La petite sœur

 

 

Bon passant, dis-moi, je t’en prie,

N’as-tu point vu dans la prairie,

Dans les bois ou sur le chemin,

N’as-tu point vu mon petit frère,

Qui doit errer tout solitaire ?

Ô mon Dieu ! je le cherche en vain.

 

Sa tête est brunette et bouclée,

Ses yeux noirs, sa main potelée,

Un tout joli petit enfant.

Si tu l’avais vu sur la route,

Tu le reconnaîtrais sans doute ;

On dit qu’il me ressemble tant.

 

Oh ! pour lui je suis bien en peine ;

Depuis une longue semaine

Il ne jouait plus avec moi ;

Et quand j’en demandais la cause,

On me répondait : Il repose.

Et je ne savais pas pourquoi.

 

Un jour, j’allai dans sa chambrette ;

Je le trouvai sur sa couchette

Aussi blanc que son oreiller,

Que son oreiller à dentelle ;

Je l’appelai comme on l’appelle ;

Mais je ne pus le réveiller.

 

Il était joli comme un ange ;

Il avait mis sa robe à frange,

Qu’il met quand il va promener ;

Son beau tablier de percale,

Et les bottines jaune pâle

Que l’on venait de lui donner.

 

Je m’avançai jusqu’à sa couche,

Et je l’embrassai sur la bouche,

En me glissant le long du bord ;

Mais, malgré toutes mes prières,

Il n’entr’ouvrit point les paupières...

Il fallait qu’il dormît bien fort.

 

Plus tard, j’aperçus, en grand nombre,

Des hommes au visage sombre,

Portant quelque chose de noir :

Ils sortaient de notre demeure ;

Et maintenant ma mère pleure

Depuis le matin jusqu’au soir.

 

Et je n’ai pu revoir mon frère ;

Je l’ai cherché dans le parterre,

Dans les jardins et dans les cours,

Partout où nous jouions ensemble,

Sous le grand chêne, sous le tremble ;

Tu vois, je le cherche toujours.

 

J’ai cru le trouver dans ces plaines,

Qu’une fois je vis toutes pleines

De fleurs que nos jardins n’ont pas,

Et de papillons dont les ailes

Brillaient comme des étincelles,

Et j’ai voulu suivre ses pas.

 

Mais vois, partout dans les prairies,

Les pauvres fleurs se sont flétries :

Les papillons, avec effroi,

Ont fui, pour éviter la bise ;

Partout la terre semble grise ;

Ne sens-tu pas comme il fait froid ?

 

Oh ! dans quelque forêt bien sombre

Mon frère s’est perdu dans l’ombre ;

Je suis sûre qu’il a bien peur,

Qu’il a bien froid, qu’il pleure, crie,

Ou qu’à genoux peut-être il prie

Le bon Dieu d’appeler sa sœur.

 

Il faut que je trouve sa trace ;

Je ne suis point encore lasse,

Et Dieu doit l’avoir entendu ;

Ma mère serait tant heureuse,

Quand je ramènerais, joyeuse,

Son tout petit enfant perdu !

 

Oh ! dis-moi, dis-moi, je t’en prie,

N’as-tu point vu dans la prairie,

Dans les bois ou sur le chemin,

N’as-tu point vu mon petit frère,

Qui doit errer tout solitaire ?

Ô mon Dieu ! je le cherche en vain.

 

 

 

Henri BLANVALET.

 

Recueilli dans

Recueil gradué de poésies françaises,

par Frédéric Caumont, 1847.

 

 

 

 

 

 

 

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