Bilan

 

 

Un remords est là, au milieu de ma tristesse.

Ai-je trop gaspillé l’eau vive du trésor ?

Qu’ai-je fait de mal fait, qu’ai-je appris qui me laisse

Cet élan d’achever quelque chose en mon sort ?

 

J’ai pourtant écouté cette faim qui me mange ;

J’ai pourtant poursuivi les feux des déraisons ;

J’ai pourtant vendangé et j’ai fait la moisson

Quand dansaient dans les cieux les heures qu’on engrange !

 

J’ai fui comme il est dit les destins réguliers :

Les anneaux sonnent que j’ai cueillis par les tombes.

J’ai pris l’un après l’un les faisceaux à lier

Et mes yeux ont conquis l’envol frais des palombes.

 

J’ai tout mis, tout senti dans le creux de mes mains

Pour boire la chaleur au profond de la source.

Aussi pourquoi, pourquoi me meurtrir d’autres courses

Et chercher dans mon cœur ce qui sera demain ?

 

... Ô Mensonge pourpré ! Il est dans les couchants

Tant de sentes que je n’ai jamais soupçonnées !

Et je vois loin dans moi, vers l’astre qui descend,

Des voiles qui s’en vont avant d’être glanées.

 

J’ai toujours été large et hautain comme un roi :

La lèvre qui s’offrait, je l’ai laissée à d’autres.

Mon âme, qu’ai-je fait des voix qui furent vôtres ?

Quelle nuit a perdu le plus dense de moi ?

 

J’ai longtemps attendu l’allégresse qui sourd

D’entre les vallons clairs. La grande ombre du guide

Ne s’est pas accrochée aux rameaux de la tour :

Il est tard maintenant et mes deux mains sont vides.

 

La cendre que voilà n’a pas pesé d’azur,

Dans le vent que voilà n’a pas penché la flamme !

Comment m’abandonner à ce qui me réclame ?

Vers quoi tendre les doigts sans espérer de mur ?

 

Le drame n’est pas nouveau, du mal qui me chasse

Loin des repos chanteurs où l’ombre a ruisselé.

Je suis l’âpre pilote écœuré de l’espace

Qui veut un ciel définitif qu’il puisse ailer.

 

Je suis dressé, marin anxieux, à l’étrave

Ô le port de mes pas par la brume apporté !

Ô l’ancrage tremblant entre les pins bleutés

Qui doit enfin briser l’infini qui m’entrave !

 

Terre, terre ! Va-t-elle oser me retenir

Celle qui vient vers moi ? Mais d’escale en escale

Je me meurs de tarir ma soif de devenir

Car le fruit a mûri dans l’instant qui me hâle.

 

Terre, terre ! Ma voix s’incurve. Faut-il croire

Aux clairières d’or dans la chair des forêts

Où pouvoir épuiser mon souffle et le secret ?

Mais les cieux sont fermés et les îles sont noires.

 

Pour guérir, mon Dieu, de ce que je veux trouver,

Je puis encor tenter de nouvelles partances

Pourvu que soit charnel tout ce que j’ai rêvé

Dans le cercle étouffant de mes ressouvenances.

 

Et s’il faut que je sois, hélas ! toujours porté,

Toujours tendu vers des conquêtes impossibles,

Délivrez ô mon Dieu – cœur même de la cible –

Les choses que j’étreins de leur médiocrité !

 

 

 

Jacques-Paul BILLET.

 

Publié dans Cahier des prisonniers, « Les Cahiers du Rhône »,

Éditions de La Baconnière, Pâques 1943.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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