Une aube se lève

 

 

Dieu soit loué ! À l’horizon des peuples, le prisme de la délivrance a projeté sur la terre des faisceaux de lumière et de liberté.

 

Il est permis de croire que le sang des nôtres n’ira plus se verser pour vaincre l’atavisme destructeur des Sans-Dieu. Pour l’affirmer, nous nous basons sur cette hypothèse : le cœur des nations s’est remis à battre, le souffle de la vie naguère suspendu dans l’attente a pris sa vigueur. Avec bonheur, nous avons vu l’humanité sortir d’un gouffre immense où l’héroïsme et la trahison accumulaient des victimes. Quel ne fut pas notre réconfort en voyant notre pays émerger d’un chaos de souffrance, de pouvoir l’observer dans la gloire de son triomphe... Décidément, il nous est donné de croire à la paix. Toutefois, on ne saurait se prévaloir infiniment d’un silence qui fut gagné par la force, le mérite et la bonne tenue des vainqueurs !

 

Le contraste est formidable entre le Christ instaurant la paix à large mesure d’amour, et les hommes qui conquièrent la tranquillité par des cris de vengeance, incendiaires et funèbres !

 

Pourrions-nous reprocher au vieux Dante son dégoût de la plèbe : « Terre méprisable, taupinière chétive, comme on a raison de te haïr ; celui-là est vraiment homme de bien qui regarde plus haut et t’estime peu de chose ! »

 

Une terrible évolution se manifeste dans l’intelligence de l’époque. L’activité de Pasteur, Lister ou Watt se succède fébrilement dans la poursuite du perfectionnement. Depuis cent ans nous avons compilé des progrès dont la simple énumération renverserait nos ancêtres ! Toutefois en augmentant la production cet enrichissement multiplie les moyens de ruine et d’extermination ! En face d’un pareil développement qui donne au génie l’orgueil de se croire l’égal de son Dieu, on manque du nécessaire ; persuadés que la science va nous donner notre pain quotidien, on ne récite plus son Pater... On ne peut construire sur le sable mouvant ! Pour grandir, l’humanité requiert sa forme primitive, l’authenticité qu’elle recevait sous le pinceau du Maître. En dépit de toute amélioration, un renouveau s’impose d’autant plus urgent que la technologie du XXe siècle procède en vitesse.

 

Par bonheur, ce n’est pas encore la ruine : UNE AUBE SE LÈVE. La civilisation réalisée par nos pères peut s’entretenir. Il est certainement logique d’accuser les événements, les méfaits de la guerre mondiale qui ont littéralement brisé les ressorts de la vie progressive, qui ont terni les étoiles devant scintiller dans le firmament des hommes qui ont à lutter pour vivre. Cependant, si le monde a beaucoup souffert sous l’étreinte d’une vengeance provisoire, le calme – sinon définitif – est revenu tout de même... Oublions le passé. Préparons l’avenir.

 

Plus heureux que la France, notre Canada n’a pas de ruines accumulées, rien ne fut brisé par la tourmente. N’empêche qu’une mise en garde devient urgente : une vague d’esprit communiste déferle sur le pays, un sinistre danger menace de perforer les digues par où pourrait filtrer le trésor de notre foi, notre seule et primordiale raison d’être sur ce sol de vie française. Il importe de réagir avec d’autant plus d’audace que nos lois favorisent cette incursion fâcheuse : le salaire parfois insuffisant que touche l’ouvrier l’empêche de trouver chez lui le climat favorable à l’épanouissement de son labeur... Comment pourrait-il hésiter à remplir la formule qui doit le faire partisan d’un secours immédiat mais sans promesses d’immortalité ! À qui la faute ?

 

Sculpteurs, avancez ! Faites voler les éclats du préjudice, des défections ; au visage de la vie, donnez des traits plus nobles, soulignez ses grandeurs. Le paysage transporté sur la toile est embelli davantage par le peintre qui sait disposer des couleurs, soutenir les contrastes et faire naître l’harmonie de l’ensemble. Pour la réforme mondiale, que naisse sous le pinceau l’attrait d’un monde restauré !

