L’histoire d’une conversion

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Serge BOULGAKOV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’étais dans ma 24e année, mais, pendant près de dix ans déjà, la foi avait été sapée dans mon âme et, après des crises orageuses et des doutes, un vide religieux en prit possession. Oh, combien terrible est ce sommeil de l’âme qui peut durer une vie entière ! Avec la croissance intellectuelle et l’acquisition de connaissances scientifiques, mon âme s’immergeait imperceptiblement mais irrésistiblement dans la boue visqueuse du contentement de soi, dans l’estime de soi-même et la vulgarité. La lumière de mon enfance s’effaçait de plus en plus, remplacée par un crépuscule grisâtre. Soudain ceci vint... Des appels mystérieux retentirent dans mon âme, et elle se rua à leur rencontre...

Le soir approchait... Nous roulions à travers la steppe méridionale, embaumée par l’odeur de miel des herbes et du foin, dorée par la lumière douce du soleil couchant. Dans le lointain, les plus proches montagnes du Caucase bleuissaient déjà. Je les voyais pour la première fois. Et, contemplant avidement les montagnes, respirant l’air et la lumière, j’écoutais la révélation de la nature. Mon âme avait depuis longtemps, avec une douleur sombre et silencieuse, pris l’habitude de ne voir en la nature qu’un désert mort sous un voile de beauté, comme si elle portait un masque trompeur ; contre sa propre volonté l’âme ne pouvait se résigner à accepter la nature sans Dieu. Et tout à coup, mon âme se remplit de joie et trembla d’émotion joyeuse : et s’il y avait... s’il n’y avait pas de désert, de mensonge, de masque, de mort, mais Lui, le Père doux et aimant, si c’était Son voile, Son amour... Si... si les pieux sentiments de mon enfance, quand je vivais avec Lui, quand j’étais devant Sa Face, quand je L’aimais et tremblais de ma propre impuissance à L’approcher, si mes larmes et ma jeune ardeur, la douceur de la prière, ma pureté d’enfant dont je me moquais, que j’avais souillée, si tout cela était vrai, et l’autre, le vide porteur de mort rien qu’aveuglement et mensonge ? Mais est-ce possible ? N’ai-je pas su depuis mes années de séminaire que Dieu n’existait pas ? Peut-il y avoir un doute à ce sujet ? Puis-je m’avouer ces pensées à moi-même sans me sentir honteux de ma lâcheté, sans éprouver une terreur panique de la « science » et de son synédrion ? Oh, j’étais prisonnier de cette « science », cet épouvantail érigé par la foule des pseudo-intellectuels, pour les masses à demi éduquées, pour les imbéciles. Comme je te hais, émanation démoniaque, demi-éducation, peste des temps modernes, contagieuse pour les enfants et les adolescents. Et j’étais infecté alors moi aussi, et je répandais la contagion autour de moi...

Et de nouveau vous, ô montagnes du Caucase. J’ai vu votre glace étinceler d’une mer à l’autre, vos neiges qui rougissent sous le soleil matinal, vos sommets qui percent le ciel, et mon âme fondait d’extase. Et ce qui n’avait brillé qu’une seconde et qui s’était évanoui le soir dans la steppe, faisait maintenant retentir mon âme de chants, s’élevant en un hymne magnifique et solennel. Le premier jour de la création brillait devant mes yeux. Tout était clair, tout était paix et plein de joie retentissante. Mon cœur était prêt à se rompre d’extase. Il n’y a pas de vie et pas de mort, seulement un éternel et inchangeable maintenant. Nunc dimittis sonnait dans mon cœur et dans la nature. Et un sentiment inattendu s’éleva et grandit en moi, le sentiment de victoire sur la mort. À ce moment, je voulais mourir, mon âme avait un doux désir de la mort, pour se fondre joyeusement, en extase, avec ce qui étincelait et brillait de la beauté de la première création. Mais il n’y avait pas de mots, pas de Nom, il n’y avait pas de « Christ est ressuscité » chanté au monde et aux altitudes. Et ce moment de rencontre ne mourut pas dans mon âme, cette apocalypse, ce festin de noce, la première rencontre avec Sophia. Ce dont me parlaient les montagnes dans leur solennelle lumière, je le reconnus dans le doux et timide regard d’une jeune fille, sous d’autres cieux, sous d’autres montagnes. La même lumière brillait dans les yeux confiants, naïfs, craintifs et humbles, pleins de la sainteté de la souffrance. La révélation de l’amour me fit connaître un autre monde, un monde que j’avais perdu...

Puis vint une nouvelle vague d’enchantement par le monde. Avec le bonheur personnel vint la première rencontre avec l’Occident, et les premières extases : civilisation, confort, social-démocratie... Et soudain une rencontre merveilleuse et inattendue : La Madone Sixtine à Dresde. Tu as Toi-même touché mon cœur et il palpita à Ton appel. Là, les yeux de la Reine Céleste, marchant sur les nuages avec l’Enfant prééternel, pénétrèrent mon âme. Il y avait en eux un immense pouvoir de pureté et de sacrifice de soi prophétique – la connaissance de la souffrance, et la détermination à la souffrance librement consentie, et la même détermination prophétique pour le sacrifice se voyait dans les yeux remplis d’une sagesse non enfantine de l’Enfant. Ils savent ce qui Les attend, ce à quoi Ils sont destinés, et Ils vont librement faire don de Soi, pour remplir la volonté de Celui qui Les envoie. Elle va recevoir « l’arme dans le cœur », Lui va aller au Calvaire... Je ne pouvais me contrôler, ma tête tournait, mes yeux versaient des larmes joyeuses et pourtant amères, et avec elles la glace fondait dans mon cœur, et un nœud vital se dénouait. Ce n’était pas une émotion esthétique, non, c’était une rencontre, une nouvelle connaissance, un miracle... Involontairement, j’appelai (moi, marxiste), cette contemplation, prière.

