Le laboureur ouvrier

 

 

Quand l’ancien laboureur retourna de la ville,

L’automne souriait dans un ciel radieux,

Bien des oiseaux chantaient sur la branche immobile,

La joie était sur terre et la paix dans les cieux.

Lui, son œil était sombre et son visage pâle,

Ses rustiques cheveux n’entouraient plus son front,

Sous sa blouse en lambeaux, tout flétri par le hâle,

Il cheminait courbé, comme sous un affront.

 

Pourtant, on l’avait vu, dans ces bois, ces prairies,

Au milieu des grands bœufs bondir, léger chevreau,

Mieux qu’un oiseau chanter ses jeunes rêveries,

Et des luttes rentrer en triomphe au hameau.

 

À vingt ans désigné pour porter la bannière,

Cette épreuve alarmait sa mère avec raison ;

Mais sous l’énorme poids que sa marche était fière !

Ses reins ne ployaient pas : jeune et nouveau Samson !

 

Et deux yeux noirs brillaient dans un rose veuvage,

Ils se levaient de loin vers le noble vainqueur :

Le drap d’or s’inclina doucement au passage

Et le salut muet s’échangea dans leur cœur.

 

Le reconnaîtrez-vous, ô taillis, ô fontaines,

Croix de pierre où parfois il priait à genoux

Ouvrier déformé par ses courses lointaines,

Hommes de son pays, le reconnaîtrez-vous ? –

 

Il voit un laboureur qui mène sa charrue,

Un ami ; sur la route il murmure envieux :

– « Son front n’a pas un pli, sa force s’est accrue ;

Qu’il va dans son bonheur calme et majestueux ! »

 

Ainsi tous ils viendront à la messe, dimanche,

Dans l’église apportant une fraîcheur des bois ;

Leur habit sera blanc, leur âme sera blanche ;

Pour chanter le Credo tous n’auront qu’une voix.

 

Et, de tous entouré, le prêtre dans sa chaire

Proclamera les noms qui vont s’unir demain :

Ah ! s’il doit vous nommer, ô vous qui m’étiez chère,

Que j’expire à l’instant, ici, sur le chemin !

 

Mais, d’abord, sois ici maudite, ville infâme,

Toi qui me détournas de mes premiers penchants ;

Usine, qui flétris mon corps avec mon âme :

Vous par qui j’ai perdu le simple amour des champs ! »

 

Voilà dans quelle angoisse il gagna sa chaumière

Où sa mère filait, bien affaiblie, hélas !

Troublée, elle hésita, la pauvre filandière ;

Mais son cœur s’éveillant, elle ouvrit ses deux bras.

 

Longtemps elle ferma sur lui la douce chaîne,

Puis, leurs pleurs répandus et leurs cœurs soulagés,

Elle ouvrit bruyamment un grand bahut de chêne

Où brillaient des habits avec amour rangés :

 

La braie aux larges plis, orgueil de la Cornouaille,

Le surtout d’un bleu clair brodé sur chaque pan,

La ceinture de cuir qui tient ferme la taille,

Le chapeau large orné d’une plume de paon.

 

– « Vois-tu les ornements, mon fils, de ton bel âge ?

J’allais, soir et matin, visiter ce trésor,

Sur tes jeunes habits penchant mon vieux visage ;

Et sur eux je pleurais et je pleurais encor !

 

Demain, réveille-toi dans toute ta noblesse !

Bien des yeux en passant se tourneront vers nous :

Mon fils, que tu seras superbe à la grand-messe !

– Que je serai joyeux, ma mère, près de vous ! »

 

 

 

Auguste BRIZEUX, Histoires poétiques.

 

 

 

 

 

 

 

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