Fresque champêtre

 

                                                       Hommage à la J. A. C.

 

Une ombre soudaine dévaste l’horizon.

Une brume légère, volatile, propage la grisaille.

On dirait la terreur simulée dans l’azur...

Un mystère se profilant qui recèle le désastre...

Car l’infini sans lumière ne livre plus de charme.

Pareil au soir qui formule des adieux

en échos qui traînent pour annoncer l’orage.

Les virtuoses d’un chêne croyant la nuit venue,

s’introduisent dans les feuilles pour entonner des hymnes.

Dans le silence qui roule aux flancs d’un paysage,

je vois le monde cheminer dans l’impasse ;

l’homme qui déplore le soleil pour ranimer la vie.

Il n’y a plus de couleurs dans les champs,

Nulle volupté parmi les fleurs ;

pas même une abeille au tréfond des coroles !

Le ciel est absent et la terre semble épuisée...

Elle soulève un sein végétal où fermente la douleur.

Dans l’extase de mes pensées,

je vois l’humanité sans le secours des cieux !

Tableau de souffrance et de vaines majestés.

 

                                        *   *   *

 

« Gerbes de splendeurs qui brillent et s’effacent. »

 

Le soir est venu. Il n’y eut pas d’orage.

Le couchant merveilleux a délogé les ombres.

L’astre qui scintille a vaincu les ténèbres.

L’aile se déploie à l’espoir du temps ;

« La vie est un perpétuel recommencement. »

C’est l’heure de la trêve aux angles du terroir...

On revient à la ferme : travailleurs et paysans.

Des voix retentissent qui aiguillonnent l’attelage :

bêtes trop lourdes au poitrail écumant,

crinière flottante et poussiéreuse, naseaux dilatés,

hennissant de fierté en vision du repos.

C’est l’heure de la Traite :

le passage des génisses dans les allées de poussière.

Le troupeau qui chevauche, qui piétine la fleur sauvage.

Et, soudain, le calme grandiose, précurseur d’une détente ;

seul, le vieux clocher qui prie dans le ciel pur ;

l’oiseau qui vocalise, la forêt qui bouge à peine.

 

Le soleil a fui par-delà l’immensité.

La nuit a poussé l’ombre au seuil des maisons closes.

Le travailleur s’endort murmurant sa prière...

Savourant la paix qui exhale le bien-être.

Son œuvre est puissante, elle lui assure le bonheur !

Demain, dans l’aube, nous le verrons multiplier l’effort,

au rythme des années perpétuer la vie.

Laboureur, il coule dans tes veines le sang de la race.

Le héros, dans ton cœur, se façonne et grandit.

La terre est féconde et c’est Dieu qui l’harmonise.

Parfois, c’est une mélopée triste et gémissante

quand la nature se tait ou profère le tourment !

Mais la rumeur qui monte dans l’auréole de lumière,

la source qui pleure au confin du labour,

l’homme qui mêle au travail un couplet d’innocence,

Ainsi, s’exprime la gravité des choses.

Noble terrien, par toi une âme se renouvelle ;

elle s’ouvre comme un lys au baiser de l’aurore.

Je voudrais chanter ton immortel dessein ;

consacrer dans mes vers cette clameur de l’espace :

« Mon fils, trouve en mon sein le fruit de ton labeur. »

 

 

Eddy BOUDREAU, Vers le triomphe, 1950.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net