Le chêne de Lemo

 

 

Au milieu des rochers et des roses bruyères,

Près d’un dolmen détruit, au sommet d’un coteau,

Se dresse, arbre géant dominant les clairières,

                    Le Chêne de Lemo.

 

Planté par des Bretons sur la lande bretonne

Depuis combien de fois cent ans, qui le saurait ?

De feuilles, chaque été, son vieux front se couronne,

Et cet arbre à lui seul est toute une forêt.

 

Trois mille hommes pourraient s’abriter sous sa voûte,

Pour enlacer son tronc il faut six bras tendus ;

Et toujours une branche à ses branches s’ajoute,

Inextricable amas de rameaux confondus...

 

Là, les vieux souvenirs reviennent en grand nombre

Dans nos cœurs de Bretons où rien n’est effacé,

Et le barde rêveur est bien sous sa grande ombre

Pour écouter parler les voix du temps passé.

 

Combien de nos aïeux, voyageurs de la route

                    Que nous, à notre tour, suivons,

Ont reposé, rêvé sous cette immense voûte

                    Où nous reposons et rêvons !...

 

Permets que du vieux temps, à tes pieds, ô vieux chêne.

Je cherche à renouer les anneaux de la chaîne

Que la rouille a rongés, que la mort a rompus.

Dis-moi, toi, fier témoin des âges disparus,

La grandeur, la vertu, la force de nos pères ;

Redis-moi les chansons que chantaient les bergères

En filant près de toi leurs quenouilles de lin...

Étais-tu déjà grand alors que Duguesclin

Battait et poursuivait les Anglais dans ces plaines ?...

Conte-moi les amours naïfs des châtelaines ;

Redis-moi leur doux rêve et les tendres secrets

Qu’elles ont confiés à tes rameaux discrets...

N’est-ce pas, qu’au retour des batailles lointaines,

Ils étaient grands et beaux, les vaillants capitaines,

                    Ces guerriers triomphants,

Dont le sang généreux coule encor dans les veines

                    De leurs petits-enfants...

Nos grand-mères, dis-moi leurs grâces et leurs charmes ;

As-tu vu leur sourire ? – Aurais-tu vu leurs larmes ? –

Peut-être : car la vie est faite de douleurs,

Et tout sourire, hélas ! précède ou suit des pleurs...

 

Géant, toujours debout sous le ciel clair ou sombre,

Combien sous ton abri, combien sous ta grande ombre

De générations tour à tour ont passé !

Le temps a tout détruit et la mort entassé

Tous les vivants d’hier pêle-mêle en la tombe...

Nous passerons aussi, tombant comme tout tombe,

Nous passerons : toi, tu vivras ! – Et quand, demain,

Comme nous, après nous, parcourant ce chemin,

Nos neveux s’assoiront, pensifs, sous ton ombrage,

Redis-leur des aïeux l’honneur et le courage ;

Dis-leur d’être à leur tour des vaillants, des chrétiens,

De garder avec soin les souvenirs anciens,

Le culte du passé, l’amour de la patrie ;

Que la foi dans leurs cœurs ne soit jamais flétrie,

Et que, soldats sans peur et chrétiens sans remords,

Ils conservent pieux la mémoire des morts !...

 

De ces morts immortels dis l’histoire sublime,

L’Anglais usant ses dents comme sur une lime

Sur ce sol de granit, tant de fois son tombeau ;

Dis-leur que tout est grand chez nous, que tout est beau...

 

– Ô Bretagne, ô patrie, ô terre des vieux âges,

J’aime ton ciel obscur et tes sombres nuages,

Tes immenses menhirs sur tes champs gris et nus,

Et ta mer aux cent voix, et tes grèves arides,

Tes fils aux longs cheveux, de ta grandeur avides,

Glorieux héritiers de ceux qui ne sont plus.

 

J’aime aller respirer l’air âpre de tes plages,

J’aime de tes donjons l’imposante grandeur,

D’un illustre passé superbes témoignages,

                    Dont l’aspect fait bondir le cœur. –

 

J’aime tes korrigans, tes naïves légendes,

Tes bardes et tes saints, tes héros, tes géants,

Et tes croix de granit se dressant sur tes landes,

Sur les cromlec’hs détruits, près des dolmens béants.

 

J’aime ton océan, ta mer sauvage et belle,

Miroir de ton ciel gris, miroir de ton ciel bleu,

Et dont la vague, au soleil levant, étincelle

                    En paillettes d’or et de feu...

 

Ô mon vieux sol breton, sous le pied qui te foule

Les souvenirs anciens se relèvent en foule,

Tantôt sous les ajoncs ou les fleurs de blé noir,

Tantôt sous les débris d’un cloître ou d’un manoir.

 

Partout, pour raconter ton histoire effacée,

Se dressent des témoins de ta gloire passée :

Chacun d’eux la fait voir sous un nouvel aspect ;

Nous les saluons tous avec même respect.

 

Aussi, lorsqu’on détruit tes forêts, tes bruyères,

Qu’on pave les chemins de tous tes fiers débris ;

Quand on abat tes tours, quand on brise tes pierres,

On déchire à la fois l’âme de tous tes fils...

 

                Mais en vain tout croule, tout tombe

                Sous les lourds marteaux des vainqueurs,

                Pour que la Bretagne succombe

                Il faut d’abord broyer nos cœurs !...

 

Ils sont nombreux, puissants, les anneaux de la chaîne

Qui nous attache à toi, vieille terre d’Armor,

Par le passé, pour l’avenir, jusqu’à la mort.

Tels le pivot et les racines de ce chêne,

Qui s’enfoncent profond dans ton sol dur et fort.

 

Oui, la Bretagne vit ! Jeune et forte est sa sève

Notre passé fut grand, notre avenir est beau ;

Et je vois reverdir à jamais, dans mon rêve,

Et la Bretagne, et le vieux Chêne de Lemo.

 

 

 

X. Cte de BELLEVUE.

 

Paru dans L’Année des poètes en 1897.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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