 

Écrivain, c’est ici que tu dois servir. Tes idées ne doivent pas s’avilir. La patrie compte sur toi pour récupérer des forces. Sache qu’on ne doit jamais reléguer la lumière au fond d’une pièce. Un auteur compare la paresse des érudits « au passage du serpent qui ne laisse, sur la route de soleil, que sa peau desséchée, bientôt roulée par le vent dans la poussière ». Accueille le jour dans ton cerveau. Il faut du soleil pour illuminer les replis du savoir. Ainsi, par toi, vont fleurir toutes les formes de la vie.

 

S’il est bon de consulter les anciens rhéteurs, il ne convient pas toujours de les imiter : autre temps, autre mœurs.

 

L’abus de l’art ou du génie peut dégénérer en un fade sentimentalisme qui dégrade le prestige des lettres... Alors, tout devient dangereuse pâture aux jeunes âmes. « L’excès, fut-il le plus heureux, apporte toujours un déséquilibre. »

 

Notre monde a soif de beauté. Si le ciel a jeté de l’or sur ta plume, pénètre dans le champ des hommes pour y semer des grains d’amour et de vérité. Montre-toi digne d’un talent échu des dieux. Ce n’est pas en paradant dans les voies abjectes, en exploitant le vice qu’on affirme sa grandeur !

 

En relevant de plates utopies, Victor Hugo laisse périr le plus riche des talents. En soutenant des thèses immorales, Georges Sand déshonore son sexe et sa plume. Tel un piédestal qui s’effondre, Lamartine descend des hauteurs poétiques où l’avaient placé ses « Méditations » pour donner dans le vulgaire, pour s’emmurer dans l’étage inférieur des idées. Et combien d’autres qui se perdent dans l’oubli de Dieu et des hautes vertus morales ! En modifiant notre conception intellectuelle et morale, il serait pourtant facile de donner à la vie sociale une empreinte nouvelle...

 

Ceux qui ont à cœur l’avenir et l’intégrité d’une race, souffrent éperdument de la voir menacée par une catastrophe qui mène à l’infortune, à l’étiage des volontés. Quand le ciel est exclu du devoir des hommes, il ne reste que la terre et c’est bien peu de chose...

 

Nous connaissons des chefs qui s’abstiennent de garder les cimes ! On voudrait instaurer la paix sans désarmer les cœurs... De la France, pays de grands thaumaturges, nous recevons parfois de bien tristes exemples pour une génération qui monte ! Demain, faudra-t-il pleurer sur une jeunesse sans idéal, ignorant tout du patriotisme et de l’amour ?

 

On a dressé des barrières aux sources de la vie. Ceux qui devraient être n’y sont pas ; on les a refusés. Madame s’agenouille pieusement à la table sainte les mains rouges du sang des vies qu’elle a volontairement supprimées. Cependant on a crié à l’injustice quand le Maître secouait l’arbre de sa vigne pour le débarrasser des fruits de pourriture et d’inutilité ! On est à plaindre. Le Christ avait raison de dire : « J’ai pitié de la foule ! »

 

Malgré ce nuage un peu sombre à l’aube de notre espoir, il est évident qu’un coin de ciel se précise. La jeunesse de demain sera plus forte inspirée par la prière et la beauté. Il nous sera donné de connaître le triomphe des causes justes et loyales. Nous Canadiens français, nous sommes privilégiés de vivre en un pays de merveilles, dans un champ aux multiples espérances. L’esprit surnaturel des prêtres, le dévouement des apôtres laïcs, inspirateurs d’œuvres éminentes, piliers d’action chrétienne ; ceux-là vont permettre à la race de franchir les âges avec fierté.... Un peuple qui a souffert et pleuré pour défendre et conserver ses titres sublimes de foi et de christianisme, un tel peuple ne peut disparaître ! La grandeur de ses clochers qui prient dans le silence et l’abnégation vont soutenir pour lui la gloire de son passé.

 

ESPÉRER C’EST VIVRE. Une destinée meilleure s’annonce pour l’âme française au pays de Cartier. Incessamment, il plane, au-dessus de nos vastes territoires, des mots de réhabilitation. Un nouveau soleil resplendit sur les hommes. En avant les audacieux ! Un bond vers l’idéal, vers le civisme intellectuel et religieux.

 

 

Eddy BOUDREAU, Vers le triomphe, 1950.

 

 

 

 

 

 

 

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