Les mains jointes

 

 

Seigneur, je viens à Vous, par la route poudreuse,

Voyez mes pieds sanglants et ma tempe fiévreuse ;

 

Mon orgueil me fait mal et ma tendresse aussi ;

Seigneur, je suis amère et triste et me voici.

 

J’ai longtemps appelé quand la nue était sombre,

Pour confesser ma peur et mes doutes sans nombre ;

 

Cherchant quelque puissance où m’appuyer un peu,

J’ai longtemps, dans mes bras, tenu mon cœur de feu;

 

Mais je n’ai pu finir ainsi tout le voyage :

Arrêtée au milieu d’un fauve paysage

 

Par l’écho de mes pas, résonnant au lointain,

J’ai crié dans la nuit : « Quand viendra le matin ? »

 

J’ai vu les bois craintifs où le silence écoute,

Et d’un effroi soudain, mon âme a tremblé toute.

 

Dans les ronces, très lourd, mon cœur s’est affalé,

Et j’ai maudit la route où nul ne m’a parlé.

 

Puis j’ai repris mon cœur avec ses infortunes,

Ses amours angoissants et ses vaines rancunes ;

 

J’ai coupé les lambeaux qui pendaient à sa chair,

Et pour le regarder, j’eus un regard plus cher.

 

Et la nuit ressemblait à mon inquiétude,

La nuit se prolongeait bien plus que d’habitude...

 

Quand Vous découvrirez mon orgueil balafré,

Et ma tendresse auprès, portant mainte écorchure,

Pour les frapper, Seigneur, ayez la main moins sûre ;

Souffrez que je me plaigne un peu, parfois souffrez

La grimace du mal que me font mes blessures.

 

Votre éternel silence est souvent bien plus lourd

Que votre main n’est lourde à toutes nos misères ;

Nos aveux, suspendus à d’instantes prières

Attendent un seul mot que vous gardez toujours ;

Nos aveux, nus et vrais, sont entre ciel et terre.

 

Quand Vous reconnaîtrez mon trop sensible orgueil,

Ma tendresse à côté, avec ses lèvres douces,

Songez comme ils sont durs les yeux qui se courroucent

Quand les bras sont ouverts et que l’âme est en deuil ;

Songez comme fait mal une main qui repousse.

 

 

 

Jovette-Alice BERNIER, Tout n’est pas dit.

 

 

 

 

 

 

 

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