Job

 

 

Puissance irrésistible, insondable nature,

Principe inexpliqué de toute créature,

De chaque être naissant mystérieux berceau,

De chaque être mourant implacable tombeau,

D’où vient donc en ton sein cette source de vie

Sans cesse prodiguée aussitôt que ravie,

Et qui ne peut, hélas ! se donner qu’un instant

Pour arriver ensuite à celui qui l’attend ?

Quel est donc ce besoin d’enfanter pour détruire,

D’éteindre constamment ce feu que tu fais luire,

Et, pareille à la mer soumise, à tout moment,

À l’attrait répété d’un invincible aimant,

De retirer à toi, de la rive abusée,

Cette vague éternelle, après l’avoir brisée ?

De quel double génie, infernal et divin,

As-tu reçu le mot que nous cherchons en vain ?

De tout bien, de tout mal incroyable mélange,

Réunis-tu le cœur du démon et de l’ange ?

Ou n’es-tu qu’une force aveugle en son pouvoir,

Agissant tristement sans entendre et sans voir,

Comme ce dieu de l’Inde, écrasant de sa roue

Celui qui sous son char follement se dévoue,

Et poursuivant sa marche à travers ses croyants,

Insensible à l’aspect de ces restes sanglants ?

En effet, que te font, dans ton œuvre infinie,

Ces combats dont le choc en trouble l’harmonie ?

Que t’importe ici-bas le cri de la douleur ?

Ton but est l’existence, et non pas le bonheur.

Dans ce cercle fatal de joie et de souffrance

Dont, à nos yeux trompés, la crainte ou l’espérance

Obscurcit ou colore, à son tour, la moitié,

Je vois bien ta grandeur ; où donc est ta pitié ?

Ces principes puissants qui fécondent la terre :

L’air qui la rafraîchit, l’eau qui la désaltère,

Le feu qui rajeunit et réchauffe son sein,

Agents capricieux de ton obscur dessein,

De leur rôle oublié dépassant la limite,

Semblent impatients du frein qui les irrite,

Et déchaînent souvent leur courroux passager

Sur la création qu’ils doivent protéger.

L’air devient l’ouragan dispersant, dans l’orage,

Tous les dons de l’été renversés par sa rage.

L’eau devient le torrent tombé du haut des monts,

Ravageant les produits des fertiles vallons.

Le feu devient la foudre au choc irrésistible,

Lançant, dans son éclair, une mort invisible ;

Ou le sombre volcan couvrant, pour le brûler,

Sous son flot infernal, le sol qu’il fait trembler !

Pour ces frêles enfants, dont tu peuples les mondes,

L’amour n’émeut jamais tes entrailles fécondes :

De soleil et de fleurs tu pares leur printemps,

Pour leur faire sentir l’hiver et les autans ;

Tu couronnes leur front de grâce et de jeunesse,

Pour le courber bientôt sous l’affreuse vieillesse,

Et faire enfin servir leurs débris profanés

À former d’autres corps en naissant condamnés.

Un bouton gracieux apparaît sur sa tige ;

Il s’ouvre : c’est la rose ; à son charmant prestige,

Vers l’aube du matin, tout semble concourir :

Parfum pour l’embaumer, perles pour la couvrir ;

Mais le rayon du ciel, dont la flamme vivante

Lui donne son éclat et son âme odorante,

Flétrissant son calice, à peine épanoui,

Éclaire, indifférent, son règne évanoui ;

Et de la rose on voit la couronne brisée

Tomber couverte encor des pleurs de la rosée !

L’insecte aérien, plus brillant que sa soeur,

Qui, par elle attiré, se pose sur son cœur,

Et, fixant un moment son inconstante envie,

Va puiser dans son sein le miel avec la vie,

Use en quelques instants sa poétique ardeur

Et tombe, pour mourir, à côté de la fleur !

Dans les bois embaumés de leur sève nouvelle,

Le barde du printemps, par sa voix, se révèle :

Chantre du jour qui naît et du jour qui s’enfuit,

Il jette ses accords aux brises de la nuit ;

Emblème de l’artiste ignorant son génie,

Il confie au désert sa puissante harmonie,

Dédaignant d’adoucir sa sauvage fierté,

Pour donner à son chant l’honneur d’être écouté.

Mais, un hiver, trompé par son aile affaiblie,

Il voit partir sans lui sa tribu qui l’oublie,

Et s’éteint lentement sous le froid et la faim,

Cachant au fond des bois sa misère et sa fin !

