À la princesse Marie

 

                    STANCES

 

 

 

Certes, chacun le sait, la froide indifférence,

De son souffle glacé flétrit tout aujourd’hui ;

Le cœur reste insensible à la peine d’autrui ;

Et ce siècle d’essais, de lutte et de souffrance,

N’a de tant de travaux encor gardé pour lui

Qu’un doute amer, enfant de son expérience.

 

Tous les jours désormais, du triste front humain,

Se détache un rayon de la sainte auréole ;

Tous les jours de nos cœurs une flamme s’envole ;

Chacun, de son côté, lutte avec le destin.

Pour ceux que la douleur abat sur le chemin,

Nous n’avons ni soupirs, ni larmes, ni parole.

 

La douleur ! et qui croit à la douleur encor ?

Qui croit à la tristesse, à la mélancolie ?

On nomme illusions ces anges de la vie

Qui seuls savaient pourtant le chemin du Thabor ;

Et l’homme dans son sein, où la veine est tarie,

Sous la source des pleurs creuse la mine d’or.

 

Amour, religion, liberté, choses vaines,

En ce temps d’égoïsme où chacun tire à soi,

Où les ambitions et les publiques haines

Occupent tant les cœurs, qu’en un pareil émoi,

Nul ne trouve le temps de songer à ses peines.

Qu’importent la patrie, et le peuple, et le roi ?

 

Cependant, en ces jours de rare sympathie,

S’il se rencontre au monde un destin malheureux

Auquel de toutes parts la foule s’associe,

Qui vienne ranimer dans notre âme engourdie

La cendre tiède encor des souvenirs pieux,

Et de suaves pleurs inonde encor nos yeux,

 

N’est-ce pas le destin de cette jeune femme,

Fille des rois, qui porte, à son front couronné,

Le signe glorieux de la divine flamme,

Et si jeune, à vingt ans, Seigneur, vous rend son âme,

Et meurt entre le bloc par ses mains façonné

Et le calme berceau de son fils nouveau-né ;

 

Comme le lys royal, honneur de la prairie,

Qui tombe au jour naissant sous la main du faucheur ;

Comme le son joyeux qui s’éteint et qui meurt,

Avant d’avoir fourni son temps de mélodie,

Et comme la rosée enlevée à la fleur

Par le soleil ardent qui ramasse la pluie ?

 

Et pourtant, quel destin plus aimable et plus doux !

Quelle mélancolique et suave existence !

Comme dans un jardin, au printemps qui commence,

Vous marchiez dans la vie en souriant à tous,

Et les plus belles fleurs de gloire et d’espérance

Dans l’humide gazon semblaient s’ouvrir pour vous.

 

Princesse, vous aimiez votre royale mère,

Vous aimiez notre France à l’égal d’une sœur,

La muse athénienne aussi, la muse austère,

Avait pressé sur vous ses mamelles de pierre ;

Et ces riches amours que vous aviez au cœur,

Vous pouviez à loisir toutes les satisfaire.

 

Oui, vos jours furent doux, harmonieux, sereins,

Blonde Muse de France assise au pied du trône,

Un ciseau dans les mains, au front une couronne.

Aussi ce n’est pas vous, princesse, que je plains,

Car vous avez senti, dans vos loisirs divins,

Toutes les voluptés que l’art sublime donne.

 

Et cela sans remords, sans repentir amer,

Sans avoir rien appris de la sombre tristesse,

Du découragement, qui, de son bras de fer,

Terrasse les plus forts aux pieds de la déesse,

Et fait que, sans raison, dans la fièvre et l’ivresse,

On blasphème aujourd’hui ce qu’on chantait hier.

 

Ah ! vos illusions, vous les avez gardées,

Et lorsque, sur le soir, l’archange du tombeau

A touché votre front de son triste rameau,

Alors, princesse, alors vos sereines idées

Ont remonté vers Dieu, comme, au soleil nouveau,

Les plus purs diamants des récentes ondées.

 

L’art vous avait donné ses trésors les plus doux ;

Votre œuvre était sacrée, on oubliait pour vous

Les haines qu’ici-bas provoque le génie ;

Et comme le Seigneur vous avait, dans la vie,

Placée ainsi trop haut pour avoir des jaloux,

À la Mort seulement vous pouviez faire envie.

 

Votre double couronne avait frappé ses yeux ;

Tant de gloire et d’éclat faisait sa convoitise,

Et tandis que de loin, la nation éprise,

Poussait en chœur vers vous sa louange et ses vœux,

Comme une ombre, la Mort vous suivait en tous lieux,

Sous les ombrages verts, au théâtre, à l’église ;

 

Et pour être plus libre à vous faire sa cour,

Elle vint se placer entre la multitude

Et votre bloc de marbre, hélas ! et chaque jour

Elle éloignait de vous, en son inquiétude,

Quelque objet de tendresse ou de sollicitude ;

Car la Mort est jalouse en son terrible amour.

 

D’abord, ce fut cet art, dont vous étiez ravie,

Qui souleva sa haine ; et, dès les premiers temps,

Le ciseau s’échappa de vos doigts défaillants ;

Et pour vous consoler de votre muse enfuie,

Emportant les plaisirs, et la joie, et les chants,

La Mort ne vous laissa que la Mélancolie,

 

Hélas ! et plût à Dieu qu’en vous prenant aux arts,

Elle vous eût laissée au moins à l’existence.

La Mort a tout voulu, dans son désir immense,

Et vos moindres pensers, et vos moindres regards ;

Et pour vous arracher à la douce influence

De l’amour exhalé vers vous de toutes parts,

 

Sans pitié pour les pleurs de votre auguste mère,

Pour tant de désespoirs et tant d’afflictions,

Insensible aux sanglots étouffés et profonds

Du roi qui, pour verser une larme de père,

Dérobait en cachette une heure aux nations,

Elle vous a ravie à la douce lumière.

 

Et sa funeste main, prompte à vous dépouiller,

A dispersé dans l’air les roses que Dieu sème.

Votre sort fut cruel, mais, pour vous consoler,

Vous avez les regrets du peuple qui vous aime ;

Et sur chaque débris de votre diadème

Vous pouvez voir d’en haut une larme trembler.

 

Ces larmes qu’on ne donne ici-bas qu’aux apôtres,

Qui montent vers le ciel une palme à la main,

Ces larmes, prenez-les, car elles sont bien vôtres,

Et de leur pur cristal faites-vous, en chemin,

Un brillant diadème à votre front serein ;

Madame, celui-là vaut mieux que tous les autres.

 

 

 

Henri BLAZE DE BURY.

 

Paru dans la Revue des Deux Mondes

en 1839.

 

 

 

 

 

 

 

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