Le Seigneur sur l’ânesse...

 

 

Le Seigneur sur l’ânesse allait à Jérusalem,

Il y a dix-huit cent dix-sept ans,

Faisant plaisir aux pieuses gens,

Ils jetaient leurs habits à terre

Et jonchaient sa route de palmes,

Chantant des hosannas sonores,

Heureux ceux qui ont vu ce chemin de verdure

Et celui qui y avançait ainsi.

Moi, pourtant, le jour des Rameaux,

Je fête une seconde entrée,

Je veux chanter des hosannas,

Un pieux enfant est né ce jour.

Le printemps a quitté son manteau

Et l’a couché sous ses pas,

Il a jonché le sol de violettes,

Hosanna, ont chanté les oiseaux

Y a point si longtemps, y a dix-neuf ans,

Tôt matin à la sixième heure,

Mon ciel soudain fut radieux

Et mon bonheur resplendissant.

À Linum, dans le presbytère,

Naissait pour ma plus pieuse joie

Chrétiennement une fillette,

Que ne l’ai-je alors déjà su !

 

Ce jour sont entrés dans la vie

Ma céleste clavicule, mon cœur, mon âme,

Mon toi, mon moi, mon cher Linum, ah,

Qu’il m’a aimé, mon Sauveur, ce jour-là.

Maintenant je veux sans cesse répandre

Tout ce que j’ai de pieux atours

Sur la voie qui mène à mon Linum.

Elle sait, Seigneur, que c’est pour toi.

Je jette à terre mon vieux manteau,

Je casse mes branches prospères,

Et commence une ère nouvelle,

Et redeviens limpide et pur.

Je ne peux plus regarder davantage,

Aveugle et sot, tes yeux si chers ;

Il faut, ma chère enfant, que j’aille pur

Devant ta procession terrestre.

Cher Linum, aie seulement bon courage,

Reste-moi seulement fidèle, et bientôt je serai pieux,

Pieux comme toi, tranquille et bon,

Pour aller au ciel avec toi,

Je monterai alors l’ânesse,

Tu te mettras sur le poulain gentiment

Et nous irons simples en esprit

Vers la nouvelle Jérusalem.

 

Ne sois pas fâchée, c’est ainsi,

Le bon Dieu ne voit que le cœur,

Toi aussi, c’est pourquoi je ris

Et te donne ce chant tout bête.

 

 

 

Clemens BRENTANO.

 

Recueilli dans Anthologie bilingue

de la poésie allemande,

Gallimard, 1993.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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