Et ce noble animal, des amis le modèle,

À notre adversité, mieux que l’homme, fidèle,

Qui partage avec nous la peine et le danger,

Combat pour nous défendre et meurt pour nous venger ;

Sait de sa volonté faire le sacrifice,

Nous sert sans intérêt, supporte l’injustice,

N’écoutant que son cœur qui n’a jamais trompé,

Et revenant lécher la main qui l’a frappé ;

À qui le souvenir peut faire reconnaître,

Entre mille tombeaux, la fosse de son maître,

Sur laquelle il revient le pleurer chaque jour

Et laisser quelquefois sa vie et son amour !

Devait-il donc aussi connaître la souffrance,

Sans avoir à côté l’immortelle espérance ?

Devait-il arriver à la caducité,

À travers les ennuis de chaque infirmité,

Comme ce pauvre chien privé de la lumière,

Que je vois soulever son humide paupière

Et vers mes tristes yeux tourner ses yeux éteints,

D’intelligence encore et de tendresse empreints ?

Quel crime a-t-il commis pour subir ce supplice

De sentir, sans la voir, ma main consolatrice

Et de ne pouvoir plus fixer, comme autrefois,

Son regard sur l’ami dont il entend la voix ?

 

L’homme, enfin, n’est-il pas plus malheureux encore

Dans sa triste grandeur que souvent il déplore,

Et qui, par le tableau d’un contraste affligeant,

Lui fait deux fois sentir sa peine et son néant ?

Dans l’éternel combat de sa double nature,

De la chair, de l’esprit il unit la torture :

Car, avant de souffrir, il sait qu’il souffrira ;

Bien avant de mourir, il prévoit qu’il mourra.

Lorsqu’il n’a pas encor le sentiment de l’être,

Promis à la douleur, la douleur le fait naître :

À peine il a brisé le sein qui l’a nourri,

Aux plaintes de sa mère il répond par un cri,

Et ses gémissements, prélude de souffrance,

Sont le premier signal de sa triste existence.

Bientôt, dès que ses yeux peuvent avoir des pleurs,

C’est par eux que son âme annonce ses lueurs ;

Et sur ce doux visage, éclairci par ses charmes,

Le sourire est toujours remplacé par les larmes.

Les développements de l’esprit et du corps

Ne s’obtiennent qu’au prix de pénibles efforts ;

Chacun de leurs progrès, luttant contre un obstacle,

D’un douloureux combat nous offre le spectacle,

Et cette jeune plante, espoir de tant d’amour,

Souvent tombe épuisée aux premiers feux du jour.

Aussi, dans ce vallon, parterre de l’enfance,

Que de frêles boutons sacrifiés d’avance !

Hors de ces nids tombés sous les arbres mouvants,

Que de débris affreux dispersés par les vents !

Ah ! vous le savez trop, mères inconsolées

Que j’aperçois rouvrant, de vos mains désolées,

Les rideaux refermés de ces tristes berceaux

Que le doigt de la mort a changés en tombeaux !

Vainement voulez-vous, en lui donnant votre âme,

De ce corps refroidi ressusciter la flamme,

Le foyer s’est éteint, la nuit a clos ces yeux,

Votre enfant n’est plus là, mais votre ange est aux cieux !

Ah ! ne le plaignez pas d’échapper à la vie,

Dérisoire banquet où le sort nous convie,

Pour tenter nos besoins sans cesse aiguillonnés

Par des appâts trompeurs, toujours empoisonnés !

Du mal universel, comme nous, tributaire,

En vain il eût cherché le bonheur sur la terre ;

La terre n’aurait pu donner à ses désirs

Que ses fruits sans saveur et ses douteux plaisirs.

Dans les jours orageux de son adolescence,

N’aurait-il pas souillé sa robe d’innocence ?

Sur les premiers écueils de ces perfides bords,

N’aurait-il pas perdu son âme avec son corps

Et déçu pour toujours, dans un obscur naufrage,

Votre espoir et vos vœux, au début du voyage ?

En le voyant partir si fragile et si pur,

Sans crainte vous pouvez du ciel fixer l’azur,

Voile mystérieux, gage de délivrance

Qui, pour nous empêcher de perdre l’espérance.

Au bord de l’horizon, s’incline jusqu’à nous ;

Et vous n’aurez, du moins, à pleurer que sur vous !

 

Mais voici la jeunesse et son léger cortège

De rayons et de fleurs voilant chacune un piège :

Fée au prisme enchanteur qu’elle met sur nos yeux,

Elle n’offre à nos sens que lointains radieux,

Parfums et fruits dorés de la terre promise,

Que notre esprit ardent colore et poétise.

