Changement de muse

 

 

                        O Musa, tu, che di caduchi allori

                        Non circondi la fronte in Elicona ;

                        Ma su nel ciclo, infra i beati cori,

                        Hai di stelle immortali aurea corona ;

                        Tu, spira, al petto mio, celesti ardori !...

                                TASSE, Jérusal. déliv., chant 1er.

 

 

 

    Enfin, las de chanter, j’avais posé ma lyre ;

Mais la muse Érato s’en saisit et soupire,

Et la faisant vibrer sur de nouveaux accords :

« Quoi ! me dit-elle, eh quoi ! poète, tu t’endors ?...

« Déjà rassasié de vers et d’harmonie,

« Tu veux donc renoncer aux palmes du génie ?...

« Ingrat ! je t’inspirais des chants mélodieux

« Faits pour ravir d’extase et la terre et les cieux :

« Bien plus, avec mes sœurs, les filles de mémoire,

« J’allais t’ouvrir, enfin, le temple de la gloire ;

« Et tu vas enfouir, dans l’ombre du repos,

« Mes faveurs, mes bienfaits, le prix de tes travaux !...

« Non, non ; reprends ton luth : au Pinde il est encore

« Des sentiers ombragés que le vulgaire ignore ;

« Il est de verts gazons, des antres toujours frais,

« Que je sus dérober aux regards indiscrets.

« C’est là que, chaque jour, instruisant Lamartine,

« J’éveillai les transports de sa verve divine ;

« C’est là que, méditant de célestes concerts,

« Il apprit ces accords qui charment l’univers...

« Une autre muse, en vain, plus grave, plus austère,

« L’enlevant de mes bras, le cache avec mystère ;

« De l’Hippocrène, en vain, il fuit les bords fleuris :

« C’est moi qui le formai, c’est moi qui le nourris ;

« Ses accents si flatteurs me doivent tous leurs charmes.

« Mais le cruel m’oublie ; il se rit de mes larmes ;

« Il me délaisse, enfin !... Viens consoler mon cœur.»

 

    Ainsi parla ma muse ; une vive rougeur

Colorant de son front la teinte ravissante,

La rendit à mes yeux encor plus séduisante.

Ému de ses discours, touché de ses appas,

Je reprenais ma lyre et je suivais ses pas...

Quand, du sein radieux de la voûte azurée,

Soudain je vis descendre une vierge sacrée,

Qui, vers moi dans les airs dirigeant son essor,

Accompagnait ses chants sur une harpe d’or.

Son regard doux et pur et son maintien modeste

Respiraient les attraits d’une grâce céleste.

Oubliant Érato qui fuit à son aspect,

Je m’arrête, et mon front s’incline de respect.

 

     « Ange ou divinité, fille du ciel, lui dis-je,

« Apprends-moi ton destin, par quel heureux prodige

« Tu viens de l’Empyrée au séjour des mortels ?

« Faut-il, en ton honneur, ériger des autels ?

« Parle : ébloui des feux de ton saint diadème,

« Je le suis plus encor de ta beauté suprême. »

 

     « Ô mon fils, répond-elle, adore la grandeur

« Du Dieu dont l’univers réfléchit la splendeur,

« Et cesse d’invoquer une muse profane

« Que la raison réprouve et que la foi condamne ;

« Dont les lâches accents, dont la perfide voix

« Énervent les esprits et les cœurs à la fois ;

« Qui, du vieux paganisme évoquant les chimères,

« Ne repaît ses amants que de fleurs mensongères...

« Heureux, si, prévenus de ses illusions,

« Ils ne brûlent encor de folles passions,

« Et, chantres trop naïfs d’une terrestre flamme,

« À l’impure Vénus ils ne livrent leur âme !

« Fais un plus noble emploi de l’ineffable don

« Que tu tiens du Très-Haut, et non pas d’Apollon :

« Consacre à le louer et tes jours et tes veilles ;

« Célèbre, en tes concerts, ses augustes merveilles...

« C’est lui que je t’annonce : immense et glorieux,

« Sans principe et sans fin, son trône est dans les cieux !

« Souverain Créateur, sa parole féconde

« Enfanta du néant les astres et le monde :

« Il creusa de son doigt les abîmes des mers,

« Et d’animaux sans nombre il peupla l’univers.

« À lui soient à jamais et la gloire et l’empire !

« Que la terre et les cieux, que tout ce qui respire

« Exaltant, à l’envi, sa gloire et sa bonté,

« Offre un hymne d’amour à sa divinité !

 

     « Pour moi, je suis la vierge antique et révérée,

« La muse de Sion, fille de l’Empyrée,

« Qui, brûlant d’un saint zèle et de chastes transports,

« Des prophètes, jadis, secondai les accords ;

« Qui, de David en pleurs inspirant les cantiques,

« Remplis d’un feu divin ses versets magnifiques.

« C’est moi qui fis monter au plus sublime ton

« Et la lyre du Tasse et celle de Milton ;

« Qui, dans ses vers sacrés, éternisai Racine,

« Et qui module, enfin, les chants de Lamartine !...

« Ose suivre, mon fils, ces poètes fameux ;

« Rends-toi digne de moi, tu seras digne d’eux.

« Prends ce dernier, surtout, pour guide, pour modèle :

« Depuis que je l’inspire, enflammé d’un beau zèle,

« De sons religieux, à ma harpe ravis,

« Il fait frémir d’amour les murs du saint Parvis ;

« Célébrant, par avance, en chœur avec les anges,

« Le nom de l’Éternel, sa gloire et ses louanges,

« C’est ainsi qu’il prélude au divin Hosanna,

« Qu’il doit chanter sans fin au sein de Jéhovah !

« Tu ne peux, déployant les ailes du génie,

« Dérober, comme lui, la céleste harmonie ;

« Mais au feu de ses chants en épurant tes vers,

« Tu sauras, par mon aide, ennoblir tes concerts. »

 

    De sa harpe, à ces mots, elle effleure ma lyre.

Le cœur saisi, soudain, du plus brûlant délire,

Je vole avec ivresse aux portes du saint lieu

Pour offrir mon encens au véritable Dieu.

La Vierge, cependant, s’élevant à ma vue,

S’entoure de vapeurs et se perd dans la nue,

En semant après elle un bruit harmonieux

Qui fait vibrer longtemps et la terre et les cieux.

 

 

 

 

Adrien BEUQUE,

L’écho du sanctuaire, 1836.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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