Au carrefour

 

 

Au carrefour

Où s’est posé le lointain,

Je croise le printemps avec une gaieté triste.

La première petite herbe a percé

La terre rude encore.

Et, parmi les dentelles du bouleau,

Au loin, dans les profondeurs,

Violette, la pente des ravins.

 

Elle a commencé à faire des signes,

Cette terre déserte !

Au couchant rouge de froid,

C’est le soleil, comme le casque de cuivré

Du guerrier dont le triste visage est tourné

Vers d’autres horizons,

Vers d’autres temps...

Et le heaume absorbe avec ses plumes blanches

Les nuées d’or,

Au-dessus de la splendeur insolente

De mes guenilles vespérales.

Et mes ailes navrées

– Ailes d’épouvantail à corbeaux –

Flamboient comme un casque solaire

Dans les reflets du soir

Et dans ceux du bonheur...

Les croix, les fenêtres lointaines,

Les cimes de la forêt crénelée,

Tout respire la mesure,

Paresseuse et blanche,

Du printemps.

 

 

 

Alexandre BLOK,

Poésies, vol. II : Les bulles de terre.

 

Recueilli dans Anthologie de la poésie russe

du XVIIIe siècle à nos jours, par Jacques Robert

et Emmanuel Rais, Bordas, 1947.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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