Pour nous seuls l’avenir doit éternellement

Conserver son éclat, le bonheur son aimant,

La beauté sa fraîcheur, la gloire son délire,

La tête son génie, et le cœur son sourire !

Jours où l’âme, livrée, à tant d’illusions,

Peut à peine suffire à ses émotions ;

Jours de vertu naïve et de noble croyance,

Où, flottant dans son rêve et dans son ignorance,

Le désir se suffit et s’arrête à l’espoir,

Innocent des remords et des regrets du soir !

Moments prédestinés, les seuls de cette vie

Qu’en se tournant vers eux, l’on pleure et l’on envie ;

Flots d’azur, vous passez pour ne plus revenir,

Et l’on ne vous revoit que par le souvenir !

Cet idéal si pur, cette paix sans mélange,

Entrevus ici-bas, n’appartiennent qu’à l’ange.

Au souffle desséchant de la réalité,

Notre onde perd son calme et sa limpidité.

En possédant enfin les objets de nos songes,

Que de déceptions, que de tristes mensonges !

Que de brillants palais tombent en les touchant,

Ou reculent perdus aux vapeurs du couchant !

Parmi toutes ces fleurs sur nos chemins écloses,

Que d’épineux buissons se cachent sous les roses !

Heureux si nous pouvons, dans nos vœux combattus,

En sauver les lambeaux de nos jeunes vertus,

Et, quittant pour toujours la rêveuse patrie

D’où retombe sitôt notre âme endolorie,

L’arracher aux conseils d’un premier désespoir,

En la raffermissant au sentier du devoir !

Lorsque de ce tropique on a passé l’orage,

Arrivent les soucis et les soins d’un autre âge :

Et des travaux du jour la rude activité,

Et le fardeau si lourd de la paternité.

Il nous faut, corps à corps, lutter avec la vie,

Sur la route escarpée, en plein soleil gravie ;

Et, jouets tourmentés de notre ambition,

Payer cher les plaisirs de la possession.

Et que de fois encor le sort, dans son caprice,

D’un pénible labeur renverse l’édifice,

Et, nous faisant sentir son écrasant mépris,

Nous laisse, dépouillés, gémir sur des débris !

Arrivés au sommet de l’aride montagne

Où, soutenant nos bras, l’espoir nous accompagne,

Recueillis un moment, nous pouvons découvrir

L’espace parcouru, l’espace à parcourir.

Tout meurtris du chemin, épuisés de courage,

Nous voudrions trouver une halte au voyage ;

Mais le temps, dont les pas ne s’arrêtent jamais,

Ne connaît ni besoins, ni désirs, ni regrets ;

Ce maître aveugle et sourd, qui ne peut rien attendre,

Nous poussant devant lui, nous force à redescendre,

Et le poids que plus haut nous montions chaque jour,

Par sa pente aggravé, nous entraîne à son tour.

Notre soleil plus pâle à l’horizon s’abaisse.

Vis-à-vis du réel l’illusion nous laisse.

En vain nous demandons aux berceaux du printemps

D’épanouir encor leurs groupes éclatants ;

À peine cueillons-nous, dans les champs de l’automne,

Quelques fleurs sans parfum qu’à regret il nous donne,

Et dont nous détachons les humides rameaux

Pour mouiller, de leurs pleurs, la pierre des tombeaux !

Car, laissant sur la route une part de nous-même,

Nous voyons bien des fois tomber ce qui nous aime :

C’est un père attentif à nos fougueux élans

Qu’il guidait de sa voix et de ses cheveux blancs ;

Une mère, foyer d’amour et d’indulgence,

De chacun de nos jours sensible providence ;

Des enfants trop aimés, objets de tous nos vœux,

Et sur qui nous comptions pour nous fermer les yeux ;

Ou ce sont des amis, des frères qui nous laissent,

Et dont les traits chéris pour toujours disparaissent ;

C’est ce cœur qu’entre tous le nôtre avait choisi,

Qui soudain, dans nos bras, par la mort est saisi...

Et nous demeurons seuls au bout de la carrière,

Reportant tristement nos regards en arrière,

Sans pouvoir retrouver, pour le déclin du jour,

L’appui consolateur qui manque à notre amour !

Puis dans l’ombre du soir nous attend la vieillesse,

Ayant à ses côtés le dégoût, la tristesse

Et ce cortège affreux de maux, d’infirmités

Qui font frémir d’horreur nos sens épouvantés.

