Le missionnaire

 

 

 

 

                                                            Il n’est ni ange ni homme

                                                            Qui ne pleure lorsque chante la harpe.

                                                            Ne deuz nag éal na dén

                                                            Na woel pu gan ann délen.

                                                                        ANCIEN BARDE.

 

 

 

 

                                           I

 

 

                                        EN BRETAGNE.

 

 

Filles de l’île d’Arz, filles aux coiffes blanches,

Qui venez près des flots, les beaux soirs des dimanches,

Chastement vous nourrir de pieuses douleurs,

Faisant (vous l’avez dit) une Partie-de-pleurs,

Des voyageurs martyrs les sublimes annales

Épanchent en amour vos âmes virginales ;

J’ajoute un doux récit aux Actes de la Foi :

Devant les flots déserts, vierges, écoutez-moi. –

 

Pâles et revêtus de leurs noires soutanes,

Ils viennent d’arriver dans le vieux port de Vannes ;

Le brick où monteront ces messagers de Dieu

Appareille. – Ô famille, amis, pays, adieu ! –

Qu’importe ! Ils sont là tous, silencieux et calmes,

Des martyrs pour la foi rêvant au loin les palmes :

Les fatigues, la faim, les supplices hideux

Et la mort ne feront reculer aucun d’eux.

Le Livre universel, de naïves images,

Quelques outils de fer, appâts pour les sauvages,

Ou des jouets d’enfants : voilà, dans leurs combats,

Quelles armes suivront ces paisibles soldats.

Le plus jeune des douze, Éven, portait encore,

Pendant à sa ceinture, un violon sonore.

Bien avant la prêtrise et l’âge régulier,

C’était le plus aimé de ses jeux d’écolier.

Après les longs travaux, chaque soir, dès novembre,

La musique amenait la gaîté dans la chambre ;

Et l’on dansait, légers, pour épargner le bois,

Ces passe-pieds bretons si vantés autrefois ;

Puis, avril fleurissant, quand la joyeuse bande

Volait, comme un essaim, par les prés, par la lande,

Barde mélancolique, armé de son archet,

Le solitaire Éven sur la grève marchait ;

Et, ses doigts s’animant sur les cordes vibrantes,

Leurs sons clairs se mêlaient aux vagues murmurantes,

Mais les jeux sont bien loin : aux grands devoirs soumis,

Ils partent, embrassant leurs parents, leurs amis.

 

 

                        LES PÈRES ET LES MÈRES.

 

Pour la dernière fois, hélas ! je vous embrasse !

Dans les pays lointains songez à nous, de grâce !

Quand vous serez au ciel, mon fils, priez pour nous,

Vos parents désolés, qui vieillirons sans vous !

 

 

                         LES FRÈRES ET LES AMIS.

 

Que vous êtes heureux, que nous sommes à plaindre !

Vous, pour votre salut, vous n’avez rien à craindre ;

Nous restons sur la terre, et vous allez au ciel :

Du ciel versez sur nous une goutte de miel.

 

 

                              LES MISSIONNAIRES.

 

Quel cœur peut oublier ses amis, sa famille ?

Quand tout amour s’éteint, leur penser dure et brille :

Si la mort nous appelle, oui, nous en faisons vœu,

Notre sang descendra sur vous des mains de Dieu.

 

– Adieu donc, chers martyrs ! » – Et les pères, les mères

Inondaient les partants de leurs larmes amères ;

Mais le calme rentra dans ce monde affligé :

L’évêque s’avançait, suivi de son clergé.

 

 

                                    L’ÉVÊQUE.

 

Enfants, soldats du Christ, héros dignes d’envie,

Quel chemin glorieux vous prenez dans la vie ! –

Approchez, ô pasteurs, de ces saints envoyés,

Et faites comme moi, qui leur baise les pieds.

 

Et devant les pasteurs, les clercs et les vieux maîtres,

Le pontife baisa les pieds des jeunes prêtres ;

Puis, les yeux vers le ciel où montaient leurs pensers,

Tous fraternellement se tinrent embrassés...

 

Moi, poëte, je sens défaillir ma parole

Que la voile se gonfle et que le vaisseau vole !

À ce sublime adieu mon cœur s’est enivré :

Aux plus lointaines mers, vaisseau, je te suivrai !

 

 

 

 

                                           II

 

 

                                EN AMÉRIQUE.

 

 

Profonde est la savane, immense, impénétrable :

Des cimes du palmier aux branches de l’étable

La liane déploie en tous sens ses réseaux ;

Troncs énormes, cactus, broussailles et roseaux,

Tout se croise, s’unit ; sur des mares infectes

Tournoie en bourdonnant un million d’insectes,

Ces vampires ailés ; là, sur des flots dormants,

Surgissent au soleil les hideux caïmans ;

Et vingt monstres sans nom, monstres squameux et glauques :

Leurs fétides gosiers éclatent en sons rauques ;

Un jaguar passe et crie ; au blanc magnolia

Silencieux s’enroule un immense boa.

 

Oh ! la nature ici commande en souveraine,

Et l’homme avec bonheur la reconnaît pour reine,

L’homme enfant, chasseur nu, ses flèches à la main,

Souple comme un serpent, agile comme un daim,

Qui dans sa liberté sans frein se développe,

Et s’indigne, et frémit, lorsqu’un sage d’Europe,

Faible et dont chaque trait accuse un mal souffert,

Veut l’enlever, lui fort, aux charmes du désert !...

 

Pour élever cette âme et la faire des nôtres,

D’Europe cependant sont venus les apôtres.

Ô climat dévorant ! ils ne sont plus que deux.

Le plus jeune survit pour soigner le plus vieux :

C’est Éven, le chanteur, le doux missionnaire,

Et des prêtres martyrs le chef octogénaire.

 

Sur les bords d’un grand fleuve, au milieu des forêts,

Les voilà seuls, perdus, et pour derniers regrets,

Ceux qui venaient vers eux, quand leurs mains étaient pleines,

Les ont tous délaissés, légers catéchumènes ;

Mais le vieillard, aimant ces naïfs indiens,

Disait : « Restons, mon fils, nous les ferons chrétiens. »

Et, soldats de la foi, tous les deux sur la brèche

Ils restaient, attendant la pointe d’une flèche,

Ou l’air empoisonné s’exhalant de ces bois :

Dix martyrs sont déjà couchés sous une croix.

 

Or, tandis que le saint priait dans sa cabane,

Éven, par un beau soir, entra sous la savane ;

Le violon fidèle, il l’avait à son bras ;

Sur les notes bientôt se mesuraient ses pas,

Quand de l’épais feuillage une tête emplumée

Sortit, la bouche ouverte, attentive et charmée ;

Puis d’autres, des vieillards, des femmes, des enfants,

Et devant le chanteur les voilà tous dansants !

Lui, promenant l’archet sur la corde échauffée,

Reculait, les menant joyeux, nouvel Orphée,

Vers l’autel de gazon où, devant le ciel bleu,

L’image rayonnait de la Mère de Dieu.

 

Et chaque soir ainsi : des danses, des prières,

Puis des peuples errants fixés dans leurs chaumières.

Un temple fut construit, et l’Amphion chrétien

(Gardons les mythes purs de ce beau monde ancien)

Vit naître à ses accords la chapelle bénie...

Ô divine unité, fille de l’harmonie !

 

 

 

Auguste BRIZEUX,

Histoires poétiques,

suivies d’un Essai sur l’art

ou Poétique nouvelle, 1859.

 

 

 

 

 

 

 

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