Un Celte

 

Paris, 1er mars 1854.

 

 

                              I

 

 

Si fort que l’ouragan sur nous gronde aujourd’hui,

Lorsqu’un tel homme meurt il faut parler de lui.

 

Jamais je n’ai posé le pied dans son école,

De plus calmes esprits m’ont versé la parole ;

 

Mais aimons dans chacun ce qui fut simple et beau :

Gloire soit au génie et paix à son tombeau !

Le voilà descendu dans la fosse commune :

Dispute, taisez-vous ! Apaisez-vous, rancune !

Vers le pauvre l’orgueil ne l’aura point conduit ;

L’amour qui le guidait m’a fait voir dans sa nuit ;

Enfant de son pays, je sais son âme entière ;

Écoutez cette histoire autour de la civière

 

 

 

                              II

 

 

Lorsque battant de l’aile et la poitrine au vent,

Toutes ses sœurs ont fui vers le sud, au levant,

Quel amour retenait l’hirondelle obstinée

Dans un trou ténébreux de cette cheminée,

D’où ses plaintes tombaient jusqu’au fond du foyer

Près duquel méditait un vieillard prisonnier ?

Lamennais ! – C’était lui dont la pensée active

Sous les pesants verrous ne restait point captive.

La bise, cependant, parmi ces rêves d’or,

Tristement murmurait dans le long corridor,

Et le penseur voulut voir pétiller la flamme,

Pour réjouir un peu son corps faible et son âme ;

Mais lorsque la fumée emplit le tuyau noir,

Un cri monta dans l’air, un cri de désespoir ;

Et l’hirondelle, allant du toit à la fenêtre,

Suspendue aux barreaux, semblait gronder le maître.

Le maître ! Un prisonnier !... Il s’émut toutefois,

Et sa main doucement jeta l’eau sur le bois.

En vain gronda la bise, en vain depuis novembre

Jusqu’en mars pluie et neige assiégèrent la chambre,

Le tison resta mort : blotti sous son manteau,

Le sage tendrement souffrit pour un oiseau,

Mais, au moindre rayon, pour son ami fidèle

Calment au bord du toit gazouillait l’hirondelle.

 

 

 

                              III

 

 

Tel était ce vieillard ; et, devant son cercueil,

Combien vont le charger d’impiété, d’orgueil !

Non ! – Un esprit superbe, un cœur plein de tendresse,

Un Celte pris soudain d’une invincible ivresse,

Dans l’un ou l’autre dogme effréné tour à tour,

Mais toujours débordant d’innocence et d’amour...

Oh ! n’ai-je point osé, moi sans titre (et, de honte,

Quand vient ce souvenir une rougeur me monte),

Sans voir là ses amis, moi, poète indompté,

L’attaquer corps à corps dans son autorité !...

Puis, des pleurs dans les yeux, condamnant ma folie,

Confus, devant le Maître enfin je m’humilie.

Et lui, m’ouvrant les bras : « Venez, mon cher enfant !

Ce que vous avez fait, je l’ai fait bien souvent.

– Tels nous sommes Bretons, dis-je, et l’un comprend l’autre :

L’audace d’un Titan et le cœur d’un Apôtre ! »

 

 

 

Auguste BRIZEUX, Histoires poétiques.

 

 

 

 

 

 

 

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