Dans ce dernier sentier où tremblant on s’avance,

Chaque pas est marqué par une décadence :

De cet esprit superbe et de ce noble corps

On sent avec effroi défaillir les ressorts ;

Le premier, regrettant sa royauté passée,

Voit lentement en lui s’obscurcir la pensée,

Et, malgré ses efforts, dans son œuvre arrêté,

Assiste, heure par heure, à sa stérilité ;

L’autre, perdant des traits l’éclat et la noblesse,

Sent, d’année en année, augmenter sa faiblesse,

Et languit, triste objet de profonde pitié,

Méconnaissable aux veux même de l’amitié.

De ces assauts du temps l’implacable nature

Semble, avec volupté, prolonger la torture,

Et l’homme qui jadis mit vingt ans à fleurir,

Pour souffrir plus longtemps, met vingt ans à mourir !

Passant tous les degrés de la décrépitude,

Indifférents à tout, tombés de lassitude,

Tout en la redoutant, nous invoquons la mort

Qui, d’un dernier sommeil, en passant, nous endort ;

Sommeil mystérieux, repos digne d’envie,

Fermant d’un trait obscur l’énigme de la vie ;

Voile pesant que nul ne pourra soulever,

Qui force l’âme à craindre, et l’esprit à rêver !

 

D’un flambeau vacillant triste dépositaire,

Voilà quel est le roi qui commande à la terre !

Si fort par son génie et par sa volonté,

Dans ses rudes combats lassant l’adversité ;

Si grand par son audace et son intelligence,

Est-ce ainsi qu’il devait recevoir l’existence,

Inexplicable don qu’on ne peut refuser,

Et qui, sans notre aveu, sur nous vient s’imposer ?

De quelles profondeurs peut s’écouler ce fleuve

Où chaque être, à son tour, quelques instants s’abreuve,

Pour en être entraîné dans le gouffre inconnu

D’où nul débris flottant n’est jamais revenu ?

Quel est pour nous le but de ce pèlerinage ?

Et que peuvent cacher les plis de ce nuage ?

Devons-nous, par l’espoir vainement inspirés,

Rentrer dans le néant d’où nous fûmes tirés ?

Ou notre globe est-il, dans ces vagues profondes,

Le degré le plus bas d’une échelle des mondes

Dont nous devons longtemps, nous approchant des deux,

Gravir les échelons toujours plus radieux,

Montant, de sphère en sphère et d’abîme en abîme,

Jusqu’aux sommets d’où part la source où tout s’anime,

Pour découvrir enfin, dans son immensité,

L’infini de l’espace et de l’éternité ?

Mais pourquoi donc alors, dans ce premier voyage,

Des maux et du bonheur cet inégal partage

Qui semblerait venir de quelque esprit pervers,

Ou faire du hasard le dieu de l’univers ?

Aux uns les dons du Ciel : la bonté, la sagesse,

La noble poésie et la douce tendresse ;

Ou les biens d’ici-bas : la force, la beauté,

La gloire, le plaisir, l’or et la liberté.

Aux autres la bassesse et le dur égoïsme,

Les conseils de l’orgueil, les erreurs du sophisme ;

Ou de l’âme et des sens la peine et les douleurs,

Les jours dans la fatigue et les nuits dans les pleurs !

Mais la joie est bornée et la douleur immense :

L’homme, se débattant sous sa lourde puissance,

Rebelle à l’avenir qu’il voit perdu pour lui,

Absorbe lentement le poison de l’ennui ;

Puis, surmontant un jour l’instinct de la nature,

Au vautour qui le ronge arrache sa pâture,

Et peut souffrir assez pour cesser de sentir

Et, de ses propres mains vouloir s’anéantir.

Mais, des fléaux humains lamentable prodige

Qui nous fait éprouver l’horreur du vertige :

Il peut souffrir assez pour sentir, par degré,

De la pensée en lui mourir le feu sacré,

Et, passant des langueurs de la mélancolie

Aux furieux accès de la sombre folie,

Devenir pour les siens un objet de terreur

Qui déroute notre âme et brise notre cœur ;

Dérision du sort, supplice invraisemblable...

Il manquait à nos maux ce mal épouvantable :

Anathème que Job n’osa pas achever,

Que Dante en son enfer n’aurait pas pu rêver !

