Entrée de Jeanne d’Arc à Reims

 

 

À MA MÈRE.

 

 

                                      Gratior et pulchro veniens in corpore virtus ?

                                                                       Virgile.

                            ....... dans un faible corps s’allume un grand courage.

                                                                       Racine fils.

 

 

 

                                           I.

 

    Qui peut approfondir les lois du Tout-Puissant ?

Qui nous dira comment de sa main tutélaire,

Refermant de la mer l’abîme mugissant,

Il arrête des flots l’impuissante colère ?

Comment il fait gronder le tonnerre à son gré,

Et, quand l’orage en feu dévore les campagnes,

Tout à coup un rayon joyeux, inespéré,

Colore en souriant la cime des montagnes ?

Qui nous dira comment la puissance des rois,

Quand il veut, en un jour disparaît dans la poudre ;

Comment leur sceptre d’or et leur gloire à la fois

Se brisent renversés sous les coups de sa foudre ;

Et lorsque, fors l’honneur, on pense tout perdu,

Qu’un grand peuple se meurt dans le sang et la flamme

Comment Dieu raffermit son courage éperdu

Par le bras d’un héros ou le cœur d’une femme ?

C’est que, pour déjouer les conseils des humains,

Dieu ne mesure point les effets à leur cause ;

C’est qu’il veut quelquefois, par les plus faibles mains,

Que le monde ébranlé dans la paix se repose.

C’est que, quand il lui plaît, en ses desseins secrets,

L’âme la plus timide et la plus ignorée

Lui sert à féconder ses plus vastes projets,

S’il l’échauffe un moment de sa flamme sacrée.

 

 

                                           II.

 

    Cette nuit 1, Reims avait un air libre et serein ;

La royale cité tressaillait d’allégresse ;

L’étranger avait fui, laissant dans sa détresse

L’inconstante fortune échapper de sa main.

Dans son dôme d’azur, étonnée et sans voiles,

La lune conduisait son char si lumineux ;

Et vingt mille flambeaux de l’éclat de leurs feux

                Effaçaient les pâles étoiles.

 

    Dans cette nuit fameuse, avec ses vieilles tours,

Ses vitraux étoilés et son portail antique,

De magnifiques clartés l’auguste basilique

Semblait resplendissante ainsi qu’aux plus beaux jours.

On aurait dit qu’alors l’immense cathédrale,

Libre, élevait plus haut ses voûtes vers les cieux,

Et l’on aurait cru voir sur son front radieux

                Respirer la grandeur royale.

 

    Aux hymnes de victoire éclatant dans les airs,

Aux joyeuses clameurs qui montent jusqu’aux nues,

Vingt cloches à la fois mêlant leurs voix connues

Forment de toutes parts d’ineffables concerts.

La ville triomphait, fière et reconnaissante

De l’honneur d’abriter nos sacrés étendards,

La première d’ouvrir ses fidèles remparts

                À la royauté renaissante.

 

    Des fils de saint Louis le trône s’écroulait ;

Par ses propres enfants reine découronnée,

La France dans le deuil, captive, abandonnée,

Sur le bord de l’abîme en tremblant chancelait

Et déjà l’Angleterre, orgueilleuse rivale,

De Bourges nous laissant l’amère illusion,

Sur les tours de Paris plantait son pavillon,

                En l’appelant sa capitale.

 

    Quel bras ressaisira ton sceptre renversé,

Ô France ? quelle main, quel bienfaisant génie

Relèvera l’éclat de ta splendeur ternie ?

Ton astre pour toujours serait-il éclipsé ?

Non, non, du haut des cieux Dieu veille sur la France ;

Ses pleurs vont enfanter des triomphes nouveaux ;

Le ciel vient de choisir entre mille héros

                Une femme pour sa défense.

 

    D’un modeste vallon, des champs de Domremy,

Soudain on voit sortir une chaste pucelle ;

Son regard belliqueux de courage étincelle ;

Elle a paru ; son bras a chassé l’ennemi.

« Dieu le veut ! » Elle dit, et sa voix virginale

De la patrie en pleurs raffermit le destin ;

Et c’est elle qui vient sur le front du Dauphin

                Poser la couronne royale.

 

 

                                           III.

 

    Enfin je la vois ; qu’elle est belle !

La jeune et vaillante Pucelle

Souffle une ardeur surnaturelle

Au sein des nobles chevaliers.

Dans ses regards brille la gloire,

Et sous sa chevelure noire

Son front, respirant la victoire,

Fait battre le cœur des guerriers

 

    Je vois sous la cotte de maille

Se balancer sa noble taille ;

Et sur son cheval de bataille

J’admire son port gracieux ;

Et l’on sent dans cette grande âme

Que le feu de la guerre enflamme,

Palpiter le cœur d’une femme

Sons un voile mystérieux.

 

    J’aperçois sa blanche bannière

Que la prophétique guerrière

De sa main planta la première

Sur les murailles d’Orléans ;

Cette bannière symbolique,

Pieuse et touchante relique,

Où fleurit l’image pudique

D’une couronne de lis blancs.

