Les gueux pacifiques

 

 

Éternels troubadours de la gêne, haillons

De chair humaine et de courage sur nos routes,

Le rythme de leurs pas que l’univers écoute

Troue le calme des ans d’un rauque carillon.

Le corps galvanisé par la glace des nuits,

Ils vont sur un chemin qui n’a plus d’horizon,

Et leur espoir éteint comme une ombre les suit.

Ils ont les yeux vitreux des pluies universelles,

Le soir, quand ils essuient leurs chagrins trop profonds,

En parlant à leur mal avec des airs de fous.

Leurs vêtements serrés aux reins par des ficelles

N’empêchent pas le froid de vriller par les trous.

Leur front que cisela le grand scalpe des vents,

Leurs cheveux astiqués de sueurs, de poussière,

Et leur corps dont le dos voûté comme un auvent

Arque le labyrinthe des villes sans fin,

Et leurs mains desséchées à ramasser des pierres.

Que leur ventre creusé voudrait changer en pain,

Et leurs pieds dont les os craquent dans les ornières :

On dirait de défunts jaillis de cimetières,

Condamnés à rythmer la marche de la faim.

Ils vont depuis toujours de maison en maison,

Et personne ne sait leur histoire, leur nom.

Les croûtons que la charité porte à leurs lèvres

Font dissoudre des mots qui bénissent, qui chantent.

Leurs grands yeux, lustre éteint, pour un instant s’enfièvrent,

Quand des lueurs d’espoir sillonnent leur tourmente.

Leur visage est un sol où la barbe broussaille,

Et la vermine y vit durant la canicule.

Les chiens, flairant leur sort de vagabond, aboient

Comme après la lune ; et les enfants se bousculent

Pour lorgner de plus près ces errantes grisailles

Penchées sur des flaques de pluie sale, et qui boivent.

 

Je pense à vous, les gueux, les parias qui rôdez

Depuis toujours sur les grand’routes,

Cassés en deux, et repliés sur vos malheurs,

Pauvres fils de la gêne, au front tout corrodé

Par l’éternel abus de l’orage et des vents.

Je pense à vous, avec vos âmes en déroute,

Vos rêves, jamais les mêmes, toujours mouvants,

Bâtis d’espoirs et de pleurs.

Je pense à vous les marcheurs de la faim,

Les marcheurs de la soif, et qui allez sans fin,

Par les villes, les bourgs, les campagnes,

Vous qui allez vers l’horizon

D’un rêve chimérique avec la soif aux lèvres,

La faim au ventre, et l’oraison

Au cœur ; vous qui allez, vous qui allez,

De l’aube au soir, dans la grand’fièvre

Des étés, grands emballés

Qui balancez votre âme au rythme de vos pas,

Tombant sous la fatigue lourde.

Je pense à vous qui n’avez pour dormir,

Qu’un peu de foin,

Mouillé parfois, dans un recoin.

Je pense à vous dont la gorge plâtrée

Suce le vide de vos gourdes,

Vous les maudits, les dédaignés, vous les parias,

Semant vos vies avec vos chairs, dans l’âpreté

Des routes. Je pense à vous,

Qui semez sur vos pas les aboiements des chiens,

Les rires des enfants, le dédain des adultes,

Et propagez quand même le culte

De la charité...

Je pense à vous, qui promenez tels des drapeaux

Vos haillons en lambeaux,

Ô vous les Benoît Labre, les chers grands mystiques

Au regard prophétique,

Suant de peine et tout fourbus ;

Vous les petits à qui l’on donne

De vieux croûtons de pain

Mis de côté pour la basse-cour...

Vous les pouilleux, vous les déchus,

Que l’on jette dehors,

Sans remords ;

Vous qui partez, dans l’automne,

À pas pesant, le ventre vide,

Toujours avides

D’un peu de pain

Et de bonheur,

Avec parfois des pleurs refoulés dans vos yeux...

Lorsque vous regardez les cieux,

Vous pour qui l’univers n’a pas de bout,

Vous qu’on trouve debout

Avant l’aube et marchant jusqu’au soir,

Mes chers gueux qui voyez de loin tant de splendeurs.

Par votre bel enseignement de pauvreté,

Poursuivez votre lot universel : tombé,

L’univers a besoin de vous pour regarder

Poindre le front du Christ saignant qu’il a dardé

De sa folle énergie à vouloir, par la guerre,

Par l’entreboucherie des peuples, par l’amère

Volupté du pouvoir satanique, dresser

Des monuments de vies humaines au péché.

Ô troupeau de la paix, achève ta victoire

Sur le monde aveuglé des feux vains de la gloire.

Et que les nations qui se brisent entre elles

Arrêtent leurs élans de conquêtes mortelles.

Que s’abattent les bras levés, brûlés de poudre,

Les bras drillant l’espace de leurs larges foudres !

Que s’unissent les cœurs meurtris de passions

Dans la haine et la mort des dominations !

 

 

Roger BRIEN, Faust aux enfers, 1935.

 

 

 

 

 

 

 

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