Noël

 

 

À LA MÉMOIRE D’ARY SCHEFFER.

 

 

                                          I

 

Rome insolente a subjugué la terre ;

Elle l’étreint mourante sous la serre

      De son despotisme odieux.

Peuples vaincus, victimes de sa gloire,

Nous attestons son immense victoire

      Et le triomphe de ses dieux.

 

Pour adorer la grande Babylone,

Nos rois captifs descendent de leur trône

      Et suivent le char des vainqueurs.

On nous arrache au sol de nos patries,

Et, dispersant nos familles chéries,

      Sans pitié l’on brise nos cœurs.

 

Aux jeux du cirque alors on nous convie ;

La multitude a soif de notre vie.

      Douce Argos, en pensant à toi,

Le condamné laisse échapper ses armes ;

El nous mêlons notre sang à nos larmes,

      Pour amuser le peuple-roi.

 

Grec ou Germain, Gaulois ou Scandinave,

Pour ces tyrans on n’est qu’un vil esclave,

      Quand on n’a pas le nom romain.

Après le tigre, on nous jette aux murènes ;

Car il leur faut, au retour des arènes,

      Des mets nourris de sang humain.

 

Les opprimés sont las de la prière :

Pour écouter les plaintes de la terre,

      Il n’est donc plus de Dieu vengeur ?

Ces conquérants, que le Ciel semble absoudre,

À Jupiter ont arraché la fondre :

      Aux vaincus opprobre et malheur !

 

La femme aussi, qu’on prend sans la connaître,

Est une ilote à la merci d’un maître ;

      Les affronts abreuvent ses jours.

Quand d’un époux l’ardeur s’est refroidie

On nous délaisse ou l’on nous répudie.

      Pour essayer d’autres amours.

 

Nous qui souffrons dans nos corps, dans nos âmes :

Enfants sans mère, esclaves, faibles femmes,

      Quel sage nous consolera ?

Déshérités dans le commun partage,

Pour nous donner notre part d’héritage,

      Quel homme ou quel Dieu nous viendra ?

 

 

                                          II

 

Il est venu pour vous, homme et Dieu tout ensemble ;

Humbles et délaissés, c’est à vous qu’il ressemble.

Entre l’âne et le bœuf, la force et la douceur,

Dans une étable est né cet immortel Sauveur.

Les bergers à sa crèche ont porté leurs hommages

Les premiers ; après eux sont venus les rois mages ;

Car lui seul il préfère aux heureux les souffrants,

La chaumière au palais et les petits aux grands.

 

Souverain sans sujets, conquérant sans épée,

Il ne régnera pas sur la terre usurpée.

Annonçant aux mortels le royaume des deux,

Sa voix fera crouler les autels des faux dieux.

L’univers entendra sa parole féconde.

Ses bras sont assez grands pour embrasser le monde.

Dans son immense amour confondant les humains,

Tous seront consolés et bénis par ses mains.

 

Aux maîtres il dira : Votre esclave est un frère,

Car il est votre égal aux yeux de Dieu mon père,

Et peut-être il sera placé plus près de lui,

Quand du jour éternel le soleil aura lui.

Au pauvre il prêchera la sainte patience,

Qui des maux supportés attend la récompense

Et sait qu’il ne faut pas, dans notre humanité,

Vouloir des biens du sort l’impossible équité.

 

Il aura des pardons pour toutes les faiblesses,

Pour toutes les douleurs d’ineffables caresses.

Trois préceptes feront l’ensemble de sa loi :

L’ardente charité, l’espérance et la foi.

Ici son doux regard fera tomber la pierre

Devant le repentir de la femme adultère ;

Là ses lèvres diront ces simples mots touchants :

Laissez venir à moi tous les petits enfants.

 

Quand sa religion, de son sang fécondée,

Sur un monde nouveau partout sera fondée,

On pourra voir les rois, domptant leurs passions,

Régner non plus pour eux, mais pour les nations.

Un saint congrès fera, de rivage en rivage,

Devant la liberté reculer l’esclavage,

Et le noir, affranchi des maux qu’il a soufferts,

Sentira de ses bras se détacher les fers.

 

La femme, retrouvant sa dignité perdue,

À l’infâme marché ne sera plus vendue ;

Compagne d’un époux, dévouée à ses jours,

Jusqu’au terme fatal elle en suivra le cours,

Sans craindre désormais que, pour une autre épouse,

On livre à l’abandon sa tendresse jalouse,

Ou que quelque étrangère, admise par les lois,

Vienne usurper sa place ou partager ses droits.

 

Subjugués par la paix, les hommes moins barbares

Du sang de leurs voisins se montreront avares :

La lice des combats ne devra plus s’ouvrir

Que pour sauver un peuple, et non pour conquérir ;

Et sans doute qu’un jour la fraternité sainte,

Embrassant l’univers dans une même étreinte,

Unira les mortels par de sacrés liens,

Et les baptisera du seul nom de chrétiens.

 

 

                                    III

 

À toi, peintre poète, à ta douce mémoire !

Si nous t’avons perdu, ton génie et ta gloire

            Vivront pour nous parler de toi.

Oh ! que de fois ton âme a fait vibrer mon âme,

Quand elle contemplait ton œuvre dont la flamme

            Venait se refléter en moi !

 

Rêves tombés du ciel, créations sublimes !

Ici Jésus obscur dédaignant, sur les cimes,

            L’éclat du monde et ses grandeurs ;

Plus loin, saint Augustin et sa mère Monique

Faisant jaillir en haut, dans un élan mystique,

            L’amour qui consume leurs cœurs.

 

Là tes pauvres Mignon pleurent leurs deux patries,

Et nous font partager les saintes rêveries

            Dont l’ombre vient voiler leurs fronts :

L’une semble entrevoir une terre plus belle ;

L’autre paraît ouïr le cri de l’hirondelle

            Dont le vol plonge aux cieux profonds.

 

Empruntant les couleurs de l’inflexible Dante,

Quand tu peins, dans l’enfer, les tourments de l’amante

            Regrettant son bonheur d’un jour,

Tu sais à Francesca prodiguer tant de charmes,

Que ses yeux éplorés nous arrachent des larmes

            Et le pardon de son amour.

 

Vierge et fleur à la fois, voici ta Marguerite

Dont le regard candide à son ciel nous invite

            Et dans l’infini semble errer...

Mais je vois, méditant la chute de cet ange,

Faust et Satan qui vont l’entraîner dans leur fange…

            Sur elle, ah ! laissez-moi pleurer !

 

Et ton Christ aux douleurs, calmant, de sa parole,

Les plaintes des mortels qu’à lui seul il console,

            Foyer de ton âme, ô Scheffer !

Rêveur enfant du Nord, adopté par la France,

Dis-nous, pour exprimer aussi bien la souffrance,

            Ami, qu’avais-tu donc souffert ?

 

 

 

Francis BELLIER,

Poésies dédiées à tous ceux

qui ont souffert, 1863.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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