 

    La fleur de la chevalerie

Qui voit en elle le génie,

L’ange gardien de la patrie,

S’avance en ordre sur ses pas.

C’est Dunois, Xaintrailles, Lahire,

C’est Baudricourt, le noble sire,

Dont le cœur généreux respire

L’honneur, l’amour et les combats.

 

    Sous l’étendard de la Pucelle,

Charles vainqueur, Charles près d’elle

Se sent à l’ombre de son aile

Régner pour la première fois.

Il puise en elle sa vaillance ;

Par elle il retrouve la France ;

Il retrouve avec l’espérance

Les vertus qui font les grands rois.

 

 

                                           IV.

 

    Et la foule à l’envi se pressant sur sa trace

Brûlait de contempler cette mâle beauté ;

Les hommes admiraient sa pudeur et sa grâce ;

        Les vierges, sa noble fierté.

 

    Le vieillard dans les jours lointains de son enfance

Recherchait, mais en vain, un pareil souvenir ;

Il disait en pleurant : Dieu protège la France !

        Elle est libre, je puis mourir.

 

    Et les preux chevaliers endurcis dans les armes

Souriaient à l’aspect de ce front triomphant ;

La mère la priait avec de douces larmes

        De bénir son petit enfant.

 

    À ce torrent d’amour l’héroïque bergère,

Heureuse sans orgueil, résiste vainement ;

Peuple et soldats, chacun veut baiser sa bannière

        Ou le bord de son vêtement.

 

    Tant de bonheur était l’œuvre de son courage ;

Sa main de la patrie avait séché les pleurs

Guerrière, de lauriers on semait son passage ;

        Vierge, on la couronnait de fleurs.

 

 

                                           V.

 

Mais, hélas ! au milieu de ces fêtes si belles

           Et de ces chants d’amour,

Qui l’eût cru, que ces feux, ces palmes immortelles

           Ne dureraient qu’un jour ?

 

Quel prophète jamais aurait osé prédire

           De prochaines douleurs,

Entrevu du bûcher, pressenti du martyre

           Les funèbres lueurs ?

 

Fleur qui naît le matin et qui le soir succombe

           Sous la commune loi,

Oui, tu devais bientôt te flétrir dans la tombe

           Et dans l’oubli d’un roi.

 

Mais du moins s’il est vrai que le pauvre au village

           Garde ton souvenir ;

Si le peuple t’invoque en son simple langage

           Et pense à te bénir ;

 

Enfin si la Champagne en sa foi poétique,

           Si ton pieux hameau

Conserve avec respect comme sainte relique

           Ton toit et ton berceau ;

 

Qu’importe le trépas ? de ta France adorée

           Tu restes les amours ;

Et pour tous les grands cœurs, ô vierge vénérée,

           C’est là vivre toujours.

 

 

                                           VI.

 

    Oui, toujours tu vivras, Jeanne, dans la mémoire

De la France qui t’aime et qui te doit ses rois.

À nos derniers neveux les pages de l’histoire

Rediront ta vertu, ta beauté, tes exploits.

Mais surtout dans son cœur, Reims, la ville royale,

Reims un moment ouverte aux armes de l’Anglais,

Reims qui vit autrefois ta pompe triomphale

Garde pieusement ta mémoire à jamais.

 

    Et si quelque méchant, quelque fatal génie

D’un talent criminel profanait ton honneur,

Et déchaînant sur toi l’infâme calomnie

Écrivait sans rougir des lignes sans pudeur,

La France se levant pour réparer l’outrage

Vengerait cet affront d’une commune voix,

Et traînant dans la fange et l’auteur et l’ouvrage

Les foulerait du pied tous les deux à la fois.

Car son cœur est jaloux de l’honneur de sa fille,

À qui dans la douleur elle a donné la jour,

Sa fille bien-aimée, orgueil de la famille,

Son ange protecteur, l’enfant de son amour.

 

    Mais non ; ton nom béni, ta grandeur mémorable

Restera toujours chère à l’amour des Français ;

Ta gloire sortira plus pure et plus durable

Du bûcher allumé par la main des Anglais.

Oui, Jeanne, tes malheurs t’absoudront de ta gloire,

Ton image vivra plus blanche que les lis ;

Toujours sous ton drapeau ta touchante mémoire

Refleurira plus belle à l’ombre de ses plis.

Les rois rapporteront tout l’honneur de leurs armes

À ton humble berceau par le temps respecté ;

La vierge en deuil viendra l’arroser de ses larmes ;

Le poète, y chanter ta sévère beauté.

Le laboureur dira dans sa reconnaissance :

Jeanne est née avec nous ; elle a brisé nos fers ;

De nos toits est sorti le salut de la France,

Comme de Bethléem celui de l’univers.

 

 

 

Jean-Baptiste BUZY.

 

Pièce couronnée par l’Académie impériale de Reims le 30 juin 1853.

 

 

 

 

 

 

 

 



1 Charles VII et Jeanne d’arc firent leur entrée à Reims aux

flambeaux dans la nuit du 16 Juillet 1429.

 

 

 

 

 

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