Un peu d’amour

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Eddy BOUDREAU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Travailler ou prier ? Accomplissons nos œuvres et Dieu se réjouira. Il n’est pas donné à l’homme qui vit sur la terre de séjourner à l’infini dans un paysage de ciel ! Il faut vivre ou tenter de vivre. En effet, quelles que soient nos manières d’enfanter, d’entretenir ou de procurer la vie, rien ne saurait nous ennoblir davantage que la conscience professionnelle et l’amour de son métier. Il semble que toute réalisation soit possible selon nos réserves d’initiative qui modifient notre destin. La destinée est sûrement une expression de l’amour qui décerne à la terre ses lois en régissant la misère et la valeur des hommes.

« Le bonheur est un puissant levier qui soulève le monde et le pousse vers son accomplissement. » Ainsi, on peut logiquement déduire que sans l’amour et les grandes émotions qui nous font mieux percevoir la dualité de nos êtres, notre humain voyage serait une vertigineuse descente parmi les ombres.

Ce qu’on appelle ici-bas le génie n’est autre chose que le besoin d’aimer ; hors de là, tout est vain. Je m’explique en songeant que l’homme heureux est celui qui ose avec amour, la plante qui lutte pour grandir, la fleur qui pousse dans l’ombre pour collaborer à l’enivrement, l’imperceptible balancement d’une branche. En somme, il n’y a qu’une vie qui compte : la vie idéale qui nous tire du néant, qui nous dégage de la matière où les plus belles choses en apparence sont maculées d’impur.

En s’occupant de nos vies, il est sûr que Dieu aspirait à voir un jour son œuvre évoluer dans une sphère d’utilité. Aussi créa-t-Il l’homme afin qu’il pût dormir dans le soleil, vaincre sa douleur, chercher l’ascendance. Cependant, il y a des mentalités de désastre... Il y a beaucoup trop d’horizons terre à terre qui osent présenter la vie comme une routine, quelques lois formulées au hasard et déposées en vrac sur un critère d’innovation par un dieu quelconque ! « L’erreur entraîne l’erreur. »

Que nous sommes complexes ! Voulant être ce qu’on n’est pas, on ne parvient qu’à être ce qu’il ne faudrait pas être. « On ne veut jamais se contenter d’avoir bien fait, disait Madame de Sévigné, et en voulant faire mieux on ne fait que plus mal. » Formés de terre, on est joliment terreux !

Je viens de causer avec un aviateur de chez nous. J’avais le privilège de l’accueillir à la descente d’une randonnée dans le ciel québécois :

« Ce matin, me dit-il, j’ai quitté l’aérodrome en chantant. L’air était vif et léger, saturé par le parfum d’une forêt voisine. Une traînée de soleil éblouissait le champ d’atterrissage. Après avoir vérifié le moteur de l’appareil, je pars dans la joie matinale, m’extasier dans la nue. Bientôt, je crevais les nuages : on aurait dit des monuments de vapeur ! Fou des espaces, j’escaladais toujours et la terre diminuait peu à peu : les rivières devenaient de petits ruisseaux ; à mes yeux, la plus grande forêt n’était plus qu’une vaste prairie ; et tous les clochers se dressaient comme des flèches pour dominer la grandeur ou son apparence. Soudain, je ne vis plus qu’une tache sombre, infiniment lointaine : la vieille capitale n’était plus qu’un peu de poussière que le vent déplace. Et j’ai pensé à tous les crimes, à toutes les révoltes qui naissent dans ce corps minuscule. J’ai vu les mères qui trahissent l’éducation et l’amour, celles qui contribuent à l’extinction du groupe familial pour entretenir le feu du modernisme. J’ai vu des monstres de perdition, des rivalités dangereuses... Ah ! j’aurais voulu ne jamais redescendre ; vivre toujours dans ce climat de ciel... Hélas ! »

Je buvais son enthousiasme et lui poursuivait toujours :

« Je descendais lentement, porté sur la garantie de mes ailes. À cent pieds de terre, une petite grive, commère des cieux, se frôla à la carlingue comme un défi. Franchement me disais-je, on ne devrait jamais se prévaloir de ses découvertes ! L’homme ne peut rien faire à côté de Celui qui a créé des êtres pour sillonner l’espace sans hélice et sans bruit. Revenu au local, j’ai mesuré la terre imaginant les cieux... Cette méditation me fit mieux comprendre qu’un Dieu nous gouverne dans un monde irréel... »

Comme il est beau d’aimer et de comprendre son métier ! Décidément, il n’y a pas de vain métier. Sans trop le savoir, on est avide de poésie. On cherche la beauté comme on a soif de bonheur. Et, soudain, on trouve dans le vulgaire une expression de triomphe et de fécondité. Par exemple, le laboureur condamné au caprice du sol, l’homme convaincu de vaincre la vie dans sa rusticité, l’homme qui se réjouit en observant le sillon qu’il vient de tracer : travail sans rémunération prochaine mais qui doit contribuer à la vivacité des hommes.

Devant la stabilité, le mutisme des arbres qui peignent sur tous les horizons d’abondantes silhouettes, l’homme des bois oublie sa lassitude : on lui a dit que seul il permettait l’expression des humains. En outre, voyez les arbres, eux ne se préoccupent jamais des pourritures végétales qui s’amoncellent à leur base ; ils semblent n’avoir qu’un but : servir aux paysages qui les entourent le décor splendide de leurs feuilles...

Bercé ou secoué par une vague caressante ou furieuse, le pêcheur devient plus riche des leçons qui dominent la vie. On a comparé la mer aux destinées véhémentes ou sereines. – Et pour cause !

Le prêtre qui descend chez le pauvre, qui se place sous la croix et sait relever le coupable, exulte au sublime idéal de la vocation suprême... « Tu es sacerdos ad vitam ! »

Et le grand sensible ! Le poète qui n’arrive jamais à pouvoir canaliser la force des idées qui s’envolent incessantes vers un milieu de rêve et d’amour, l’homme qui souffre du moindre désaccord et pleure au sein des réalités suffocantes... Un être indispensable tout de même puisqu’il projette la lumière en diffusant la pensée qui fait surgir l’extase.

Rien n’a beaucoup changé depuis Lacordaire qui vantait l’utilité des écrivains catholiques. En effet, le poète est un sage ; c’est lui qui prolonge l’enfance et la jeunesse. Comme les pics sur le sommet des montagnes, il reçoit plus tôt la lumière du soleil.

Nous avons fait jaillir quelques noms qui portent indiscutablement la vie. L’écho de tous les métiers se répercute dans le vaste sanctuaire qu’est la patrie des mondes.

Nous sommes rangés dans une nef parmi des fleurs, groupés devant l’autel des dieux où se célèbre un mystère de croyance et d’espoir, nous faisons partie du chœur imposant qui lance vers le ciel un chant d’éternité.

 

 

Eddy BOUDREAU, Vers le triomphe, 1928.

 

 

 

 

 

 

 

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