Je revins de mes voyages à l’étranger – ayant perdu pied, ma foi en mes idéaux fortement ébranlée. Dans mon âme croissait « une volonté de foi », une détermination à faire le saut vers la rive opposée, détermination stupide du point de vue de la sagesse de ce monde – un saut du marxisme et de bien d’autres « ismes » qui lui succédèrent, vers la foi orthodoxe. Pourtant les années passèrent et je continuais à languir en dehors de l’enceinte, sans avoir la force de faire le pas décisif, d’aller me confesser et recevoir la communion, que mon âme exigeait de plus en plus fort. Je me souviens comment, une fois, le Jeudi Saint, étant entré dans une église (j’étais alors député à la Douma), je vis les gens recevoir la Sainte Communion aux sons émouvants de l’hymne eucharistique de ce jour... Je me précipitai en larmes hors de l’église et je marchai à travers les rues de Moscou en pleurant, accablé par mon impuissance et par mon indignité. Il en fut ainsi jusqu’à ce qu’une main ferme m’éleva.

Septembre. Un ermitage solitaire perdu dans la forêt. Une journée ensoleillée sur un paysage nordique familier. Mon cœur était toujours en proie à la confusion et à l’impuissance. J’avais saisi l’occasion de venir là dans le secret espoir de rencontrer Dieu. Mais une fois arrivé, ma détermination s’envola tout à fait. J’assistai aux vêpres, insensible et froid, et le service terminé, quand commencèrent les prières « préparatoires à la confession », je sortis, courus presque hors de l’église, « en pleurant amèrement ». Je marchai, plein d’angoisse, sans rien voir autour de moi, en direction de l’hôtel, et je repris conscience de moi-même... dans la cellule du vieil ermite. J’avais été amené là : j’avais pris la mauvaise direction, avec mon habituelle distraction, qui était augmentée par l’état dans lequel j’étais, mais en réalité – j’en étais certain – un miracle m’avait arrêté... Le Père, voyant l’approche du fils prodigue, s’était encore une fois hâté à sa rencontre. De l’ermite j’appris que tous les péchés humains n’étaient qu’une goutte dans l’océan de la miséricorde Divine. Je le quittai pardonné et réconcilié avec moi-même, tout tremblant et en larmes, me sentant comme porté par des ailes vers l’église. Sur le seuil je rencontrai mon compagnon qui m’avait vu quelques instants auparavant quitter l’église en désarroi ; il fut surpris et heureux. Il devint un témoin involontaire de ce qui m’était arrivé. « Le Seigneur est passé », disait-il plus tard.

Le soir arriva, et de nouveau le coucher du soleil, non plus méridional, mais nordique. Les coupoles de l’église se dessinaient nettement sur le ciel transparent, et les larges rangées des fleurs d’automne blanchissaient dans le crépuscule. Les forêts bleues s’effaçaient dans le lointain. Soudain, en plein silence, d’en haut, comme si le son venait du Ciel, retentit la cloche de l’église, puis tout se tut à nouveau. Ce ne fut qu’un moment plus tard qu’elle commença à sonner régulièrement et sans s’arrêter. On sonnait pour l’office du soir. Comme pour la première fois, comme si j’étais nouvellement né, j’écoutais les cloches de l’église, je sentais que moi aussi, ces cloches m’appelaient vers l’église des fidèles. Et le soir de ce jour béni, et plus encore le lendemain à la liturgie, je regardais tout avec des yeux nouveaux, car je savais que moi aussi j’étais appelé, que moi aussi je prenais effectivement part à tout cela ; que pour moi aussi Notre-Seigneur était monté en Croix et avait versé Son Sang béni : c’était pour moi aussi que les mains du prêtre préparaient la Sainte Communion, et l’Évangile de ce jour, le souper chez Simon le Lépreux – et le pardon de la pécheresse qui avait beaucoup aimé – me concernait aussi. Et j’étais admis à recevoir le Très Saint Corps de Notre-Seigneur.

Ainsi, à la base de la religion se trouve une expérience personnelle de la Divinité, et c’est là la seule source de son autonomie. Quoi que puisse faire la sagesse de ce monde, impuissante à comprendre la religion, faute de l’expérience nécessaire, ceux qui, une fois, ont contemplé Dieu dans leur cœur, possèdent une connaissance absolument juste de la religion, ils connaissent son essence.

 

 

 

Serge BOULGAKOV, La lumière sans déclin,

dans Histoire de la philosophie russe,

par N.O. Looski, Payot, 1964.

 

Recueilli dans La Russie retrouve son âme,

numéro de juin 1967 de la revue La Table ronde.

  

 

 

 

 

 

 

 

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