 

Encor si, dans le plan de ce navrant système,

Du mal à ce degré s’arrêtait le problème ;

Si la nature avait à sa seule action

Réservé la douleur et la destruction,

Laissant à ses enfants, jouets de sa puissance,

Au sein de leur épreuve, au moins leur innocence...

Mais non ; pour s’assurer de leur complicité,

Elle a créé l’instinct de la férocité,

Leur désignant d’avance à chacun sa victime,

Sans leur donner jamais le remords de leur crime.

Afin de satisfaire à cette soif du sang,

La ruse est au plus faible et la force au puissant.

L’araignée, immobile au centre de l’étoile

Que forme avec tant d’art son admirable toile.

Attendant que la mouche, échappée à l’oiseau,

Rencontre, dans son vol, le perfide réseau,

Dès qu’elle l’a senti s’agiter sous sa proie,

Accourt, affreux bourreau, la saisir avec joie,

El, dans ses bras hideux, applique, en l’enlaçant,

Sa bouche de vampire à son corps frémissant.

Le reptile onduleux qui dans l’herbe serpente,

Déroulant au soleil sa parure changeante,

Recèle, sous sa dent, l’invisible poison

Dont sa froide colère arme sa trahison.

L’aigle, roi des oiseaux, déchire, dans son aire,

La colombe des bois victime de sa serre.

Ces tyrans du désert, le tigre, le lion,

Types majestueux de la création,

Souillent dans le sang, l’un sa crinière royale,

L’autre, moins noble encor, sa robe impériale.

Partout le faible tombe opprimé par le fort ;

Les êtres se font peur, et tout vit de la mort !

Nous-mêmes, surmontant le dégoût du carnage,

Nous sacrifions tout à notre faim sauvage ;

Nous pouvons immoler, sous un fer inhumain,

Le paisible animal qu’a nourri notre main,

Qui nous donne au printemps ou son lait ou sa laine,

Nous réchauffe, l’hiver, de sa puissante haleine,

Et, laissant à nos champs son précieux engrais,

Prépare l’abondance aux sillons qu’il a faits.

Portant dans nos désirs une ardeur meurtrière,

Aux doux hôtes des bois nous déclarons la guerre,

Et, de l’inaction pour combler le loisir,

Nous cherchons, dans leur mort, un barbare plaisir.

Mais, ce qui fait d’horreur reculer la pensée,

L’homme, dans le transport d’une fièvre insensée,

Sur l’homme son semblable exerçant sa fureur,

Pour lui peut devenir un sujet de terreur,

Le cherche en ennemi, le surprend sans défense,

Dans son sang fraternel assouvit sa vengeance,

Et, sur les bords perdus d’un océan lointain,

Fait encor de sa chair un horrible festin.

Dans ce sombre chaos de guerres et de crimes

Que de Caïns maudits, que de saintes victimes !

Devions-nous donc céder à ces affreux penchants ?

Malheureux, fallait-il que nous fussions méchants ?

Terre, de tant de fils, tour à tour, mère et veuve,

Tu bois, sans t’émouvoir, tout ce sang qui t’abreuve,

Et, lorsque de la mort nous recevons les coups,

Ton sein, sans tressaillir, se referme sur nous ;

Ton soleil impassible éclaire notre tombe,

L’oiseau vient y chanter, et la rosée y tombe,

Pour effacer bientôt, sous l’herbe et sous les fleurs,

Le dernier souvenir des regrets et des pleurs !

 

Mais à quoi bon vouloir pénétrer ce mystère

Qu’un pouvoir surhumain à l’homme a voulu taire ?

Obéissant au sort qui nous fut assigné,

Sans doute il faut courber notre front résigné,

Sans exhaler en vain, par d’inutiles plaintes,

Nos chagrins révoltés, nos regrets et nos craintes.

Redoutons, en plongeant dans l’abîme sans fond

Où notre faible esprit, dans l’ombre, se confond,

D’aimer de l’inconnu le dangereux prestige,

Et, sans cesse attirés, de céder au vertige,

Comme le voyageur penché sur le courant,

Fasciné malgré lui, roule aux flots du torrent !

D’ailleurs est-ce au poète à chanter pour maudire,

Dans ses vers trop ingrats, la douleur qui l’inspire ?

Et doit-il oublier qu’à ses nobles accents

Il dut presque toujours la gloire de ses chants ?

Supprimez les trésors de son urne féconde :

La pâle indifférence envahirait le monde,

Et, dans l’âme étrangère à la tendre pitié,

Languirait, sans effets, la stérile amitié.

