Je ne sais rien

 

 

VOILÀ quatre jours que je suis enfermé,

Quatre jours que je raye au calendrier

Un à un, parce qu’il le faut bien,

Quatre jours que je ne sais rien.

 

Au dehors, c’est le bruit de la ville,

À chaque minute claque un coup sourd.

Les mitrailleuses roulent comme des sacs de billes.

Cela dure depuis quatre jours.

 

Mais il y a aussi des enfants qui jouent,

Et d’autres bruits inconnus et lointains.

Mais ma fenêtre est fermée.

Je ne sais rien.

 

Quelquefois je pense que c’est le canon

Ou un mortier, je ne m’y connais pas très bien.

La rue s’emplit du bruit des chars ou des camions ;

Peut-être s’en vont-ils. Est-ce la fin ?

 

Mais non, tout recommence comme dans un rêve,

Tout s’enchaîne et rien n’a de fin.

Une voix tout à l’heure a annoncé une trêve,

Il me semble du moins, car je ne sais rien.

 

Quand je suis passé dans la ville, à midi,

L’autre jour, il y avait du soleil dans les rues,

On avait mis des drapeaux sur les mairies,

Des garçons passaient avec des brassards inconnus.

 

Depuis, je ne sais plus rien de ce qui se passe,

Sauf ce qui, à travers les murs, me revient,

J’entends sans cesse les voitures d’incendie qui passent.

La nuit, le ciel est rouge. Je ne sais rien.

 

Me voici seul comme je ne l’ai jamais été,

Robinson construisant son monde entre ces quatre murs.

Que font, dans la ville en fureur

Ceux-là que j’aime ? Où sont les miens ?

Dieu les garde de la fureur,

Je ne sais rien.

 

 

 

 

Robert BRASILLACH, 22 août 1944.

 

Recueilli dans Poèmes de Fresnes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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