Réaction

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Eddy BOUDREAU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jusqu’ici, la misère a dominé chez les hommes. En dépit de ses multiples innovations, la science n’a pas encore repoussé les mots qui peignent l’infortune, l’angoisse. Sous l’arbre de malheur nous retrouvons notre premier père... À peine eut-il digéré la fameuse pomme qui devait faire couler bien de l’encre et s’amonceler tant de phrases, que l’épreuve, sous des formes incalculables, pénétra dans la postérité... assez forte pour se perpétuer jusqu’à l’enclos d’un cimetière. Ainsi, il est un peu rare de connaître l’individu qui, un jour ou l’autre, ne s’est pas heurté contre les obstacles que le sort, indiscutablement, pose sur la voie où s’engage la destinée des humains. Nous qui portons la chair et le péché, traînons la souffrance en plus ! Fatalisme ?

Il est bon de savoir où l’on va, de bien comprendre l’itinéraire d’un voyage projeté. Aux heures de prospérité on en voit se tenir sur le qui-vive pour mieux parer des revers trop fortuits, c’est la meilleure attitude peut-être : appliquer partout une diligence immédiate qui permet, surgissant des entraves, d’orienter la vie vers le civisme et la réalité. Orienter sa vie ! L’exprimer convenablement, creuser la surface d’une aspiration pour y dérober la grandeur et la dignité de nos êtres.

« Nous sommes à la fois une histoire, une personnalité qui se révèle. »

L’idéal du vrai et du beau doit percer, s’épanouir dans maintes activités, n’est-ce pas ? Manzoni disait : « L’art doit être action, prédication, orientation vers le beau et le bien ; il doit avoir un but moral. » Un but moral ! Subordonner l’esprit au grand devoir d’une formation intégrante ! C’est peut-être ce qui manque davantage dans l’univers d’un monde qui souffre. On aime les poses langoureuses, la loi du moindre effort décrétée par les dieux du modernisme ! Sans doute, comme la fleur qui repose et boit le soleil, avons-nous besoin de chercher la détente... Mais, de grâce, ne gaspillons pas nos moyens de réagir, les moindres facultés que le ciel a placées dans nos êtres. Je voudrais ces poumons d’acier pour suggérer à tous l’optimisme, l’enthousiasme et l’espoir. Malgré le noir des écrasements, malgré la perspective d’une mort inévitable, une transformation demeure possible par la prière, sous l’immortelle étreinte de son Dieu.

 

 

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« Les beaux jours viendront. » Les beaux jours sont revenus ; l’heure est arrivée de préparer quelque chose pour célébrer l’avènement d’une saison plus clémente ; les heures de soleil et de vitalité. Affligé d’un malaise quelconque, le champ de toutes nos ambitions se trouve forcément rétréci... Toutefois, il est une ordonnance qu’il faut connaître, un sens qu’il faut développer. Devant la splendeur d’une matinée de printemps, je sais des malheureux qui voudraient crier par-dessus la vie qu’ils sont contents, qu’ils ont trouvé du bonheur en remuant des épreuves. Le bel exemple ! Ceux-là ont dû comprendre que Dieu n’a pas fait la vie pour nous la voir rejeter, que le sort, n’étant pas toujours ce que l’on aime, peut néanmoins contribuer à la relève d’une personnalité.

Rien ne doit retarder l’existence. De toute manière, que l’on puisse agir ! Mais sans se plaindre, avec le sourire d’un dévouement véritable ; dussions-nous recommencer toujours ! Je ne sais plus quel poète a commis ces vers :

 

            Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

            Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir1...

 

Décidément, on ne peut devenir quelqu’un sans souffrir et lutter. Et puis, les emportements de celui qui veut bien faire, sont peut-être autant de mérites dans le plateau de la balance divine... Sans prétention, il me semble que cela compte infiniment de vouloir inculquer à ceux qui nous regardent l’amour d’une vocation, la force et l’ambition d’un courage intrépide.

