Mon Christ

 

 

Quelle fausse idée, ô Poète,

Te fais-tu donc de notre Dieu,

Que tu voudrais bien, pour un peu,

Réduire à l’état de squelette ?

 

Pourquoi tant d’admiration

Pour cette face émaciée,

Cette jambe maigre pliée ?

Quel corps pour l’adoration !

 

Tu veux que devant cette image

Un croyant se mette à genoux,

Et l’implore pour lui, pour nous,

Ce Dieu mince au pâle visage !

 

Mais ton Christ est comme ton chant :

Il est maigre, chétif et grêle,

Et l’on dirait que son corps frêle

Va crouler, tant il est penchant.

 

Si je dois me mettre en prière

Devant le souverain des cieux,

Sa face charmera mes yeux

En les inondant de lumière...

 

Lorsqu’il devait représenter

Le vieil Adam ou quelque archange,

Nous voyons le grand Michel-Ange,

Robustement, les charpenter.

 

Ce sont des géants véritables

Qu’il nous a forcé d’admirer.

Pas un trait ne vient déparer

Ces images inimitables.

 

Et, dans son Jugement dernier,

N’est pas une seule figure,

Même ayant subi la torture,

Qu’on ne veuille déifier.

 

Qu’il est superbe, son Moïse !

Quel respect et quelle ferveur

Inspire son divin Sauveur !

On le désigne sans méprise.

 

C’est bien le Rédempteur, le Dieu

Devant qui notre orgueil succombe.

À sa voix tous quittent la tombe

Et montent au séjour du feu.

 

... Je veux pour le Sauveur du monde

L’immense et gigantesque croix

Que, la nuit, dans le ciel, je vois

Briller sur sa coupole ronde,

 

Et, sur ce céleste échafaud,

Un géant aux formes splendides,

À la peau blanche, aux yeux limpides,

Un Dieu superbe et sans défaut.

 

Son front est couronné d’étoiles,

Tout son corps en est recouvert,

Et, de son large flanc ouvert,

Pendant les nuits claires, sans voiles,

 

Je vois couler cette blancheur

Que l’on nomme route lactée :

C’est, pour moi, la voie enchantée

Qui conduit, vers lui, le pécheur.

 

Rentré sous mon toit solitaire

Ce Christ vient éclairer ma nuit ;

Je le vois alors qui grandit,

Remplissant l’espace stellaire,

 

Embrassant les globes de feu,

Les tenant, leur donnant la vie.

Sa forme n’est plus asservie,

– C’est bien lui le vrai, le seul Dieu !

 

 

 

Auguste BERTOUT.

 

Paru dans L’Année des poètes en 1892.

 

 

 

 

 

 

 

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