Les créatures du printemps

 

 

Visages dorés des trolles.

Leur tige est humide ;

Les carmélites sont sorties,

Avançant de leur pas grave

Dans les interstices odorants de la forêt,

Aux endroits où la neige a déjà fondu.

L’ordre a été donné de se taire,

Et le printemps démesuré a couvé

Les ruines des brouillards chenus.

Les environs regorgent de mousses.

Les cheveux de la nuit sont tirés sur les chicots

Et les racines.

Dans les feuillages, au milieu de l’ombre,

De loin nous commençons à plonger plus profondément

Dans le son des trompettes lointaines.

Des jours nouveaux approchent.

Mais, pour l’instant, nous sommes dans notre solitude

Et nos lèvres dépourvues de sang sont ouvertes, silencieuses.

Miracle ! un miracle !

Une fumée doucement

Se lève de l’étang...

Nous nous taisons encore.

Le matin a lâché une flèche sur le sentier ensommeillé,

Mais l’une d’entre nous a ramassé une luciole

Dans sa main renversée,

La paume du côté de la brume envahie de troncs d’arbres...

Regarde derrière toi :

Où dissimuler l’aiguille nocturne de cette verte lueur ?

Luis donc,

Toi, luciole taciturne, et si compréhensible !

Petit morceau de lumière,

Petit lambeau d’aurore...

Vous aurez votre journée sans déclin ;

Avec la nuit, vous ne vous êtes pas assez montrés vigilants

Et voici que tout s’en est allé...

Vous n’aurez pas eu pitié de la nuit. !

Voici que tout se fait trop clair et la lumière trop vive.

Vous vous tourmenterez, vous vous repentirez,

Vous allez mordre et aboyer,

Vous, les costauds, les gars habillés de verdure,

Créatures chéries, inexistantes !

Le brouillard tourbillonne avant que d’être emporté

Sur les étangs chenus.

Bientôt chaque petit diable mendiera humblement

La clef des lieux saints.

 

 

 

Alexandre BLOK,

Poésies, vol. II : Les bulles de terre.

 

Recueilli dans Anthologie de la poésie russe

du XVIIIe siècle à nos jours, par Jacques Robert

et Emmanuel Rais, Bordas, 1947.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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