Il est fameux de cultiver l’observation, le goût des belles choses sous des formes diverses, innombrables. Je souhaite un bras charitable qui vous soutienne, qui vous transporte dans la rusticité, des plantes à peine écloses dans la fraîcheur du lilas qui s’évapore. Il n’y a pas que la femme qui peut se pencher sur la fleur pour admirer sa beauté, boire le parfum dans le calice d’une rose ! Le jardin est comme un lieu de prière où montent plus facilement vers Dieu l’amour et la reconnaissance. Un contact avec la nature, si court soit-il, communique aux âmes qui sommeillent, aux volontés qui chancellent la confiance et la gaieté. Le moindre vent qui rôde parmi les senteurs nouvelles nous apporte l’énergie qui manque à l’effort d’adaptation.

« À l’aube de sa vie l’homme aspire au soleil. » Le vieillard qui meurt cherche encore la lumière. Ainsi, au seuil de nos misères, quand les belles aurores illuminent nos chevets, hâtons-nous de cueillir notre part de vie neuve. En l’occurrence, ne serait-ce que le chant des oiseaux qui trillent leur aubade, nous aurions là de quoi jalonner vers le sourire et l’acceptation.

Tournons vers la résistance, la réaction, vers l’utilité. Le père Besson disait : « Dans le cœur assombri faisons luire un rayon d’espérance ; au-dessus de toute mansarde découvrons l’étoile céleste de l’amour. »

 

 

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Cependant, n’en voulons pas à ceux qui ont soif de sympathie, à ceux qui s’installent aux fenêtres brandissant le « cafard » et le délaissement. Il faut bien l’admettre : tous n’ont pas reçu en même temps que l’épreuve les moyens qui permettent d’utiliser des heures absolument vides ! Puissiez-vous connaître des cœurs généreux, une Véronique qui panserait les plaies que font l’isolement et l’instabilité des proches.

« Le charme physique n’est pas précisément la beauté. » En effet, il existe des gens qui ne dégagent aucune vibration physique mais, par contre, qui sont doués d’une belle attraction mentale. Parmi eux, se trouve un contingent de malades ! Heureux les souffrants qui ont la magie de pouvoir transformer leur chambre en un foyer de chaleur et de compréhension... Ceux-là deviendront des apôtres, des collaborateurs qu’on s’arrache : l’homme de la foule, effleurant cette douleur, deviendra plus apte à surmonter la sienne. (Il n’est pas de vie exempte de revers.)

J’ai souffert de cette contrainte qui m’a poursuivi comme un reproche, me suggérant de repousser les amis, de fermer ma porte à la plainte, à l’inquiétude des autres ! Le malade peut-il frayer sans les mutuelles confidences, sans la joie ou la peine des êtres qui lui sont chers ? Pourquoi se voir diminuer dans le rôle qui nous est dévolu ? Croyant nous protéger contre un vulgaire attachement, on nous expose à l’indifférence, à la misanthropie ; quelque chose de bien pire !

On ne sait pas ! Comme saint Jean l’Évangéliste, pourrions-nous dire encore : « Le monde vieilli, refroidi dans l’amour divin aurait besoin de renaître, de saisir autrement la révélation des grands mystères. »

On semble ignorer qu’un jour le Christ présentait ses pieds divins aux baisers d’une femme aimante. On aime, il est évident qu’on aime ! Mais pourquoi cet amour a-t-il provoqué des haines, des discordes qui ont menacé nos vies ? « La charité confuse à Dieu se recommande. »

Enfin, j’imagine que l’on monte au ciel après avoir été bon sur la terre... On ne sait pas !

 

 

 

Eddy BOUDREAU, Ma vie en croix,

Québec, 1948.

 

 

 

 



1 Kipling. (Note du webmestre.)

 

 

 

 

 

 

 

 

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