Plus d’élan dans les cœurs, plus d’émotions saintes,

Plus de pleurs essuyés, plus de douces étreintes,

De sublimes pardons pour chaque repentir,

D’amis à consoler, d’âmes à convertir !

L’homme devant rester imparfait sur la terre,

La douleur devenait un lien salutaire

Qui faisait naître en lui la sensibilité,

Modeste et tendre fleur de notre humanité.

Mère du dévouement, sur les maux de nos frères

Elle nous attendrit par nos propres misères,

Et peut seule adoucir le regard douloureux

Que nous fixons sur nous, en le tournant vers eux.

Par elle ou voit tomber, des mains de la richesse,

L’or qui de ^indigent soulage la détresse :

Le bienfait matinal, que son instinct conduit,

Du malheur ignoré visite le réduit,

Et, du pauvre honteux prévenant la prière,

L’habitant du château protège la chaumière.

De Saint-Vincent de Paul elle inspire la Soeur,

Quand elle va veiller au lit de la douleur,

Entourer de ses soins la vieillesse et l’enfance,

Soutenir la vertu, protéger l’innocence,

Et, du vice lui-même affrontant le dégoût,

Se prodiguer à tous, et toujours, et partout ;

Le médecin qui va, sur les champs de bataille,

Relever les blessés tombés sous la mitraille,

Ou, bravant les terreurs de la contagion,

Consacrer par sa mort sa noble mission ;

Le prêtre qui renonce au monde, à la famille,

Au foyer où l’on aime, aux fêtes où l’on brille,

Pour traverser les mers, l’Évangile à la main,

Aux peuples égarés enseigner le chemin,

Prêcher aux forts l’amour et la miséricorde,

Aux faibles l’espérance et la sainte concorde,

Chercher, avec ardeur, le mal à prévenir,

L’âme à purifier et la mort à bénir,

S’exposant avec joie au danger qui l’attire,

Offrant son œuvre à Dieu et sa vie au martyre,

Ou, pasteur ignoré d’un coin de terre obscur,

Supporter pour toujours l’isolement si dur,

Sous le rustique abri d’un pauvre presbytère

Où doit se consommer son exil solitaire,

Privé d’affections et sans autre lien

Que son humble troupeau, sa servante et son chien !

 

À ce foyer d’amour que notre âme s’épure !

Oh ! n’imitons jamais l’insensible nature

Ignorant si l’enfant que son sein va nourrir,

Marqué d’un sceau fatal, doit souffrir et mourir !

Qu’importe ? Il vit assez pour rajeunir sa race

Et du courant humain perpétuer la trace ;

Quand il ne sera plus, d’autres suivant ses pas,

Le vide du désert ne s’accomplira pas !

Mais nous, faits pour sentir, pour aimer et pour plaindre,

Ne laissons pas en nous cette flamme s’éteindre !

Malheureux, essayons de donner le bonheur !

Heureux, ne cédons pas à l’oubli du malheur !

Que ceux, hélas ! en qui l’excès de la souffrance

Fait chanceler la foi, fait pâlir l’espérance,

À défaut des rayons de l’immortalité,

Conservent dans leur cœur au moins la charité !

Du genre humain souffrant montons tous les calvaires !

Oh oui ! pitié, pitié pour toutes les misères !

Pour la mère affaiblie et les enfants sans pain,

Le père sans travail, rêvant au lendemain ;

La vierge sans appui, que le besoin assiège,

Et qu’on tremble de voir s’incliner vers le piège ;

Pour la veuve si triste en ses habits de deuil,

Qui, le matin, du temple a dépassé le seuil,

Pour élever à Dieu son âme qui succombe,

Et repartir plus loin prier sur une tombe ;

Pour l’esprit inquiet et le cœur délaissé ;

Pour le faible malade et le pauvre insensé

Dont les yeux égarés semblent voir, dans l’espace,

De son bonheur perdu le fantôme qui passe ;

Pour la sainte victime attendue au dehors,

Pour le sombre bourreau que poursuit le remords ;

Pour toutes les erreurs et pour tous les supplices,

Pour tous les dévouements et tous les sacrifices !

Alors, quand nous aurons, d’un amour infini,

Consolé tous les maux, tout cherché, tout béni,

Par ce feu bienfaisant purifiés d’avance,

Peut-être pourrons-nous, retrouvant l’espérance,

Au-delà de ce voile où l’œil est arrêté,

Pressentir le soleil de notre éternité.

 

 

 

Francis BELLIER,

Poésies dédiées à tous ceux qui ont souffert,

1863.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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