juillet 1951.

 

 

 

 

 

 

 

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