Le cimetière des marins à Grandville

 

 

C’était le soir ; déjà le ciel devenait sombre ;

La pluie au loin tombait en rideau lumineux

Qui sur la vaste mer projetait sa grande ombre,

Et du soleil couchant amortissait les feux.

Sous ce voile une pâle et tremblante lumière

Éclairait à demi la ville et son clocher ;

Tandis qu’au pied des murs, dans son lit prisonnière,

La vague frémissait, en baignant le rocher

                  Dont Dieu fit sa barrière.

 

J’admirais sur les eaux l’éclat mourant du jour,

Et contemplais, pensif, la bizarre structure

De la cité que l’onde enlace tout autour

Dans les mouvants replis d’une blanche ceinture.

Puis, détournant les yeux, j’écoutais à la fois,

Sur le roc ondoyant dont je suivais la crête,

De la brise et des flots la monotone voix :

En rêvant je marchais, et bientôt je m’arrête

                  Devant une humble croix.

 

Autour d’elle s’étend une modeste enceinte :

Un peuple de marins y sommeille en repos ;

Et, sur le sol natal, au pied de la croix sainte,

Ce port est le dernier qui s’ouvre aux matelots.

À notre souvenir là rien ne les rappelle,

Nul marbre à nos regards n’y présente leur nom ;

Mais, aux lieux où le sol en tertres s’amoncelle,

On voit la place étroite où gît, sous le gazon,

                  Leur dépouille mortelle.

 

Pour le bien qu’ils ont fait nous devons les bénir :

Par eux dans l’univers la France fut servie ;

Et c’est pour la défendre, ou bien pour l’enrichir,

Qu’en des travaux obscurs ils ont usé leur vie.

Le sort par ses faveurs n’en fit point des ingrats ;

Mais aux jours du péril, ainsi qu’aux jours prospères,

Levant les yeux au ciel, et lui tendant les bras,

Ils invoquaient le Dieu qu’ont invoqué leurs pères

                  Et n’en rougissaient pas.

 

Que de fois leur main rude a déployé la voile,

Et du choc de la rame effleuré l’Océan !

Et que de fois ont-ils, en suivant une étoile,

Disputé sur les flots leur vie à l’ouragan !

Au moment d’un combat, en face d’un orage,

Ou près de l’heureux port qu’ils convoitaient de l’œil,

Du haut des mâts leur bouche, en son naïf langage,

Annonçait l’ennemi, signalait un écueil,

                  Ou hélait le rivage.

 

Chaque mer les reçut, conduisant dans les eaux

Ou l’esquif du pêcheur, ou le vaisseau de guerre.

L’équateur et le pôle ont vu leurs longs travaux,

Et Dieu seul sait leurs noms dédaignés du vulgaire.

Comme nous cependant ils ont eu leurs plaisirs :

Satisfaits de l’état où le ciel les fit naître,

Sur lui leurs humbles cœurs mesurant leurs désirs,

Du besoin de briller, de la soif de connaître

                  N’ont point été martyrs.

 

Loin d’elles, ils songeaient à leurs jeunes familles :

Sous les glaces du nord, ils voyaient en espoir

Le rustique foyer où leurs fils et leurs filles

S’entretenaient d’un père en s’assemblant le soir.

Quand d’un prochain retour circulait la nouvelle,

Bien souvent, du regard les devançant au port,

Debout sur ces rochers, leur compagne fidèle

Les appela de loin, et vit, avec transport,

                  Leurs bras tendus vers elle.

 

Ils ne sont plus ! leur tombe est marquée en ces lieux.

La nuit, comme on le croit, si leurs ombres visitent

L’endroit où sur la terre ils se plaisaient le mieux,

Dans ces grèves sans doute en esprit ils habitent ;

Ils écoutent encore, assis sur ces brisants,

La plaintive mouette et la vague bruyante ;

Ils viennent y sourire au choc des ouragans,

Et bénir le pêcheur dont la voile ondoyante

                  Est le jouet des vents.

 

Vous dont j’ai visité la retraite tranquille,

Vous, qui d’une âme simple avez goûté la paix,

Vous m’avez vu peut-être envier votre asile ;

Peut-être votre oreille a surpris mes souhaits.

Sous vos tombes, des flots que j’aime le murmure !

Et combien à mon cœur votre repos est doux !

Que ne puis-je, en suivant une voix aussi pure,

Ici couler mes jours et trouver près de vous

                  Mon tertre de verdure !

 

 

 

Émile de BONNECHOSE.

 

Paru dans les Annales romantiques en 1835.

 

 

 

 

 

 

 

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