Le mois de Marie

 

(LAI DE MA GRAND’MÈRE)

 

 

Lorsque vient le mois de Marie,

Le mois des lilas et des lis,

Le mois de la rose fleurie,

Où l’on sort plus matin des lits,

Comme autrefois dans sa chambrette

Nous allons nous réfugier,

Et toute la famille apprête

Un petit autel pour prier.

 

En premier, on met en arrière

Au bord de la table de nuit,

Deux angelots de fin biscuit

Agenouillés dans la prière,

Un Enfant-Jésus par devant

Dans un berceau de porcelaine,

Et près de lui, filant sa laine,

Une Sainte-Vierge d’argent.

 

De chaque côté de la Vierge,

On met un chandelier mignon,

Tout en or, et garni d’un cierge,

Timide et fumeux lumignon ;

Entre les deux anges on pose

Deux petits vases de grès blanc,

Et dans chacun baigne une rose

Que roussit le cierge brûlant.

 

Et le soir chacun prend sa place,

Et tous ensemble nous lisons,

Tour à tour à voix haute ou basse,

D’harmonieuses oraisons,

Des cantiques, des litanies,

Dans des manuels jaunissants

Aux tranches d’or toutes ternies,

Fleurant la vieillesse et l’encens.

 

Ô Maison d’or ! Ô Tour d’Ivoire !

Amie aux yeux sereins et doux,

Brillante au ciel en pleine gloire,

Dame-Sainte, priez pour nous,

Vous qui marchez environnée

D’anges portant astres au front,

D’un porte-cierges couronnée

Où sept cierges brûlent en rond !

 

En souvenir de la manière

Dont elle vous priait antan,

Priez pour ma pauvre grand’mère,

Tant aimée, et morte pourtant !

Quand vous prierez le divin Maître

Au coin du trône redouté,

Moins apeuré j’irai me mettre

À genoux de l’autre côté.

 

Hélas ! dans toutes les paroisses,

Aux croix de tous les carrefours,

Elle vous contait ses angoisses,

Notre-Dame de Bon-Secours ;

Et vous suppliait de nous rendre

Bons, charitables, généreux,

De nous faire ouvrir un œil tendre

Sur les chagrins des malheureux,

 

De nous garder de la misère,

Des créanciers, des longs ennuis

Qu’on a si l’on est seul sur terre,

Pauvre, orphelin, – comme je suis ; –

C’est même, ô Céleste Épousée,

Pour cette raison, croyons-nous,

Que sa robe était tant usée

À la hauteur de ses genoux.

 

 

 

André BERRY, Lais de Gascogne et d’Artois.

 

 

Recueilli dans Nazareth,

Poèmes choisis en l'honneur de Notre-Dame,

par André Mabille de Poncheville,

Éditions Alsatia, Paris, 1949.

 

 

 

 

 

 

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